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lundi 2 janvier 2023

Bals — une photo, une enquête

Deux petits garçons. L'un goguenard, l'autre effrayé.

Au dos, quelques lignes, juste de quoi assurer une identité, retracer une vie : Emile Rigault, dix ans, Fernand Rigault, deux ans. Mais d'abord, le nom de leur père, Armand, entrepreneur de bals à Cerisiers.

Je trouve cette petite photo carte dans la caisse verte d'un bouquiniste parisien, à deux pas du Pont-Neuf mais Cerisiers, je connais bien. 

Cerisiers dans le pays d'Othe au nord de la Bourgogne, vers 1890 © Delcampe
 
Cerisiers dans l'Yonne, tout resserré dans le creux au pied des collines, la route qui descend abruptement vers le village, les arbres tout autour, le clocher de l'église et la petite place avec ses commerces, juste au centre. Un hôtel à l'abandon depuis des lustres sur la rue principale. Une placette avec ses marronniers toujours bien taillés avec un panneau intrigant : autrefois, dans une grange à l'écart de la route, il y avait un musée de la poupée et des automates. 

mercredi 27 avril 2022

Une famille

Sur la table est posée une photo. Savoir d'où elle vient reste un mystère, peut-être a-t-elle un lien avec la famille de Victor et de Frieda Kohn, déportés à Auschwitz le 31 juillet 1944 et assassinés à leur arrivée, une image parmi d'autres dans un lot de photos acheté à un marché aux vieux papiers : l'une de ces photos de famille, en format "carte postale" et datée de 1931, était en effet adressée à Mme et Mr Kohn, à leur adresse parisienne rue de Doudeauville,  et une autre de vingt ans plus ancienne au père de Victor, Mor Kohn, imprimeur à Vacz en Hongrie.

Mais cette photo-ci, je ne sais pas. Ce pourrait être une tout autre famille.

Une famille hongroise. Une famille juive de Hongrie, vers 1900 peut-être.

Au dos, des noms. Au crayon en grandes lettres, Klein csalad, famille Klein. A l'encre, emlekul kedves rokonaintol, en mémoire de chers parents — et une liste : Ignatez, puis un prénom que je ne lis pas, peut-être Cecilia, ensuite Rezsö, Rózsi et Gizi. Nous pourrions penser qu'Ignatez est le jeune soldat debout derrière ses parents — mais s'agit-il de ses parents ? Ce sont peut-être les parents de la jeune fille à ses côtés, Cecilia, et celle-ci serait sa fiancée ? Ou est-ce sa sœur ? Ou ce sont ses parents à lui et elle est bien sa fiancée —se ressemblent-ils ? J'image que Rezsö et Rózsi sont les parents, assis un peu raides. Gizi, Gizella, serait alors le nom de la petite fille tout devant, les cheveux sagement nattés sur sa tête, les mains croisées sur sa jolie robe bien repassée mais les genoux nus et ronds de l'enfant habituée à courir librement et juste posée là, un instant, devant l'objectif du photographe.

La photo, il y a longtemps sans doute, a été pliée en quatre. Peut-être pour être gardée dans un portefeuille.

Les plis ont marqué le papier et légèrement écorché le tirage photographique même si, aujourd'hui, la photo est parfaitement plane et lisse : un siècle a passé depuis le portefeuille. Les plis enferment les femmes avec les femmes, les hommes avec les hommes, la fille avec la mère, le fils avec le père.

Gizi, elle, est coupée d'une croix sur son visage, une croix qui sépare son œil gauche de son œil droit, un ligne qui tranche l'œil droit en deux minces traits noirs, une croix qui sépare la partie lumineuse de son visage de la partie restée dans l'ombre. Il a vraiment fallu que j'agrandisse l'image pour que je note que sa tresse est ornée d'un large ruban blanc. 

Cette croix comme une cible sur une petite fille, Gizella Klein, née en Hongrie vers 1900.

Une photo de studio, un jeune homme en uniforme de l'armée austro-hongroise, le père en chapeau tro petit, un peu provincial, sa chaine de montre barrant son gilet juste en dessous de sa cravate étroite — dans sa main gauche, mangé par l'ombre mais souligné par le trait blanc de la pliure, un livre.

Une photo qu'on garde dans son portefeuille, en souvenir de ses chers parents.

C’est au marché aux puces que je t’ai retrouvé

visage de l’angoisse –

graissé comme une vieille machine

une machine à coudre, une machine à moudre.

 

Fontaine de jouvence où meubles et parapluies

qui ont servi pendant mille ans

retrouvent leur sourire vierge

redressent leurs ressorts tordus.

 

Les mêmes meubles et les mêmes parapluies

les mêmes juifs râpés qui ont beaucoup servi

retournent à la circulation

du sang, des choses du destin.

 

Vis humaines rongées comme de vieilles monnaies

retournent dans le grand courant numismatique

- d’où prendraient-elles le repos ?

les voici imprimées de figures fraîches.

 

Sont-ce des choses vues déjà en mon enfance

ou dans une vie antérieure ?

Le siècle passe, ou bien une averse de trains –

qui a le temps de mettre un nom sur les visages ?

 

Peut-être sommes-nous les mêmes un peu partout

le temps peut-être est-il le même –

c’est pour cela que rien ne change

que seul vieillit le changement.

 

Les dieux priés avec les mêmes hiéroglyphes

ils ne nous baisent plus du baiser de leur bouche ;

nos cris usés comme vieux clous

n’enfoncent plus dans l’Eternel...

 

Les paroles ont perdu leur sens depuis longtemps

si longtemps –

                    et voilà, crénom ! qu’elles mûrissent

au seuil du temps qui vient –

de grands évènements passés.

Benjamin Fondane, Radiographies, 1942 - 1943.


jeudi 30 juillet 2020

Oubliées dans le tiroir

C'est un tiroir dont nous avions oublié l'existence, un tiroir caché sous l'étagère d'une bibliothèque vitrée dont nul ne lit les livres fatigués qui y dorment. Au fond du tiroir, une carte postale de la Grande guerre qui a fait le bonheur de notre enfance, aux uns et aux autres : "n'écoutez pas les mauvais bruits", nous dit-elle. Une monsieur rubicond et heureux à droite, qui se bouche les oreilles. Un maigre vieillard acariâtre qui les écoute, lui, les mauvais bruits et dont les yeux roulent par l'effet d'une rondelle de carton fixée au revers, et qui entraine tour à tour dans la petite fenêtre tout à gauche l'apparition d'un soudard teuton en casque à pointe …
Dans le fond du tiroir, un tube d'acier brillant qui contient encore un peu d'aspirine. Un tube peut-être vieux d'un siècle — qui sait si l'aspirine est encore active ou si elle s'est lentement transformée en poison violent ?

Mais au moment où nous avons ouvert ce tiroir dont nous avions oublié l'existence, il y avait par dessus la carte postale et le tube d'aspirine, cachée par une pile de vieilleries, cette pochette de papier gris épais.

Bernard Rouget exerça à Casablanca dans les années 40. Au-delà des photos du Maroc dont il était tombé amoureux, Rouget (1914-1987) fut également un portraitiste reconnu, d'Albert Camus à Orson Wells ou Marcel Cerdan.
Trois photos à l'intérieur. J'imagine mon père les cacher dans le tiroir le jour où il les avait retrouvées, lui. Retrouvées ailleurs, quelque part dans la pièce. Il les regarde vite, vite, puis regarde autour de lui, réfléchit — où les cacher ? où ne les verrait-elle pas ? où ne les retrouverait-elle pas — ma grand-mère, la grande destructrice de la mémoire de ce qui n'était pas elle ?

Il ouvre le tiroir, glisse la pochette, referme le tiroir puis la porte vitrée de cette bibliothèque que personne n'ouvre et où ne sont rangés que des volumes dépareillés que personne ne lit.

Ensuite, il oublie.
Trois photos posées, des photos de studio, soigneusement éclairées avec ces contrastes de lumières et d'ombres qui signent une époque, des photos un peu trop visiblement retouchées qui font les visages lisses et sans âge.
Trois photos.

Deux de ces images sont datées — sur l'une, 25 octobre 1942, "à mon petit Bernard, pour l'anniversaire de ses sept ans" et une signature que je ne lis pas — pas Papa, par exemple, mais ce qui doit être un diminutif de Georges. Sur l'autre, Casablanca, mars 1945 et la signature du photographe, Rouget. Rien sur la dernière, le portrait de famille avec chien.

jeudi 13 février 2020

Ce siècle-loup — exploration d'un album soviétique


C'est un album de photos à la couverture gris vert. Un de ces albums comme on en trouve dans les sous-sols des librairies d'occasions, les arrières-boutiques des brocantes, les cartons des morts, souvenirs d'un siècle défunt, d'un pays à l'autre, d'une ville à l'autre — cette fois-ci encore, un album moscovite.
Un album de famille, à première vue.
Une famille dans le siècle loup, ce siècle qui s'est jeté sur ses enfants pour mieux les dévorer, de la Carélie au Ienisseï. 
Page 1 : 1933. Rien ne le prouve, rien, mais j'imagine que l'homme qui tient contre lui ses deux enfants est celui qui a rassemblé et collé les photos de cet ensemble : le regard dirigé vers nous à l'ouverture de cet album comme pour nous inviter à suivre sa famille, de génération en génération. Avant que l'album se vide des deux tiers de ses photos.

 

En le feuilletant, on découvre des pages presque vides. J'ai moi-même quelque part un album de famille dans un état similaire : les photos en ont été décollées pour être classées ailleurs — ou juste pour tenter d'effacer des souvenirs cruels.
Peut-être en est-il de même ici et qu'avant de jeter l'album quelqu'un a pris soin de décoller les photos qui lui plaisaient le plus, celles qu'il voulait conserver, dont le souvenir lui tenait à cœur — ou au contraire celles qui lui rappelaient les pires moments de son existence.

dimanche 19 janvier 2020

Les sœurs

Est-ce une erreur ou un fait exprès, cette superposition d'images ?


Combien de petites filles sur cette image ? Combien de mains, combien d'yeux ouverts, combien d'yeux fermés ? Les pieds sur un tapis à pois et comme une balle de nacre prête à rouler dans la rue, elle nous regarde lèvres mordues et menton qui tremble.  Celle-ci aussi nous regarde et celle-la aussi, mais l'ainée a les yeux clos de celle qui sait qu'elle va s'effacer.

dimanche 12 janvier 2020

Le passé âpre


Âpre, c'est le seul mot qui me soit venu. Le passé âpre.
Ce passé âpre qui nous accompagne.

Ce jour là, je me trouvais dans un étrange sous-sol berlinois à fixer une vitrine. Derrière la vitre, des objets retrouvés dans les décombres d’un bombardement. Autour de moi, la pénombre de l’abri, le béton nu, les chiffres inscrits au pochoir sur le mur.  Derrière la vitre, ce qui reste d’une vie après les bombes — une chaussure, des gants, une paire de lunettes, les fragments d’une veste, un carnet. Et sur l’étagère de verre, comme le squelette translucide d’un poisson, un peigne. Un tout petit peigne, presque un peigne d’enfant. Un tout petit objet poignant.
Le temps que je reprenne mon souffle, le peigne devant moi si fragile, seule trace d’une vie brutalement effacée, j’ai entendu la voix à mes côtés expliquer que, dans cet abri, seuls les SS pouvaient trouver refuge, et j’ai fermé les yeux.
C’est vrai, les SS aussi avaient des peignes.

Comme les peignes, bien des photos ont longtemps été gardées à l’abri dans leur emballage de papier de soie. Et puis, avec le temps, le papier de soie disparaît et, avec le papier, la mémoire.


Un mois plus tôt, sur un marché aux puces quelque part en Dalmatie, j’avais trouvé cette photo d’un tout petit garçon debout sur une banquette aux côtés d’un superbe jouet, un autobus à impériale. Un petit garçon né un peu avant le siècle sans doute, non seulement charmant avec les rubans de son béret et son polo blanc, son visage sans sourire tourné vers sa maman debout à côté du photographe, sa main posée légèrement sur un jouet prêté peut-être juste le temps de la séance de pose, mais encore attendrissant par sa fragilité, l’éloignement dans le temps, et la certitude que cet enfant n’était plus aujourd’hui du monde des vivants.

vendredi 11 octobre 2019

Mains

  



—  C’est toi, sur cette photo ?
—   Hm, je ne sais pas. Pas sûre. Tu l’as trouvée où ?
—   Dans la grande boîte, avec les autres.
—   C’est peut-être moi… ou peut-être sa sœur à lui…
—   La sœur de Georges ?
—   Pas sûre non plus, peut-être moi. La photo est floue, tout de même.
—   Si c’est toi, tu as bougé. J’aime le drap blanc derrière, le mur de planches : j’imagine tes parents marchant dans cette foire dans le Nord, à Valenciennes. Ils passent par hasard devant la baraque du photographe et là, toi, tu commences juste à marcher et ils sont fiers de toi, ils voudraient bien une photo.
—   Tu crois ?

Elle n'aime pas les photos, elle ne s'aime pas, elle ne s'est jamais beaucoup aimé, Nelly.
Elle n'a jamais aimé grand monde non plus.

—   Sauf qu’ils ne savent pas bien comment s’y prendre, tes parents. Une si petite fille, où la mettre ? Les adultes, eux, s’assoient sur le tabouret devant le drap, le photographe les cadre serré et il garde juste un buste sur un fond blanc.
—   Avec les plis du drap… une vraie photo de pauvre !
—   Oui, bien sûr. Ton père est resté près du photographe, on ne le voit pas, ils discutent entre hommes — ah, comment va-t-on faire… et il ne faut pas que l'enfant se mette à pleurer… et elle ne doit pas bouger… Ta mère, c'est elle qui voulait la photo, je crois, et maintenant, elle a peur que tu tombes et elle te tient ferme.
—   Je commence à marcher, tu as dit.
—   Elle voulait sans doute à un moment lâcher ton bras, reculer, mais tu n’étais pas encore très solide sur tes pieds. Alors, on ne pouvait peut-être pas faire mieux… Il y a peut-être eu un second cliché, plus net, que le photographe aurait recoupé et qui s’est perdu. Tu vois, comme ça, on verrait à peine la main qui te tient :



Elle n'aime pas cette idée, qu'on la tienne par la main, qu'on l'ait tenue un jour par la main. Qu'elle ait été trop petite pour se tenir droite d'elle-même.
Elle n'aime pas se souvenir qu'elle a été enfant.

—   Hm, vraiment non, je ne m’en souviens pas. Et de toute façon, ce n’est peut-être pas moi. Si c’est moi, je me demande pourquoi ma mère n’est pas sur la photo, vraiment côte à côte avec moi. Une photo où je serais sur les genoux de ma mère, tu comprends ? Alors que là, une photo de prisonnière…
—   Ils voulaient sans doute un portrait de toi, juste toi.
—   Juste moi. Au cas où ils me perdraient.
—   Ils avaient perdu un autre enfant, non ?
—   Hm, hm. Ou bien ce n’est pas ma mère… mais qui, alors ? Une voisine ? La bonne ?  Voilà, la bonne m’a emmenée à la foire, elle m’a acheté le petit seau, nous arrivons devant la baraque du photographe et… Il y a une photo de moi avec ma mère, quelque part ?

Une autre histoire de main coupée, oui, une autre photo.

—   Oui et non. Tu te rappelles ce document ?



—   Ah, l’Ausweis — oui, bien sûr. Nous sommes allées, maman et moi, à la Kommandantur pour le faire, le lendemain de mes douze ans, en août 1918. L’Ausweis de mon anniversaire…



—   Et là, ce n’est pas une photo d’identité.
— Voyons, c’était la guerre ! D'abord, la ville était occupée. Ensuite, à partir de mai 1918, Valenciennes a été bombardée : l’examen d’entrée au lycée, je l’ai passé dans une cave, les avions survolaient la ville jour et nuit, des bombes tombaient un peu partout.  Après on a vu arriver les réfugiés de Douai et Cambrai en septembre. Et quand les Allemands nous ont évacués à notre tour en octobre, il fallait toujours avoir cette carte sur soi.
—   Évacués ?
—   Le front se rapprochait, on nous a jetées sur les routes, maman et moi. On a marché vers Mons, Liège. Enfin, il n’était pas question de se faire photographier à cette époque.
—   Et pourtant, il fallait bien une photo pour la carte.
—   On bricolait, j’imagine.
—   Regarde bien, caché sous le coup de tampon, ton bras gauche sort de l’image.


—   Eh bien ?
—   Dans la boîte, il y avait aussi cette photo de ta mère.
—   Des photos de ma mère dans cette boîte ? Avec mes photos à moi ? Je pensais les avoir toutes jetées.
—  Une ou deux seulement, ne t'en fais pas, tu as réussi à presque tout jeter, presque tout. Celle-ci était dans une pochette de papier gaufré bleu — les tiennes sont dans la pochette blanche d’un studio boulevard du Montparnasse, bien séparées. Regarde.



—   Je vois. Une main sur l’épaule. Une laide petite patte noire, ma main.
—   Ta main sur son épaule. Et le même tampon bleu de la Kommandantur. Vous avez peut-être fait vos papiers le même jour ?
—   Oh non, elle avait son Ausweis depuis longtemps. Elle avait dû couper la photo bien avant. Comme ça, ma mère se promenait dans Valenciennes avec ma main sur son Ausweis… Imagine que je sois morte, à ce moment-là… sous les bombes qui tombaient sur la ville. Ma mère restait avec une petite griffe noire accrochée à son chemisier blanc. Je restais sa prisonnière pour l'éternité.
—  C'est elle qui restait ta prisonnière pour l'éternité. Tu lui en veux toujours ? Après si longtemps, alors que vous avez fini par mourir l'une et l'autre ? Regarde, on peut reconstituer l’image sans mal.



—   Oui, je vois, une photo de studio. Nous avions posé toutes les deux devant une toile peinte, j’avais mis ma main sur son épaule comme le photographe me l'avait demandé (jamais je ne l'aurais fait de moi-même, n'est-ce pas), nous avions fixé l’objectif, nous n’avions souri ni l’une ni l’autre — c’était la guerre — et ensuite, elle, elle a coupé notre photo en deux pour de foutus papiers. Pense un peu, nous avions posé pour mon père, pour envoyer une photo à mon père.
—   Ton père ?
—   Mon père prisonnier, quelque part à l’Est. Et elle, elle coupe la photo au lieu de l'envoyer.
—   C’est peut-être un double ? Une première photo qu’on envoie à ton père, et une autre qu’on découpe pour les Allemands ?

Elle se retourne dans sa tombe, je le sens.
—   Hm, vraiment non, je ne me souviens de rien. Je suis si loin.

Une première version de ce post avait été publié en janvier 2013.

jeudi 19 septembre 2019

En souvenir de Nina


Une femme.
La photo était dans un carton au milieu de vieux livres, dans un sous-sol de librairie à Moscou. Attendant la délivrance.
Une photo-carte de visite comme on en a tant usé à la fin du XIXe siècle et jusqu'à la Première guerre mondiale, de ces photos qu'on offrait à ses proches, à ses amis, à son bien-aimé. Une photo qu'on m'offre aujourd'hui.

Un visage étrange au-dessus de la robe blanche. Russe ? Géorgienne ? Les sourcils droits et les yeux étirés de biais, le visage triangulaire — mais est-ce cela qui me frappe ?

L'amertume des lèvres sans sourire ?
Le regard détourné — ou plutôt tourné en dedans de soi ?
La pâleur accentuée par le blanc de la chemise empesée et qui semble trop large ?

Qui est Nina ?
A qui a-t-elle offert son portrait ?
Comment a-t-il voyagé jusqu'à moi ?

L'emblème du studio figure sous le portrait mais je n'ai pu l'identifier, peut-être dans la région de Nijni-Novgorod (les seules photos du même studio que j'ai pu retrouver sont conservées à Arzamas, dans cette région).
Ce serait une jeune fille vivant non loin de la Volga, donc. Imaginons, une vie loin de la capitale — la grande ville comme un lointain rêve envahi de fumée.

Cette photo, l'aurait-elle offerte à l'homme qu'elle aimait et qui l'aimait, qui toute sa vie aurait conservé son image et l'aurait transmise à leurs enfants qui l'auraient donnée à leurs enfants qui…
Ou l'aurait-elle donné à un homme qu'elle aimait et qui ne l'aimait pas mais qui, par vanité, aurait conservé le portrait, que ses enfants perplexes devant le visage inconnu auraient…
L'aurait-elle offerte, qui sait, à l'homme qu'elle aimait et qui l'aimait alors que, atteinte de tuberculose, errant de sanatorium en sanatorium, de la Crimée aux Grisons, elle allait à Davos comme Klawdia Chauchat clore définitivement ses "yeux de loup des steppes" ?

Je retourne la photo dans l'espoir d'un indice supplémentaire.


Un poème.
Une dédicace : на добрую памиять Марусе от Нины — A Maroussia, meilleur souvenir de Nina. Point d'homme qui l'aimait et qu'elle aimait — une autre histoire à imaginer.
Qui pouvait bien être Maroussia ?

Au-dessus de cette signature, à l'encre jaunie, un poème. Écriture rapide, la plume qui accroche sur le papier lisse de la carte. Comme une urgence dans l'écriture irrégulière et la maladresse de cette petite page. Un poème de Fiodor Tyutchev (1803-1873) daté de 1830 : Silentium ! et qui évoque la contrainte de l'esprit, la répression des sentiments, l'autonomie d'une conscience recluse.


Молчи, скрывайся и таи
И чувства и мечты свои —
Пускай в душевной глубине
Встают и заходят оне
Безмолвно, как звезды в ночи, —
Любуйся ими — и молчи.

Tais-toi et garde en toi
Tes sentiments et tes rêves.
Dans les profondeurs de ton âme,
Qu'ils s'élèvent et déclinent
En silence, comme les étoiles dans la nuit.
Sache les contempler et te taire.

Nina n'en cite que les six premiers vers mais on peut supposer que Maroussia complètera sans mal la suite. Deux jeunes filles qui comprennent le pouvoir de la langue.

Maroussia ?
Ce ne serait pas sa sœur — on n'envoie pas ses meilleurs souvenirs à sa sœur.

Maroussia ?
Une amie très proche qu'on voit s'éloigner ?
Une cousine qui se marie ?
L'amie de cœur qu'après tant d'années ensemble dans un pensionnat de province on doit quitter pour toujours ?


Ce pourrait être celle-ci — cette jeune fille qui nous regarde sur ce portrait de groupe des années 1890. Trois jeunes filles autour du samovar dans une pièce lumineuse. Après-midi d'été, le soleil derrière le voilage, le silence autour de la table, Maroussia qui guette le regard du photographe — ce serait son fiancé peut-être ? Mais sourit-elle vraiment ?
Ses amies sont perdues dans leurs pensées, celle qui tourne le sucre dans sa tasse et celle qui regarde dans le vide, Nina. Les jeunes filles connaissent le pouvoir des mots, elles gardent le silence.
On reconnaîtrait la maigreur brune de Nina, ses cheveux tirés, sa tristesse. Demain, elles seront séparées et elle est tout à la douleur de cet éloignement qui s'annonce — Maroussia est si vive, si joyeuse, si prête en s'envoler vers sa nouvelle vie.
Le soleil se tient derrière les voilages, rien ne vient altérer sa puissance.  
Nina quitte la table à thé et, enfermée dans la petite pièce voisine aux rideaux tirés, elle copie à la hâte le poème qu'elle a choisi pendant la nuit. Juste assez de place au dos de la photo pour noter six vers — mais dans sa pensée résonnent les suivants. Les deux amies savent le pouvoir triste de la beauté.

Как сердцу высказать себя?
Другому как понять тебя?
Поймет ли он, чем ты живешь?
Мысль изреченная есть ложь.
Взрывая, возмутишь ключи, —
Питайся ими — и молчи.
Le cœur – saurait-il s'exprimer ?
Un autre – saurait-il te comprendre?
Peut-il entrer dans ta raison de vivre ?
Toute pensée qui s'exprime est mensonge.
En les faisant éclater, tu troubleras tes sources.
Sache seulement t'en nourrir et te taire.
Quand Maroussia va rassembler ses bagages, elle lui donnera la photo. Elles pleureront un peu, elles se réciteront le poème dans son entier, jamais elles ne s'oublieront.
Maroussia serait montée dans la voiture avec le photographe son fiancé et, à peine passée l'allée de tilleuls, elle aurait tout oublié.

Puis les années passeront. Cinq ans, dix ans, quinze ans.


De Nina, j'imagine qu'elle aurait pu être ruinée par la mort prématurée de son père, qu'elle aurait dû prendre un emploi ou, avec les vieilles femmes de la famille, une mère, une tante, continuer d'administrer une fabrique, un petit domaine.
Cinq ans, dix ans, quinze ans dans un bureau loin de Moscou et tout qui s'effrite et s'effondre — mais la beauté des mots, peut-être, est encore là — Nina le sait qui se tait. Elle a troqué sa blouse blanche pour une robe noire, elle tousse toujours. Elle se souvient.

Лишь жить в себе самом умей —
Есть целый мир в душе твоей
Таинственно-волшебных дум;
Их оглушит наружный шум,
Дневные разгонят лучи, —
Внимай их пенью — и молчи!

Apprendre à ne vivre qu'en soi-même!
Dans ton âme est tout un monde
De pensées magiques et mystérieuses.
Le bruit du dehors les assourdira
Les rayons du jour les dissiperont.
Sache écouler leur chant et te taire.


Et Maroussia ? 
Un jour, elle retrouve la photo. Pour elle aussi, cinq, dix, quinze ans ont passé. Elle se récite en silence les douze vers manquants — car pour elle aussi, que reste-t-il des pensées magiques et mystérieuses, à part le silence ?

Le poème de Fiodor Tyutchev fut traduit par Emmanuel Rais et Jacques Robert pour l'Anthologie de la poésie russe, du XVIIIe à nos jours chez Bordas en 1947.

lundi 29 juillet 2019

Loin vers le sud, là où les morts


C'est une chambre dans la pénombre.
Des armoires, de la vaisselle, des ustensiles de cuisine.



Une flaque sous la plante verte posée à l'ombre des persiennes. Une femme est passée là il y a quelques minutes, un arrosoir en zinc à la main, les gouttes roulent sur les carreaux bruns.



La table est mise, un seul couvert, assiette cassée et recollée plusieurs fois. Juste à côté, un petit fer à repasser.



Si quelqu'un a vécu ici, ce pourrait être un photographe. Il serait sans doute très vieux car tout est ancien dans la maison. Ou bien il est déjà mort et ce serait un musée à sa mémoire. A la mémoire de ses objets car de son nom, ici, il n'y a trace.
Mettons qu'il ait eu un nom, de son vivant, appelons-le Biaggio.



Un photographe de village, de ceux qui comme Saverio Marra photographient les femmes et les enfants restés au pays pour envoyer des nouvelles aux hommes partis en Amérique. Il tire dans la rue un large rideau de toile, là où à l'ombre la lumière est plus douce, on sort les chaises, il les fait asseoir. Il leur parle, il ne leur dit pas de sourire.



Là-bas en Argentine, l'homme rêve de la maison. Il rêve et il pleure en s'éveillant. Le rêve est un signal, une lettre va arriver, dedans il y aura une photographie de sa femme, de son fils bien aimé, de ses deux filles. La lettre arrive et dedans la photo — l'épouse, le fils assis devant, les filles debout derrière. Un jour, le père rêvera de nouveau et le fils à son tour prendra la mer pour rejoindre Buenos Aires.

Le photographe, lui, aurait eu une femme, des enfants. Une fille à qui on aurait appris à coudre et à broder, à travailler la dentelle, à coudre des dessus d'autel et des aubes de communiantes. Qui aurait préparé son trousseau pour plus tard, quand elle serait grande à son tour.



La fille de Biaggio, on pourrait l'appeler Agata. Une enfant sage et délicate derrière la vitrine du musée. 
Ses jouets sont là, offerts aux yeux dans les armoires ouvertes.



En Sicile, il venait aux enfants d'étranges jouets. De petites églises pour les poupées où ils psalmodieraient la messe dans la chambre aux volets clos, les longues après-midi d'été. Des poupées aussi sans doute, de petits meubles et de la vaisselle miniature pour la dînette. Un petit saint suaire à fixer dans l'armoire où les poupées iraient en pèlerinage, et un chemin de croix qu'on étirerait sur la carrelage, entre les taches de soleil.




Autrefois, dans la ville, à la Toussaint, on emmenait les enfants voir les morts aux catacombes de la ville. 
Les enfants défilaient entre les corps alignés, les plus petits dans les bras de leurs pères, les plus grands collés à leur mère. Là étaient la grand-mère, le petit frère, la cousine aux visages rongés, suspendus à un clou fermement planté dans le mur chaulé, souriant de toutes leurs dents. 
Arrivés devant eux, toute la famille réunie, on posait les chaises qu'on avait apportées, celles qui avaient servi pour le photographe, on s'asseyait, on parlait. On racontait aux morts les événements des derniers mois, le mariage de Natuzza, la naissance du petit de Rosario, et Jabbicù qui est parti en Amérique, Angelo qui a ouvert un garage, et Peppina encore enceinte, le huitième déjà. Oui, oui. 
Une belle famille, la famille de Peppina, mais tant de bouches à nourrir.

 

En rentrant, on grignotait des gâteaux secs comme des ossements, des ossements tous croquants de farine et de sucre.



Après, ce 1er novembre, on attendait la nuit que les morts viennent apporter des cadeaux. La grand-mère, le petit frère, la cousine aux visages rongés, descendus du mur dans les vêtements propres qu'on leur aurait enfilés le matin et défilant en silence dans la chambre d'enfants.




Pour les enfants, mieux valait s’endormir avant l’arrivée des morts. Ne pas trop les imaginer. 
Étaient-ils tels qu’ils étaient de leur vivant ? Ou devenus des squelettes ? 
Mais la grand-mère morte l’année dernière ? Si les enfants étaient encore éveillés au moment où elle entrerait dans la chambre, que faudrait-il faire ? L'embrasser ? 
Faire semblant de dormir, garder les yeux fermés. Ne les ouvrir qu’une fraction de seconde, juste le temps de voir si grand-mère portait toujours son châle noir, celui sous lequel elle descendait la rue entre la maison et l'église.

Chaque année, à la Toussaint, les morts revenaient et au matin, quand éveillés de leur frayeur les enfants ouvraient les yeux, les cadeaux étaient là, posés sur la couverture.

Ouvrir et fermer les yeux et regarder les cadeaux posés là sur la couverture. Les flairer pour se convaincre qu'ils n'ont que le parfum du neuf et du propre. Sourire, jouer.


Les morts, alors, les enfants y étaient habitués. Quand il y en avait un dans le voisinage, les grandes personnes les emmenaient avec elles. Le photographe venait — était-ce toujours Biaggio ou Saverio, le Calabrais ? On redressait le cercueil dans la salle, on se regroupait autour, certains regardaient le mort, certains le photographe.
Une branche fleurie dans les mains.
Ce mort-là, si les enfants étaient allés lui rendre visite ce jour-là, avant les funérailles, est-ce qu'il viendrait leur apporter des cadeaux ? 
Ou seulement à ses enfants à lui ? 
Qui sait ?


Mais les autres défunts, ceux qui dorment dans de vrais cimetières, sous de lourdes dalles, dans les caveaux de marbre, pouvaient-ils venir visiter la chambre dans la nuit ? Les enfants le croyaient, eux qui entre les tombes qui étaient leur terrain de jeu voyaient les objets déplacés, les pierres penchées, les portes entrebâillées.
 

Car les cimetières étaient des villes au sein des villes, des villes qu'on visitait de temps à autre avec les grandes personnes. Les enfants y couraient, ils y jouaient à cache-cache. Certains, disait-on, s'y perdaient pour toujours.



Quand les enfants s'ennuyaient, au cimetière, ils regardaient les photos des morts. Ils y avaient les vieux, les vieilles et puis tous les jeunes, d'autres enfants aussi. Des jeunes en uniforme, si nombreux. Ceux-là avaient péri à la guerre, disaient les parents, là-bas en Albanie ou en Grèce.




C'est ce qu'on leur racontait, aux enfants. On leur donnait l'arrosoir à porter, et le panier avec le goûter et on leur racontait la guerre. Après, on allait à l'église. Des femmes avec qui parler ici et là, les fleurs qu'on arrange, les seaux d'eau qu'on vide, le bruit des claquettes sur le dallage et des religieuses qui venaient.
On bavardait, l'après-midi passait.
On priait un peu, vers le soir, avant de rentrer.



A l'époque, dans les églises, on allumait vraiment les cierges. De vrais cierges de cire qui fondaient lentement devant les images saintes. Il fallait trouver les allumettes au fond du sac, les craquer sur le grattoir fatigué, voir la flamme prendre vie puis fixer le cierge sur l'une des pointes d'acier destinées à le porter, de ces pointes qui évoquaient toujours pour les enfants l'un des instruments du supplice des martyrs — Lucia ? Agnese ? Ou si les allumettes ne se retrouvaient pas, pencher son cierge vers une autre flamme, vers un petit cierge sur le point de s'éteindre, et reprendre cette flamme, relayer la flamme de prière en prière, de cierge en cierge.
Fermer les yeux et joindre les mains, montrer aux enfants comment faire — et ils prieront ainsi devant l'église de poupée posée sur la table de la chambre, en veillant bien sur les cierges tout de même pour ne pas incendier la maison.
C'était autrefois.
On portait des fleurs aussi, de grands lys odorants qui donnaient mal à la tête.





De rue en rue, les images survivent sur les murs. On prie dans les églises, on prie dans les maisons, on se signe devant les saintes et les martyrs. Parfois, la nuit, on allume encore une lumière.


En voyage en Sicile, entre le Museo Civico di Santo Spirito à Agrigente, l'église Santa Chiara et le cimetière à Enna, et les rues de Palerme, avril 2019. 
Les trois photos anciennes sont de Saverio Marra (1894 - 1978) qui de toute sa vie ne photographia que les habitants de son village, San Giovanni in Fiore, en Calabre.
Le récit de la visite des morts pendant la nuit de la Toussaint est largement inspiré des souvenirs de Roberto Alajmo publiés en 2002 dans La pensée de midi.