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jeudi 30 juillet 2020

Oubliées dans le tiroir

C'est un tiroir dont nous avions oublié l'existence, un tiroir caché sous l'étagère d'une bibliothèque vitrée dont nul ne lit les livres fatigués qui y dorment. Au fond du tiroir, une carte postale de la Grande guerre qui a fait le bonheur de notre enfance, aux uns et aux autres : "n'écoutez pas les mauvais bruits", nous dit-elle. Une monsieur rubicond et heureux à droite, qui se bouche les oreilles. Un maigre vieillard acariâtre qui les écoute, lui, les mauvais bruits et dont les yeux roulent par l'effet d'une rondelle de carton fixée au revers, et qui entraine tour à tour dans la petite fenêtre tout à gauche l'apparition d'un soudard teuton en casque à pointe …
Dans le fond du tiroir, un tube d'acier brillant qui contient encore un peu d'aspirine. Un tube peut-être vieux d'un siècle — qui sait si l'aspirine est encore active ou si elle s'est lentement transformée en poison violent ?

Mais au moment où nous avons ouvert ce tiroir dont nous avions oublié l'existence, il y avait par dessus la carte postale et le tube d'aspirine, cachée par une pile de vieilleries, cette pochette de papier gris épais.

Bernard Rouget exerça à Casablanca dans les années 40. Au-delà des photos du Maroc dont il était tombé amoureux, Rouget (1914-1987) fut également un portraitiste reconnu, d'Albert Camus à Orson Wells ou Marcel Cerdan.
Trois photos à l'intérieur. J'imagine mon père les cacher dans le tiroir le jour où il les avait retrouvées, lui. Retrouvées ailleurs, quelque part dans la pièce. Il les regarde vite, vite, puis regarde autour de lui, réfléchit — où les cacher ? où ne les verrait-elle pas ? où ne les retrouverait-elle pas — ma grand-mère, la grande destructrice de la mémoire de ce qui n'était pas elle ?

Il ouvre le tiroir, glisse la pochette, referme le tiroir puis la porte vitrée de cette bibliothèque que personne n'ouvre et où ne sont rangés que des volumes dépareillés que personne ne lit.

Ensuite, il oublie.
Trois photos posées, des photos de studio, soigneusement éclairées avec ces contrastes de lumières et d'ombres qui signent une époque, des photos un peu trop visiblement retouchées qui font les visages lisses et sans âge.
Trois photos.

Deux de ces images sont datées — sur l'une, 25 octobre 1942, "à mon petit Bernard, pour l'anniversaire de ses sept ans" et une signature que je ne lis pas — pas Papa, par exemple, mais ce qui doit être un diminutif de Georges. Sur l'autre, Casablanca, mars 1945 et la signature du photographe, Rouget. Rien sur la dernière, le portrait de famille avec chien.

dimanche 19 janvier 2020

Les sœurs

Est-ce une erreur ou un fait exprès, cette superposition d'images ?


Combien de petites filles sur cette image ? Combien de mains, combien d'yeux ouverts, combien d'yeux fermés ? Les pieds sur un tapis à pois et comme une balle de nacre prête à rouler dans la rue, elle nous regarde lèvres mordues et menton qui tremble.  Celle-ci aussi nous regarde et celle-la aussi, mais l'ainée a les yeux clos de celle qui sait qu'elle va s'effacer.

dimanche 12 janvier 2020

Le passé âpre


Âpre, c'est le seul mot qui me soit venu. Le passé âpre.
Ce passé âpre qui nous accompagne.

Ce jour là, je me trouvais dans un étrange sous-sol berlinois à fixer une vitrine. Derrière la vitre, des objets retrouvés dans les décombres d’un bombardement. Autour de moi, la pénombre de l’abri, le béton nu, les chiffres inscrits au pochoir sur le mur.  Derrière la vitre, ce qui reste d’une vie après les bombes — une chaussure, des gants, une paire de lunettes, les fragments d’une veste, un carnet. Et sur l’étagère de verre, comme le squelette translucide d’un poisson, un peigne. Un tout petit peigne, presque un peigne d’enfant. Un tout petit objet poignant.
Le temps que je reprenne mon souffle, le peigne devant moi si fragile, seule trace d’une vie brutalement effacée, j’ai entendu la voix à mes côtés expliquer que, dans cet abri, seuls les SS pouvaient trouver refuge, et j’ai fermé les yeux.
C’est vrai, les SS aussi avaient des peignes.

Comme les peignes, bien des photos ont longtemps été gardées à l’abri dans leur emballage de papier de soie. Et puis, avec le temps, le papier de soie disparaît et, avec le papier, la mémoire.


Un mois plus tôt, sur un marché aux puces quelque part en Dalmatie, j’avais trouvé cette photo d’un tout petit garçon debout sur une banquette aux côtés d’un superbe jouet, un autobus à impériale. Un petit garçon né un peu avant le siècle sans doute, non seulement charmant avec les rubans de son béret et son polo blanc, son visage sans sourire tourné vers sa maman debout à côté du photographe, sa main posée légèrement sur un jouet prêté peut-être juste le temps de la séance de pose, mais encore attendrissant par sa fragilité, l’éloignement dans le temps, et la certitude que cet enfant n’était plus aujourd’hui du monde des vivants.

samedi 12 octobre 2019

Fenêtres



Au détour d'un escalier, une voiture d'enfant.
Autrefois, j'aimais bien les enfants, j'aimais les attendre au fond des bois quand, perdus, ils erraient à la recherche d'une lumière.
Parfois, je les guidais jusqu'à la première maison. Leur grand-mère disaient-ils.
Parfois je n'en faisais qu'une bouchée et la messe était dite.

La porte était ouverte et me voilà dans la place. Une voiture d'enfant dans l'escalier, de la poussière, des ruines, du bois coupé — le château semble déserté, rien de bouge que les feuilles mortes qui jonchent la salle, en bas, mais je sais qu'ils n'en est rien. Ils sont là.

Pourquoi suis-je venu ?

Le jour se levait.

J'avais marché jusqu'ici à travers les bois et j'étais fatigué.

Traverser la plaine sans attendre les chiens qu'ils lâcheraient sur moi dès qu'ils me verraient.
Le jour se levait quand j'atteignis les murs.
Car je sais que de là-haut ils m'observent. Avec leurs longs yeux d'acier et de verre, rivés là à guetter mon arrivée. Les chiens en bas qui commenceront à piailler dès qu'ils sentiront mon passage.
J'ai marché contre le vent.

La porte était ouverte à tous vents et me voilà dans la place.
Dans la salle, quand je suis entré, j'ai cherché le mur dont les anciens m'avaient parlé, le mur de la honte. Il y avait du vent et les feuilles mortes sur le sol filaient d'un bout à l'autre de la pièce dans un froissement sec. J'ai avancé et j'ai vu le panneau entre les fenêtres, leurs pieds tranchés nets et cloués là au regard de chacun de leur visiteurs.
 
Les chiens geignent dans le chenil, j'entends leurs griffes sur les battants de porte, ils s'agitent, ils appellent. Je monte l'escalier. Nul n'a jamais vu ces chiens autorisés à entrer dans le domaine de leurs maîtres, ils connaissent la règle et ne me suivront pas.
Ils attendront que j'aie fini pour me tailler en pièce.

samedi 6 janvier 2018

Tempête

C.D. Friedrich, Le moine au bord de la mer, 1810, Alte Nationalgalerie, Berlin
Face à la tempête.

Elle commence la nuit. C'est d'abord du bruit, comme un hurlement. Le hurlement monte très soudainement dans les aigus et, quand il atteint le son le plus insoutenable, la tempête se change en masse et frappe. Les murs, le sol, les montants du lit, tout est ébranlé. La pluie n'arrive pas tout de suite, c'est avant tout du vent, du vent à l'état pur. Avec la pluie, étrangement, deux éclairs et par deux fois le tonnerre. Ensuite un bruit inconnu, comme une voile qui se déchire ou une fusée qu'on lance, mais c'est sans doute la foudre, là tout près.

Au matin, une fois le jour levé, on regarde.
Il n'y a pas grand chose à voir car le vent, s'il n'y a pas d'arbres pour se ployer devant lui, le vent ne se laisse pas voir.
La mer est couverte d'écume, des rouleaux blancs jusqu'à l'horizon et, en bas de la valleuse, là où la marée monte contre la falaise, un éclat de blanc, un tourbillon qui se mêle ensuite d'un mauvais jaune comme de bile répandue.
Plus tard, quand la marée basse a dégagé la plage et comme le vent s'est calmé, il faut aller voir la mer de plus près, voir les falaises d'en bas.
D'innombrables pierres qui n'y étaient pas toutes la veille jonchent le sol, à commencer par les marches de l'escalier qui descend vers la côte.
On voit nettement sous la falaise la ligne d'attaque de la mer, comme une tranchée qui en sape la base.
Au milieu de la nuit, au plus fort de la tempête, me revient le souvenir de l'un des Contes fantastiques d'E.T.A. Hoffmann, Le Majorat, ce conte que j'associe au tableau de Friedrich. Me revient juste cet appel, "Daniel, Daniel, que fais-tu ici à cette heure ?", comme me revient cette autre image de la mythologie germanique, celle des hordes du Chasseur sauvage, Erlkönig, composées des âmes d'enfants morts sans baptême, de celles de guerriers morts au combats, de mauvais morts semeurs de troubles et de peur, ces mouvements de spectres de la chevauchée fantastique de la Mesnie Hellequin,  hurlant dans ces nuits troubles entre Noël et le premier janvier.
Hoffmann donc :
« Eh bien donc ! continua-t-il, nous allons veiller ensemble la nuit prochaine. — Une voix intérieure me dit que le sorcier maudit, s’il ose braver ma supériorité morale, sera obligé de céder à mon courage ; car je le puise dans la ferme confiance que j’entreprends une œuvre pieuse et méritoire en exposant ma vie, s’il le faut, pour chasser le mauvais génie, qui seul a banni les enfants du manoir héréditaire de leurs ancêtres ; ce n’est donc point une démarche téméraire. Mais si pourtant la volonté du ciel permettait que l’esprit du mal s’attaquât à ma personne, ce sera à toi, cousin, de proclamer que j’aurai succombé dans le plus saint et le plus loyal combat contre le démon infernal qui trouble ce séjour. — Toi, tu resteras à l’écart ; il ne t’arrivera aucun mal. »
Le soir était arrivé à la suite d’affaires et d’occupations variées. Franz avait, comme la veille, desservi le souper et nous avait apporté du punch ; la pleine lune brillait au sein de nuages argentés, les vagues de la mer mugissaient, et le vent de la nuit tempêtait contre les vitraux qui rendaient des sons aigus et prolongés.
Nous nous livrâmes par une commune inspiration à des propos insignifiants. Mon grand-oncle avait posé sur la table sa montre à répétition. Elle sonna minuit. Alors la porte s’ouvrit avec un fracas épouvantable, et des pas sourds et lents glissent dans la salle avec les mêmes gémissements et les mêmes soupirs que le soir précédent. Mon grand-oncle était devenu tout pâle ; mais ses yeux étincelaient d’un feu inaccoutumé ; il se leva et, le bras gauche appuyé sur la hanche, le droit étendu en avant, il ressemblait avec sa haute stature, au milieu du salon, à un héros imposant des ordres.
Cependant les soupirs plaintifs devenaient de plus en plus accentués et perceptibles, et l’on se mit à gratter contre le mur plus effroyablement encore que la veille. Mon grand-oncle alors avança tout droit vers la porte murée en faisant résonner le plancher sous ses pas. Près de l’endroit où le grattement se faisait entendre de plus en plus fort, il s’arrêta, et d’une voix ferme et solennelle, il dit : « Daniel ! Daniel ! que fais-tu ici à cette heure ? » Un cri lamentable retentit soudain, et l’on entendit un bruit sourd comme si un pesant fardeau fût tombé à terre. « Cherche grâce et miséricorde devant le trône du très-haut, voilà ta mission ; mais sors de ces lieux, et renonce à une vie qui t’est fermée pour jamais ! »
Mon grand-oncle prononça ces mots d’une voix encore plus grave et plus élevée. Il sembla au même moment qu’un gémissement insensible traversait les airs pour se perdre dans le fracas de la tempête qui mugissait au-dehors ; alors mon grand-oncle revint vers la porte et la ferma si violemment que l’antichambre vide en résonna long-temps.
[…]
Ni l’un ni l’autre n’entendait le mugissement sourd de la mer et le cri sauvage des mouettes qui, dans leur vol incertain, battaient les carreaux de leurs ailes ; ni l’un ni l’autre n’avait fait attention à l’ouragan qui s’était élevé à minuit, et se déchainait impétueusement dans tout le château de manière à produire dans les droits et longs corridors des sifflements aigus et lamentables.
À la fin, un coup de vent furieux ayant ébranlé pour ainsi dire le bâtiment tout entier, en même temps que la lueur blafarde de la lune pénétrait dans la salle obscure, V. s’écria : « Un temps affreux ! — Oui, épouvantable ! » répondit nonchalamment le baron tout absorbé dans la contemplation de son immense fortune, en tournant avec un sourire de plaisir un feuillet du livre des recettes. Et il se disposait à se lever ; mais il se sentit fléchir, lourdement oppressé par la peur, en voyant la porte de la salle s’ouvrir violemment, et une figure pâle et livide s’avancer comme un spectre devant eux.
C’était Daniel ! Daniel si grièvement malade, si défaillant sur son lit de douleur, que V. ainsi que tout le monde l’aurait cru incapable de bouger un seul membre, et qui pourtant, dans un nouvel accès de somnambulisme, commençait sa tournée nocturne. Sans pouvoir proférer un mot, le baron suivait d’un œil avide les pas du vieillard ; mais lorsque celui-ci, avec un râle affreux, se mit à gratter contre le mur, le baron fut saisi d’une terreur profonde. Pâle comme la mort, ses cheveux se dressant sur sa tête, il s’avança à grands pas vers l’intendant avec un geste menaçant, et s’écria d’une voix si forte que toute la salle en trembla : « Daniel ! Daniel ! que fais-tu ici à cette heure. » — À ces mots, le vieillard fit entendre son cri lamentable, que Wolfgang avait comparé au hurlement d’une bête fauve à l’agonie, le jour où il lui offrit de l’or en récompense de sa fidélité, et il tomba à la renverse.
E.T.A. Hoffmann, Le Majorat (extraits des chapitres II et XII), 1817 (traduction d'Henri Egmont).
Nous avons si peu d'occasions de croire, un peu, aux fantômes qu'il nous faut les saisir quand elles viennent. Profiter de ces nuits sans lumière, des bruits inconnus, de la rencontre des éléments, pour apprécier la peur.
Le jour vient toujours assez vite. 
Merci Eleanor.

dimanche 21 mai 2017

Mausolées — à Shahrisabz

Il faut imaginer que cette gigantesque structure constituait le portail du palais de Timour Beg, un Iwan surdimensionné en quelque sorte. Elle est vue ici de l'arrière, c'est-à-dire de l'intérieur du palais — aujourd'hui disparu. Surtout, on repère le début des voûtes qui couvraient ce portail et il suffit de prolonger les courbes vers le ciel pour en imaginer la hauteur : pour Tamerlan, il s'agissait de dépasser l'arche que le roi Sassanide Shahpur 1er avait fait bâtir dans son palais de Ctésiphon, près de Bagdad, après sa victoire sur l'empereur romain Valentinien en 260.
Ruy Gonzalez de Clavijo, ambassadeur du roi de Castille auprès de Tamerlan, traversa l'empire de Timour entre 1404 et 1405, rencontra le conquérant à Samarcande et, de retour chez lui, écrivit ses mémoires. De l'entrée dans Shahrisabz, voici ce qu'il raconte.
Le lendemain, jeudi 28 août, à l’heure de messe, nous entrâmes dans une ville appelée Kech qui se trouve dans une plaine. Elle est parcourue par des nombreux ruisseaux et des canaux. Elle est entourée par des jardins et des fermes. Près d’elle s’étendent des bourgs sur le sol plat qui l’environne. Cette contrée, riche en eaux et en prairies est très peuplée. Elle est jolie en été. Les terres de la plaine possèdent beaucoup de champs de blé, de vignes, des cultures de coton, de melons, ainsi que des vergers. La ville est protégée par un mur en terre qui en fait le tour, par des fossés et des portes à pont-levis.
Un siècle plus tard, Babûr, descendant de Tamerlan et fondateur de l'Empire Moghol se souvient aussi de Shahrisabz.
Comme, au printemps, la campagne, les murailles et les toits de la ville deviennent d’un beau vert, Kech est aussi appelée Chahr-ï Sabz « Ville verte ». Comme c’était sa ville natale, Temur beg s’efforça et s’appliqua à faire de Kech une ville importante et une capitale. Il y a édifia de vastes constructions. Pour tenir son conseil il fit construire un grand portique pour lui-même et deux autres plus petits, à droite et à gauche du premier, pour faire siéger les begs de son entourage et ceux du Conseil, et les consulter. On cite peu d'exemples de voûtes de cette taille dans le monde. On dit qu'elle est plus grande que celle de Chosroès.
Temur beg fit aussi construire à Kech des écoles et des tombeaux. C'est là que se trouvent le tombeau de Jahangir Mirza et ceux de plusieurs de ses enfants.
Comme Kech n’avait pas la même aptitude que Samarkand à devenir une grand ville, c’est finalement cette dernière que Temur beg avait choisit pour capitale.
On sait aussi que Ptolémée, général d'Alexandre le Grand, y avait remporté une victoire décisive sur le satrape de Bactriane ce qui signa la fin de l'Empire achéménide. Shahrisabz, qui s'appelait donc autrefois Kesh, accueillit Alexandre lui-même qui y passa l'hiver avec Roxanne en 328 avant J.C.
Mais rien ne porte aujourd'hui ici la trace d'Alexandre.
Ces remparts si lisses et soignés, fraichement rénovés comme ils ont été fraichement rénovés à Khiva ou à l'Ark de Boukhara, ne sont qu'une façade : il s'agit d'accueillir glorieusement les visiteurs tout en poursuivant le culte de Tamerlan, très vivace ici en Ouzbékistan où il n'est menacé que par le culte d'Islam Karimov, l'ancien président décédé en 2016 — culte qui lui-même succède à celui de Marx, Lénine, ou Staline (dont chacun sait que le nom évoque "l'homme de fer", ce qui est exactement le sens du nom de Timour).
Il suffit de prolonger un peu sa route pour voir que ces remparts, plus loin, sont à l'abandon et s'ouvrent tous néants sur la "vraie" ville de Shahrisabz.
La ville qu'on visite à quelque chose d'une gated community : on entre par une grande porte dans un vaste parc où survivent, lourdement restaurés, des monuments de l'époque timouride posés sur une pelouse immaculée que des employés soignent aux ciseaux. Alignés sagement, de petits immeubles proprets, des cafés déserts, des restaurants vides, des plantes vertes. A l'époque soviétique, l'emplacement du palais timouride était occupé par des bâtiments administratifs — les services de nettoyage de la commune étaient installés sur les vestiges de bassins. Après l'indépendance de l'Ouzbékistan en 1991, ces bâtiments ont été abattus pour laisser place à un gigantesque parc de la Victoire dont la statue de Timour constitue le point central. De quelle victoire s'agit-il, ce n'est pas absolument clair.
Un attroupement devant un marchand de glace et nous aussi, nous nous y sommes arrêtés. Nous avons mangé des glaces et ri avec les enfants. Un vieillard nous a fait admirer son petit-fils, un bébé bougon.
La lumière était aveuglante.
Au moment où nous arrivons, tout un groupe d'invités à un mariage venait de sortir. Shahrisabz est un lieu de choix pour les repas de noces et séances de photos, entre monuments authentiques et espaces authentiquement kitsch.
En haut à gauche sur cette vue aérienne, on voit comment le mur d'enceinte s'interrompt une fois qu'on a dépassé l'ensemble monumental. Le plan du jardin est sans doute dessiné de manière à pouvoir être admiré depuis la station spatiale. L'ensemble résidentiel intégré à la zone monumentale est visible à gauche à la hauteur de la statue de Timour et, plus étendu, en bas à droite de la grande allée. Vus de près, la plupart de ces immeubles semblent inhabités.
En agrandissant l'image, on peut constater que le reste de la ville est coupée de la zone monumentale par un mur — rien de clos en réalité, les habitants peuvent aller et venir d'une zone à l'autre, mais la vieille ville labyrinthique et poussiéreuse est ainsi maintenue hors des regards.
Des femmes s'attachent aux finitions après le passage de la tondeuse et dégagent aux ciseaux le moindre poteau. Le jardin est si neuf, les arbres si jeunes, que les monuments les plus anciens (mais rénovés de frais également) en paraissent très récents. Et ce n'est peut-être pas totalement involontaire : l'impression produite pourrait être celle d'une permanence du monde de Tamerlan dans l'espace ouzbek. Au fond, les sommets enneigés des monts Alaï,  à l'extrémité occidentale du TienShan : c'est la limite entre l'ancienne Sogdiane et l'ancienne Bactriane. Derrière les Portes de Fer passées là par Ruy Gonzalez de Clavijo, aux environs de Termez, se trouve l'Afghanistan.
Ici, Timour n'est pas assis sur un trône comme à Samarcande mais debout, guettant l'horizon sud vers l'Afghanistan et, plus loin, l'Inde. Shahrisabz, autrefois Kesh, est sa ville natale.
Les mosquées les plus charmantes, et les plus anciennes, en deviennent tout artificielles. Il ne semble pas que quiconque les utilise autrement que comme un décor pour ponctuer une allée trop longue coupant une herbe trop verte et écrasée par le soleil.

Soyons honnête, toute cette propreté, tous ces monuments historiques respirant bon le neuf, toutes ces pelouses vertes, vertes, vertes et ces lampadaires tous les cinq mètres rendent l'endroit assez déprimant. Ce n'est pas tout ce que nous en retiendrons, mais tout de même.

Le premier émerveillement, c'est la route. Shahrisabz se situe à moins de 100 km de Samarcande dont elle est séparée par un massif montagneux magnifique. La ville même s'étend dans une plaine dominée par les hauts sommets plus au sud encore et qui forment la frontière entre l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et l'Afghanistan. Ce massif montagneux au sud de Samarcande, Babûr le décrit ainsi :
Une autre province est celle de Kech, à neuf yighatch par la route au sud de Samarcande. Entre Samarcande et Kech se trouve une montagne appelée Col d'Etmek d'où on extrait des pierre de taille. Toutes les pierres de construction de la région proviennent de cette montagne.
Le flanc nord de la montagne, tourné vers Samarcande, offre de larges courbes verdoyantes. Au col, un petit marché attend les voyageurs : la route vient tout juste de rouvrir après l'hiver, il n'y a pas encore grand monde. On y vend des fruits secs, du fromage, des épices. Il y a du soleil mais le vent pique, la neige n'est pas loin.
C'est évidemment cette même route qu'emprunta Ruy Gonzalez de Clavijo en 1405 pour rejoindre Samarcande et, sans doute, la même route encore que Babûr prit pour rejoindre la capitale de son empire à Kaboul.
Alors que nous nous arrêtons à un barrage routier (la police est toujours très présente en Ouzbékistan), un type passe avec ses vaches. Peut-être était-ce un policier, d'ailleurs : les vaches se sont précipitées vers le poste de garde comme si elles y reconnaissaient leur étable.
Le second émerveillement, c'est cet immense bâtiment, l'Ak-Saray, le palais blanc.
Pourquoi "palais blanc" ? Ak signifie également généreux, majestueux — ainsi l'Ak-Saray est-il sans doute le "palais grandiose", le "palais des palais".
Vu "de face" en tout cas,  ou de l'extérieur, l'Ak-Saray est bleu, il est de toutes nuances de bleus. Vu "de l'arrière" ou de l'intérieur, il est beige, de toutes les nuances de l'argile.
A partir du texte de Clavijo,  une reconstitution possible. 



Il a été bâti sur l'ordre de Tamerlan entre 1380 et 1404 et, au contraire des palais qu'il fit construire à Samarcande et dont il ne subsiste rien, l'Ak-Saray a conservé une part de son enceinte et les deux pylônes gigantesques qui marquaient semble-t-il l'entrée de la cour principale. Il apparaît comme un compromis architectural entre un palais-jardin (comme ceux de Samarcande) et un palais-forteresse.
Abimé par un tremblement de terre en 1490 puis abattu par le seigneur de Boukhara Abdullah Khan, le dernier des Chaybanides, à la fin du XVIe siècle, il a progressivement été abandonné et les vestiges sont trop partiels pour qu'il soit possible aux archéologues d'en dresser les plans — tout au plus peut-on en proposer une reconstitution hypothétique à partir du passage des mémoires de Ruy Gonzalez de Clavijo où il décrit longuement les lieux :
Le lendemain, on nous fit visiter un vaste palais que Timour Beg était en train de faire construire et on nous dit que depuis vingt ans de nombreux maîtres en métiers y travaillaient chaque jour.
Partout où Tamerlan passait, il gardait prisonniers les artisans maîtres dans leur art et les faisaient déporter vers Samarcande (ou Shahrisabz) pour qu'ils y construisent ses palais. Ils pouvaient d'autant moins se plaindre de leur esclavage que la quasi totalité des populations de leurs villes d'origine n'étaient quant à eux "employés" à la construction d'autres tours que de celles qu'on dressaient avec leurs têtes coupées.
Ce palais possède une longue façade avec un très haut portail. Aussitôt passé celui-ci, on voit, à droite, mais aussi à gauche, des arcades en briques, ornées de carreaux de faïence, placées en opposition, qui abritent de petites chambres dépourvues de portes, dont le sol est recouvert, aussi, de carreaux de faïence.
Le pylône Est, le plus haut des deux pylônes, est haut de 44 mètres, le pilier Ouest ne mesure quant à lui que 38 mètres. A l'origine, l'un et l'autre culminaient à 50 mètres tandis que la voûte disparue atteignait sans doute 70 mètres. L'un et l'autre comportent plusieurs niveaux que l'on rejoint par une série d'escaliers qui relient des pièces de taille variée, simple cellules ou salles plus larges.
En face, par une autre porte, on passe dans une vaste cour aux dalles blanches, entourée d'arcades richement décorées, possédant au milieu un grand bassin rempli d'eau.
Par cette cour, qui mesure bien 300 pas de large, on accède par un portail large et haut, orné de motifs or et bleu, et de carreaux de faïence, d'un aspect admirable, à un ensemble de bâtiments. Le fronton de ce portail porte la représentation d'un lion placé dans un soleil, au centre, et à chaque extrémité une figure identique. Ces armes sont celles du souverain de Samarcande.
Les façades sont décorées de carreaux de céramique glaçurée bleus (bleu foncé, bleu clair, turquoise) et blancs. Aux angles, sur chacun des pylônes, une tour ronde renferme un escalier.
Tout dans ce palais est doré. On nous montra tant de pièces et d'appartements décorés magnifiquement avec des couleurs or, bleu, et bien d'autres, que ce serait trop long de les décrire. L'intérieur de ce palais était merveilleusement et finement ouvragé ; c'est un enchantement pour les yeux.
En un endroit, nous vîmes des chambres et des appartements que Timour avaient fait aménager pour son harem, dont le plafond, les murs et les planchers sont admirablement décorés.
Nous visitâmes ensuite un salon que TImour Beg avait fait construire à part pour se restaurer en compagnie de ses favorites. Devant cette vaste pièce, richement ornée, il y a un grand jardin où se trouvent beaucoup d'arbres d'ombrage, d'arbres fruitiers de plusieurs espèces, et des bassins en pierre sculptée. Ses vastes dimensions permettent d'y recevoir de nombreux invités en été et de leur faire profiter agréablement de l'eau et de l'ombrage.
La partie interne des pylônes montre une décoration plus riche, associant aux bleus et aux jaunes des violets et des verts et un décor végétal de céramique dorée.
Comment rendre le choc de la première impression quand on découvre le palais ? La hauteur démesurée des pylônes, tous ces bleus éteints sous le bleu flamboyant du ciel ? La surprise devant un bâtiment, enfin, intact — dépouillé du vernis des restaurations, ses briques nues comme le seraient ses entrailles mises à jour, les carreaux écaillés, brisés par endroits, les motifs, les calligraphies illisibles ?
Et l'envers entre église et forteresse ? Comment le dire ? Comment dire la surprise au fur et à mesure qu'on tourne autour de ces murs ? Combien l'idée même de perspective est issue abandonnée quand, une fois qu'on s'éloigne de l'axe central du bâtiment, il devient impossible d'en prédire la forme et que chaque pylône à son tour apparaîtra plus large que l'autre.
En dessiner le plan ? La tour de droite qui, tout à l'heure, paraissait surdimensionnée par rapport à celle de gauche est devenue étique — petite chose égarée aux côtés de sa géante sœur. L'espace central, de couloir est devenu vaste baie ouverte à tous vents. La tour de gauche, de mur isolé mais couvert de céramique s'est changée en château gothique bon à abriter de romantiques cauchemars.
Vue de l'arrière, la puissance de la construction en forteresse est presque plus impressionnante que la masse bleue des façades lorsqu'on les découvre. C'est dans le gigantisme écrasant de ces ruines que j'ai perçu ce qu'avait dû être la puissance de Tamerlan —  y compris la violence de ses conquêtes.
On se retourne pour contempler l'Ak-Saray alors qu'on s'en éloigne… Comment faire coïncider les récits, celui de la cruauté d'un conquérant qui fut aussi un criminel de masse et celui de sa sophistication, de son goût de la beauté ? Comment faire coïncider le raffinement de la façade du palais et le brutalisme cubiste de l'arrière du bâtiment ? Comment superposer l'image fantôme du palais gratte-ciel, blanc peut-être, bleu aussi, aussi chatoyant et changeant au fur et à mesure du déplacement du soleil et des ombres que peut l'être une soie qu'on déploie, et ces deux tours massives qui se dressent opaques contre le  ciel ?
Mais sans doute est-ce cette ambiguïté qui depuis six siècles a fait la fortune de Tamerlan en Europe : le vainqueur du turc Bajazet, le correspondant de Charles VI échangeant des ambassadeurs avec les plus grandes cours européennes, ces Tamerlan, Tamburlaine, Tamerlano devenus héros de théâtre, personnages d'opéra qui de Marlowe à Haendel ou Vivaldi, firent battre le cœur des spectateurs et y prolongèrent le mythe du Boiteux.
Shahrisabz. Y marcher encore, tourner le dos au palais.
Car il y a aussi ces coupoles, ces mosquées, ces mausolées.
Tous ne sont pas contemporains de Tamerlan : la mosquée Kok Gumbaz a été élevée à partir de 1435 par son petit-fils Ulugh Beg.
La mosquée Kok Gumbaz, ce qui signifie mosquée "à la coupole bleue". C'est aussi la mosquée du vendredi.
La cour de la mosquée Kok Gumbaz est bordée de ces arcades massives passées à la chaux, très proches de celles de la mosquée du vendredi à Boukhara.
Plus loin, le mausolée de Dorus Saodat est un ensemble monumental bâti en même temps que l'Ak-Saray et destiné à accueillir les tombeaux des membres de la famille de Timour. Le père de Tamerlan y fut enseveli, puis son fils, Djahangir, tandis que la crypte devait recevoir le corps de Tamerlan. L'ensemble comporte, outre les tombes et crypte, une mosquée, un vaste hall ouvert pour accueillir les pèlerins, une partie d'habitation pour le clergé.

Ruy Gonzalez de Clavijo décrit le mausolée qui aurait dû être celui de Tamerlan, avant qu'il ne fasse bâtir le Gour Emir à Samarcande :
On trouve [à Kech] de grandes constructions et des mosquées ; l'une d'elle, particulièrement vaste, est en cours de réalisation sur l'ordre de Timour Beg. Elle possède une chapelle qui abrite la dépouille de son père. Il y a une autre chapelle, plus importante, qui lui est destinée, mais elle n'est pas terminée.
Dans cette mosquée inachevée, le fils ainé de Timour Beg, qui s'appelait Djahangir, est inhumé.

On pense un instant à Ispahan, à la voûte spectaculaire de la mosquée du vendredi, si nue, si silencieuse. Mais Ispahan est une ville-monde quand Shahrisabz n'est qu'une bourgade reculée au fond d'un arrière-pays loin de tout. Ispahan fait rêver, Shahrisabz est un nom inconnu, quelques lignes dans les dernières pages de mon guide. Là-bas les palais sont entiers et vivants, la foule se presse dans les mosquées, les arbres sont hauts dans les parcs, l'ombre y est dense ; ici les palais ne sont que ruines, les mosquées sont désertes, les pelouses et les allées brûlent déjà sous le soleil d'avril — et pourtant. 
Pourtant Ispahan aussi ne fut que ruines, et de ses ruines, de ses dizaines de milliers de morts, quelques survivants furent trainés ici pour y élever ces mausolées à la gloire de celui qui les avait exterminés. 
Celui-là, son nom survit.