Affichage des articles dont le libellé est objets. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est objets. Afficher tous les articles

lundi 29 juillet 2019

Loin vers le sud, là où les morts


C'est une chambre dans la pénombre.
Des armoires, de la vaisselle, des ustensiles de cuisine.



Une flaque sous la plante verte posée à l'ombre des persiennes. Une femme est passée là il y a quelques minutes, un arrosoir en zinc à la main, les gouttes roulent sur les carreaux bruns.



La table est mise, un seul couvert, assiette cassée et recollée plusieurs fois. Juste à côté, un petit fer à repasser.



Si quelqu'un a vécu ici, ce pourrait être un photographe. Il serait sans doute très vieux car tout est ancien dans la maison. Ou bien il est déjà mort et ce serait un musée à sa mémoire. A la mémoire de ses objets car de son nom, ici, il n'y a trace.
Mettons qu'il ait eu un nom, de son vivant, appelons-le Biaggio.



Un photographe de village, de ceux qui comme Saverio Marra photographient les femmes et les enfants restés au pays pour envoyer des nouvelles aux hommes partis en Amérique. Il tire dans la rue un large rideau de toile, là où à l'ombre la lumière est plus douce, on sort les chaises, il les fait asseoir. Il leur parle, il ne leur dit pas de sourire.



Là-bas en Argentine, l'homme rêve de la maison. Il rêve et il pleure en s'éveillant. Le rêve est un signal, une lettre va arriver, dedans il y aura une photographie de sa femme, de son fils bien aimé, de ses deux filles. La lettre arrive et dedans la photo — l'épouse, le fils assis devant, les filles debout derrière. Un jour, le père rêvera de nouveau et le fils à son tour prendra la mer pour rejoindre Buenos Aires.

Le photographe, lui, aurait eu une femme, des enfants. Une fille à qui on aurait appris à coudre et à broder, à travailler la dentelle, à coudre des dessus d'autel et des aubes de communiantes. Qui aurait préparé son trousseau pour plus tard, quand elle serait grande à son tour.



La fille de Biaggio, on pourrait l'appeler Agata. Une enfant sage et délicate derrière la vitrine du musée. 
Ses jouets sont là, offerts aux yeux dans les armoires ouvertes.



En Sicile, il venait aux enfants d'étranges jouets. De petites églises pour les poupées où ils psalmodieraient la messe dans la chambre aux volets clos, les longues après-midi d'été. Des poupées aussi sans doute, de petits meubles et de la vaisselle miniature pour la dînette. Un petit saint suaire à fixer dans l'armoire où les poupées iraient en pèlerinage, et un chemin de croix qu'on étirerait sur la carrelage, entre les taches de soleil.




Autrefois, dans la ville, à la Toussaint, on emmenait les enfants voir les morts aux catacombes de la ville. 
Les enfants défilaient entre les corps alignés, les plus petits dans les bras de leurs pères, les plus grands collés à leur mère. Là étaient la grand-mère, le petit frère, la cousine aux visages rongés, suspendus à un clou fermement planté dans le mur chaulé, souriant de toutes leurs dents. 
Arrivés devant eux, toute la famille réunie, on posait les chaises qu'on avait apportées, celles qui avaient servi pour le photographe, on s'asseyait, on parlait. On racontait aux morts les événements des derniers mois, le mariage de Natuzza, la naissance du petit de Rosario, et Jabbicù qui est parti en Amérique, Angelo qui a ouvert un garage, et Peppina encore enceinte, le huitième déjà. Oui, oui. 
Une belle famille, la famille de Peppina, mais tant de bouches à nourrir.

 

En rentrant, on grignotait des gâteaux secs comme des ossements, des ossements tous croquants de farine et de sucre.



Après, ce 1er novembre, on attendait la nuit que les morts viennent apporter des cadeaux. La grand-mère, le petit frère, la cousine aux visages rongés, descendus du mur dans les vêtements propres qu'on leur aurait enfilés le matin et défilant en silence dans la chambre d'enfants.




Pour les enfants, mieux valait s’endormir avant l’arrivée des morts. Ne pas trop les imaginer. 
Étaient-ils tels qu’ils étaient de leur vivant ? Ou devenus des squelettes ? 
Mais la grand-mère morte l’année dernière ? Si les enfants étaient encore éveillés au moment où elle entrerait dans la chambre, que faudrait-il faire ? L'embrasser ? 
Faire semblant de dormir, garder les yeux fermés. Ne les ouvrir qu’une fraction de seconde, juste le temps de voir si grand-mère portait toujours son châle noir, celui sous lequel elle descendait la rue entre la maison et l'église.

Chaque année, à la Toussaint, les morts revenaient et au matin, quand éveillés de leur frayeur les enfants ouvraient les yeux, les cadeaux étaient là, posés sur la couverture.

Ouvrir et fermer les yeux et regarder les cadeaux posés là sur la couverture. Les flairer pour se convaincre qu'ils n'ont que le parfum du neuf et du propre. Sourire, jouer.


Les morts, alors, les enfants y étaient habitués. Quand il y en avait un dans le voisinage, les grandes personnes les emmenaient avec elles. Le photographe venait — était-ce toujours Biaggio ou Saverio, le Calabrais ? On redressait le cercueil dans la salle, on se regroupait autour, certains regardaient le mort, certains le photographe.
Une branche fleurie dans les mains.
Ce mort-là, si les enfants étaient allés lui rendre visite ce jour-là, avant les funérailles, est-ce qu'il viendrait leur apporter des cadeaux ? 
Ou seulement à ses enfants à lui ? 
Qui sait ?


Mais les autres défunts, ceux qui dorment dans de vrais cimetières, sous de lourdes dalles, dans les caveaux de marbre, pouvaient-ils venir visiter la chambre dans la nuit ? Les enfants le croyaient, eux qui entre les tombes qui étaient leur terrain de jeu voyaient les objets déplacés, les pierres penchées, les portes entrebâillées.
 

Car les cimetières étaient des villes au sein des villes, des villes qu'on visitait de temps à autre avec les grandes personnes. Les enfants y couraient, ils y jouaient à cache-cache. Certains, disait-on, s'y perdaient pour toujours.



Quand les enfants s'ennuyaient, au cimetière, ils regardaient les photos des morts. Ils y avaient les vieux, les vieilles et puis tous les jeunes, d'autres enfants aussi. Des jeunes en uniforme, si nombreux. Ceux-là avaient péri à la guerre, disaient les parents, là-bas en Albanie ou en Grèce.




C'est ce qu'on leur racontait, aux enfants. On leur donnait l'arrosoir à porter, et le panier avec le goûter et on leur racontait la guerre. Après, on allait à l'église. Des femmes avec qui parler ici et là, les fleurs qu'on arrange, les seaux d'eau qu'on vide, le bruit des claquettes sur le dallage et des religieuses qui venaient.
On bavardait, l'après-midi passait.
On priait un peu, vers le soir, avant de rentrer.



A l'époque, dans les églises, on allumait vraiment les cierges. De vrais cierges de cire qui fondaient lentement devant les images saintes. Il fallait trouver les allumettes au fond du sac, les craquer sur le grattoir fatigué, voir la flamme prendre vie puis fixer le cierge sur l'une des pointes d'acier destinées à le porter, de ces pointes qui évoquaient toujours pour les enfants l'un des instruments du supplice des martyrs — Lucia ? Agnese ? Ou si les allumettes ne se retrouvaient pas, pencher son cierge vers une autre flamme, vers un petit cierge sur le point de s'éteindre, et reprendre cette flamme, relayer la flamme de prière en prière, de cierge en cierge.
Fermer les yeux et joindre les mains, montrer aux enfants comment faire — et ils prieront ainsi devant l'église de poupée posée sur la table de la chambre, en veillant bien sur les cierges tout de même pour ne pas incendier la maison.
C'était autrefois.
On portait des fleurs aussi, de grands lys odorants qui donnaient mal à la tête.





De rue en rue, les images survivent sur les murs. On prie dans les églises, on prie dans les maisons, on se signe devant les saintes et les martyrs. Parfois, la nuit, on allume encore une lumière.


En voyage en Sicile, entre le Museo Civico di Santo Spirito à Agrigente, l'église Santa Chiara et le cimetière à Enna, et les rues de Palerme, avril 2019. 
Les trois photos anciennes sont de Saverio Marra (1894 - 1978) qui de toute sa vie ne photographia que les habitants de son village, San Giovanni in Fiore, en Calabre.
Le récit de la visite des morts pendant la nuit de la Toussaint est largement inspiré des souvenirs de Roberto Alajmo publiés en 2002 dans La pensée de midi.

mardi 10 juillet 2018

Méridiens, cartes, horloges marines (1)

Peinture de Francesco di Antonio del Cherico pour la traduction latine de la Cosmographia de Ptolémée (vers 1465-1470).
Longtemps la Terre fut plate. Certains, dès les temps les plus anciens, la dirent ronde. Plus tard, on l'a encore vue s'aplanir — question de point de vue sans doute. Mais même ronde, elle fut longtemps étrangement vide : de ce qu'on savait d'elle depuis l'Antiquité, une fois placés les lieux cartographiés par Ptolémée, il restait bien des lieux à emplir qu'on ne pouvait abandonner aux seuls océans. D'ailleurs, les dimensions proposées par les Anciens — Pythagore, Aristote, Ératosthène, Ptolémée, tous ces vieux Grecs — semblaient si incroyablement immenses que force était d'assurer qu'ils s'étaient forcément trompés quelque part.
La septième figure de l'Imago Mundi de Pierre d'Ailly (1410) montre la sphère terrestre divisée de l'équateur aux pôles par des lignes parallèles symétriques mais limités aux seuls tropique et cercle polaire dans l'hémisphère sud entièrement vide. Pour Pierre d'Ailly qui s'appuie sur la tradition aristotélicienne, seul l'hémisphère nord comporte des terres émergées et est habité. Contrairement aux pratiques usuelles de son temps, il place le nord en haut de la page. Ces divisions parallèles sur lesquelles il place continents et pays connus de son temps sont en fait des divisions climatiques, telles que les a définies Parménide dès le Ve siècle avant notre ère.
Enfin le temps vint où l'on considéra que le mieux qu'on puisse faire alors fût d'explorer le monde et de remplir les vides de toutes ces terres nouvelles que l'on découvrirait. L'attrait du sud, la tentation des terres étouffantes fit le reste. Les premiers à se lancer furent les Portugais.

Mais comment se repérer en mer ? Le voyage se faisait sous la voûte étoilée et c'est par l'observation des étoiles que se mesura d'abord l'avancée vers le sud :
Nous ne vîmes qu'une fois la Tramontane [l'étoile polaire] qui nous parut très basse à l'horizon ; aussi nous ne pûmes la voir que par temps clair et serein et encore nous apparut-elle à la hauteur d'une lance au-dessus de la mer. Nous vîmes également six étoiles basses sur la mer, grandes, lumineuses et brillantes qui nous servirent de repères.
Alvise Ca' da Mosto, vers 1455

Ca' da Mosto arriva en effet à cette limite inquiétante, passée la Ligne, l'équateur, où l'étoile polaire disparaît et avec elle, non seulement tous les repères familiers au navigateur depuis l'antiquité mais également le repère qui servait à établir la latitude sous laquelle on naviguait : jusqu'alors, c'était simple, la technique en avait été développée par les Arabes avec l'astrolabe que tout navigateur devait savoir employer, avec l'octant utilisé dès l'antiquité.
Mais à partir d'un certain point, comment mesurer la lente avancée des navires portugais le long des monotones rivages africains ? Il fallut donc établir de nouvelles méthodes pour établir la latitude par la hauteur du soleil, utiliser un nouvel instrument, le quadrant, et ce sera le fait des navigateurs portugais à la fin du XVe siècle. Ces nouvelles techniques vont leur permettre non seulement de se lancer sur les mers mais encore de tracer leurs voyages sur l'espace encore vierge des cartes.
Nous avons découvert d'autres îles, d'autres terres, d'autres mers, d'autres peuples ; et plus encore que tout cela, un autre ciel et d'autres étoiles.
Pedro Nunes, Tratado em defensão da carta de marear (Éloge des cartes marines), 1537

Les premières cartes marines de ces territoires nouvellement découverts, ces splendides portulans des 
xve et xvie siècles, comportent souvent en marge cette échelle des latitudes qui permet de placer les lieux de part et d'autre des tropiques ou de l'équateur.



Le portulan montre la pointe sud de l'Afrique et, comme un petit cran que couronne une colonne, le Cap de Bonne-Espérance. Les deux colonnes ou padrao puis le drapeau indiquent les étapes de la conquête de la mer par les navigateurs portugais : le dernier marque le lieu où l'équipage de Bartolomeu Dias a refusé de poursuivre vers l'océan Indien. A gauche, une règle marque la latitude observée tandis que la triangulation à partir de la rose des vents centrale guide la représentation des rivages et la localisation précise des ports ce qui aidera la navigation qui, plutôt que de s'éloigner en pleine mer, se tiendra encore le long des côtes. Quant à la longitude, il n'en est pas question encore.
Mais ce savoir resta cantonné au petit cercle des navigateurs. A Isabelle la Catholique qui demandait aux sages réunis à Salamanque leur avis sur la demande de Christophe Colomb de partir chercher l'Inde par l'ouest, les sages répondirent par la négative : saint Augustin lui-même avait assuré qu'il était impossible de passer d'un hémisphère à l'autre, et le fait que les Portugais aient franchi l'équateur vingt-cinq ans plus tôt et continuent de le faire sans souci chaque année n'avait pas troublé nos doctes savants. Si la Terre était bien fixée au centre du monde, cela impliquait, quoi qu'en dise l'expérience de marins incultes, qu'il y ait un dessus et un dessous du monde, un haut et un bas.
Cette miniature de la Cronica del Rei D. Afonso Henriques de Duarte Galvào (premier quart du XVIe siècle) montre la partie du monde cédée au roi du Portugal par le traité de Tordesillas en 1492. Telle qu'elle est représentée, la Terre est absurdement partagée en deux parts inégales par une ligne équatoriale qui n'est en rien à équidistance des pôles. Cette maladresse apparente souligne la difficulté d'envisager les véritables dimensions de la Terre, notamment dans l'hémisphère sud. En marge de la page, une série de sphères armillaires symbolisent l'ouverture du Portugal sur l'immensité du monde.
Mais Christophe Colomb veut suivre la suggestion que l'Italien Toscanelli a développée dès 1474 : il propose de tenter une circumnavigation en partant vers l'Ouest, c'est-à-dire vers la Chine et les Indes. Si l'idée est juste, évidemment, les données qu'ils possèdent sont fausses : l'un et l'autre tablent sur une longueur du rayon terrestre bien trop courte — et donc sur un globe terrestre beaucoup plus petit ; de même, ils estiment l'Eurasie bien plus large et étendue à la surface de ce globe.
Cet exemplaire de l'Imago Mundi du cardinal Pierre d'Ailly, édité en 1483 ou 1487, a appartenu à Christophe Colomb qui y a porté en marge 475 remarques. Ici, il s'agit du huitième chapitre, De la quantité de terre habitable, où Colomb oppose en note ses expériences au discours théorique des savants. Imago Mundi a été écrit en 1410 par un théologien français, Pierre d'Ailly (1350 - 1420) qui s'appuie sur Aristote, Ptolémée ou Pline l'Ancien. Il cite aussi saint Augustin ou les savants musulmans Avicenne et Averroès.Ce ne sont pas seulement les annotations de Colomb qui sont émouvantes comme l'est toute note manuscrite figurant en marge de vieux livres, c'est la méthode qui apparaît dans l'organisation de ces notes, l'encadrement d'un texte imprimé avec de larges marges, bien plus larges que celles dont nous bénéficions, ce sont aussi les accolades le long du texte, les encadrés, les phrases soulignées, tout ce qui peut montrer le développement de la pensée. (Bibliothèque Colombine, Séville)
En effet, mesurer cette Terre que l'on part explorer n'était pas si aisé  et que, de ce qu'on pouvait comparer avec la Cosmographie de Ptolémée ou avec la géographie décrite par Aristote, il ressortait davantage de mystères que de certitudes. Christophe Colomb quitta donc Cadix avec l'idée que la Terre était moins vaste qu'elle ne l'était réellement, d'une part, et que l'Inde était bien plus éloignée de l'Europe vers l'orient — et donc bien proche en tentant de l'approcher par l'occident, d'autre part. Sans doute lui fallut-il quatre voyages pour prendre la mesure du monde réel.

 
La Terre pouvait difficilement soutenir l'Europe à sa place au nord de l'équateur sans qu'un contrepoids, sous la forme d'un immense continent austral, ne vienne contrebalancer le poids des terres de l'hémisphère nord. On chercha longtemps ce continent jusqu'à ce que James Cook finisse par en apercevoir les glaces en 1774. A défaut de le trouver, on l'imaginait jusqu'alors comme une sorte de jardin d'Eden, bien au sud du Cap de Bonne-Espérance.
Le pilote de la Santa Maria, Juan de la Cosa, a tracé en 1500 la première carte du nouveau monde. Il s'agit encore d'un portulan où sont indiqués uniquement les côtes et les ports. Outre les lignes de triangulation pour aider à l'orientation des côtes, ce portulan ajoute trois lignes repères : le tropique du Cancer, l'équateur, et la ligne du traité de Tordesillas séparant les possessions espagnoles et portugaises. Entre deux masses continentales d'un vert opaque, le cartographe a placé très précisément l'arc des Caraïbes. Seule trace des ambitions originelles de Colomb, l'éventuel passage vers l'Asie est masqué par le cartouche représentant saint Christophe.
Ici, c'est le détroit de Magellan qui est à l'honneur. Inconnue encore quant à elle, la Terre de Feu figure sans réalisme aucun comme l'aile bariolée d'un oiseau du sud (carte espagnole du XVIe siècle).

Encore une fois, comment se repérer en mer ? Comment retrouver les terres visitées ?

La première difficulté de ces voyages de découverte ne fut pas tant de se repérer — la boussole était connue en Méditerranée depuis trois siècles, l'astrolabe marine avait été mise au point par le philosophe, poète, astronome majorquin Ramon Llull en 1295 — que d'oser se lancer sur l'océan, cette mer qui ne menait à rien. Les navigateurs européens ne s'étaient écartés de la Méditerranée jusque là que pour longer les côtes atlantiques et, soit remonter vers les îles britanniques ou la Baltique, soit longer les côtes marocaines. Au-delà des Canaries, nul ne savait ce qui se produirait.
Cependant, quoi que beaucoup partissent — et c'étaient des hommes de belle renommée par leurs exploits dans le métier des armes — aucun n'osa au-delà de ce cap.
Et pour dire la vérité, cela n'était pas manque de courage mais parce qu'il s'agissait d'une chose tout à fait nouvelle et mélangée d'anciennes légendes qui avaient cours chez les marins d'Espagne depuis des générations. Et quoique ces légendes fussent trompeuses, l'idée de les vérifier semblait pleine de menaces.
Gomes Eanes de Zurara, Cronica da Guiné, vers 1453

On avançait et, au fur et à mesure, on dessinait ce qu'on voyait en suivant les côtes au plus près, on traçait des portulans. On mesurait aussi, ne serait-ce que pour estimer la progression vers le sud, d'abord vers l'équateur puis, une fois cette étape franchie, au-delà. Les navigateurs portugais ont perfectionné l'astrolabe — pour les quadrants et sextants il faudra attendre un ou deux siècles encore — et l'usage de cet instrument est diffusé, d'abord sans doute par la pratique puis par des ouvrages techniques dont le premier est l'Arte de navigar de Martin Cortès de Albacar en 1555.

Si mesurer la latitude était simple, nous l'avons dit, la mesure de la longitude, c'est-à-dire de la distance vers l'est ou l'ouest d'un méridien de référence, était bien plus complexe à réaliser. A priori pourtant, il s'agissait seulement de calculer la relation simple entre l'heure solaire locale et une heure de référence — l'angle horaire. Or ce calcul qui était un enjeu majeur pour l'exploration du monde, la conquête des océans et, par la suite, la formation des empires coloniaux au xviiie siècle, se révéla redoutablement complexe.
En 1583, le Français Jacques Devaux, pilote au Havre, propose aux navigateurs cet instrument, l'une des suggestions improbables destinées à résoudre mécaniquement la difficulté à faire le point astronomique au cours de la navigation.
La première méthode consistait à conserver ou transporter sur le navire l'heure du point de départ (le méridien d'origine) afin de la comparer avec l'heure où le soleil est au plus haut là où on se trouve, c'est-à-dire le midi local. La différence indiquait l'angle horaire et, puisque le soleil va balayer en 24 heures les 360° de longitude, la longitude du point où l'on se trouve.
Or pour cela, il aurait fallu pouvoir "conserver le temps" de manière régulière : on essaya les sabliers, les clepsydres, les horloges enfin comme le conseillait dès 1533 le cartographe et mathématicien Gemma Frisius. Mais avec l'agitation de la mer, le mouvement de la navigation, les effets des changements de climat, aucune horloge construite jusqu'au milieu du xviiie siècle n'évitait, dans le meilleur des cas, des retards lents mais réguliers. Aucun de ces instruments ne permettait de mesurer le temps avec précision. Or à l'équateur, une erreur d'un dixième de seconde représente un "écart" de 46 m. Et une erreur de quelques minutes de longitude suffit à faire perdre de vue un îlot dans le Pacifique. La solution dans ce premier cas était  d'obtenir une horloge ou un chronomètre fiables.

Il existait une seconde méthode, à base de tables éphémérides où étaient consignés le mouvement des astres — de la lune par exemple, ou des lunes de Jupiter dont les éclipses se produisent plusieurs fois par jour — ou des conjonctions astronomiques particulières, des éclipses, telles qu'elles seraient visibles au point de départ et dont le déplacement dans le ciel indiquerait la position du navire : observer une éclipse dont les différentes phases seraient repérées en heures du méridien de Paris, dans les recueils astronomiques, par exemple, mais pour résoudre une question quotidienne, il s'agit d'un phénomène trop peu fréquent. Il en est de même pour l'observation d'une occultation d’étoile.

Quelle que soit la méthode choisie, le problème était de pouvoir embarquer des instruments astronomiques puissants (donc plutôt conçus pour être utilisés dans un observatoire), stables (ce qui n'est pas évident à bord d'un vaisseau), puis de pouvoir les utiliser et de savoir calculer à partir des éphémérides. Mais les instruments qui étaient utilisés jusqu'au début du xviiie siècle, l’astrolabe nautique, le quadrant, le quartier de Davis, manquaient de précision dans les mesures. Or si cela n'intervenait guère dans le calcul de la latitude, cette imprécision rendait impossible la détermination de la longitude. En effet, avec la méthode des distances lunaires, une erreur de 1' sur la mesure de la distance angulaire entraînait une erreur pouvant atteindre 45' sur la longitude.

Alors, à défaut de pouvoir clairement tracer les cartes, les navigateurs multiplient les dessins, les vues d'approche des côtes et de l'entrée des ports, le tracé des montagnes qui dominent tel site, tout ce qui permettra d'avoir le plus de repères possibles hors des mesures cartographiques et pourra aider à identifier la position exacte d'un navire lorsque, au sortir d'une tempête, il se trouvera face à un rivage inconnu. Enfin, en plus des rivages et des fleuves, on dessine des habitants et de leurs pratiques : on ne sait jamais où on pourrait tomber.

C'est ce que feront les Portugais le long des côtes d'Afrique, comme ici à l'île de Mozambique ou, ci-dessous, au détroit d'Ormuz.
La flotte de Vasco de Gama atteignit l'île de Mozambique le 1er mars 1497. Sur ce routier, un manuscrit  qui décrit précisément rivages, refuges, points de ravitaillement et ports, on voit le vaste cercle de la baie de Mossuril avec les estuaires de deux fleuves côtiers, la pointe crochue de Semilha en haut à droite, inchangée aujourd'hui, les bancs de sable et les hauts fonds. En avant, l'île est protégée par deux îlots, Goa et Sena. S'ils arrivaient trop tard dans la saison pour bénéficier des vents du sud-ouest qui les mèneraient jusqu'en Inde, les marins portugais restaient jusqu'à huit mois de suite à Mozambique en hivernage, à attendre la mousson d'été. En attendant, les fièvres faisaient des ravages sur les équipages. D. Joào de Castro, Roteiro de Viagem de Lisboa a Goa, 1538.
A Oman, la flotte portugaise devant Mascate en 1555 : prendre le contrôle du détroit d'Ormuz était essentiel pour contrer le commerce arabe et assoir sa domination sur l'océan Indien.
Les Anglais feront de même le long des côtes du Pérou. Francis Drake a ainsi représenté jour après jour les côtes de l'Amérique du sud alors qu'il remontait vers le nord.
Vue des approches de la baie de Nombre de Deos au Panama, lieu d'embarquement de l'or et autres métaux précieux vers l'Espagne. Dessin à l'aquarelle figurant sur le dernier journal de bord de Francis Drake, mort de dysenterie non loin quelques jours plus tard, en 1596.
Les côtes nord américaines, quant à elles, avaient été dessinées plus tôt par le Français Jacques Le Moyne de Morgues qui accompagna l'expédition de Ribault et Laudonnière en 1562. Les gravures par lesquelles nous les connaissons ont été réalisées par Théodore de Bry en collaboration avec Le Moyne qui a dû recréer ses dessins de mémoire. Aucun repère géodésique ne figure sur ces représentations des côtes de Virginie, de carte.
Les premiers atlas favorisent ce type de représentations qui montrent la forme d'un rivage, l'approche d'un port en ajoutant les repères que sont la forme d'une ville et ses monuments — forteresses, châteaux, phares — ou celle du relief avoisinant.
Le célèbre atlas de Georg Braun et Frans Hogenberg (publié entre 1572 et 1618), Civitates Orbis Terrarum, offre des vues de nombreux ports et villes du monde, y compris hors d'Europe. Ici, Calicut, Ormuz, Canananore et La Mine.

Ainsi, mesurer les longitudes resta donc d'une difficulté majeure jusqu'au milieu du xviiie siècle et, par les limites que cette difficulté imposait au développement colonial, constitua un enjeu scientifique essentiel pour les États européens à vocation impériale. Le problème était de trouver un moyen de tracer des cartes exactes qui permettraient de retrouver plus tard les lieux découverts— et non d'arpenter sans fin les océans comme le fit James Cook sur ses deux premiers voyages à la recherche d'îles à la localisation toute hypothétique (sans parler du continent antarctique que la Royal Society lui demandait de trouver).
À suivre

Cet article doit beaucoup au livre du Contre-amiral François Bellay, Livre des terres inconnues. Journaux de bord des navigateurs. XVème-XIXème siècle, publié aux éditions du Chêne en 2000 et splendidement illustré.

dimanche 8 octobre 2017

De passage

Parfois en voyage, on ne fait que passer. Personne ne vous attend dans cette ville, il est midi, tout se referme devant vous. Vous marchez par les rues et tout se clôt devant vos pas, les persiennes qu'on replie, les portes qu'on verrouille, le rideau de fer qu'on abat.
Le bruit des pas sur le carrelage derrière le rideau, des pas qui s'éloignent vers la cuisine, bruit de casseroles, bruit de vaisselle.



Une cloche sonne, midi quinze je crois. Douze coups, un temps d'arrêt, un coup.
On passe dans une ville, on s'arrête le temps d'un déjeuner, sans vraiment parler à grand monde — juste ce qu'il faut de mots pour être un temps avec la ville.



On s'arrête un instant, on profite du soleil, du silence, du temps qu'on a devant soi — rien qu'à soi. On s'assied. Midi trente. Douze coups d'abord, puis deux, un ton plus grave.


Chacun a ses raisons de voyager. Il faut s'en rappeler.



Et dans chaque ville inconnue, on croise ce qu'on ne cherchait pas toujours. Le mystère, l'aventure — un mystère, une aventure si infime qu'on aurait presque honte d'en faire état.



On pourrait déjeuner dans l'un des ces restaurants de la rue piétonne, rivalisant avec le café son voisin de couleurs et de bouquets de fleurs sur les tables, on pourrait s'assoir aux côtés de touristes tout aussi étrangers que soi, les écouter parler. On pourrait goûter aux spécialités du cru, on pourrait en somme se laisser tenter, se laisser aller à jouer également les touristes.
On tente autre chose, cette brasserie au store fatigué sur la grande esplanade, quelque chose comme le café des Amis juste en face du café de la Mairie.
On évitera la terrasse. On s'assied dans la salle fraîche.



On admire le bleu presque breton. Un bleu marin à contourner le sort — Avallon est si loin de la mer, si loin de l'horizon ouvert, si loin du voyage et des voyageurs, loin d'Arthur et de Merlin, loin de la fée Morgane. Si Avallon est une île, cette île est au milieu des terres, ville enfermée dans ses remparts au sommet du promontoire rocheux qui domine la vallée du Cousin.


Le temps semble arrêté,  les murs, la mosaïque bleue et blanche, les tables ovales vissées au sol, les banquettes rouges qui dessinent des alvéoles accueillantes. La table de billard dans la salle voisine, le bruit des boules qui roulent sur le feutre avant de tomber, la voix étouffée de la télévision et celle d'un enfant qui taquine une vieille femme.
Le patron qui passe prendre la commande. Vous êtes bien à cette table, me dit-il, vous avez la statue de Vauban toute pour vous.
Je regarde Vauban, et les tilleuls du mail derrière. Sous les arbres, un groupe de scouts, à leur tête il me semble, un garçon coiffé d'un béret noir enfoncé jusqu'aux oreilles.


Sous la table voisine, un grand chien gris, un chien âgé et un peu las.
Seul.
Dans le lointain, j'entends sonner une heure.


J'ouvre mon livre, des hommes marchent dans la neige. Afghanistan, il y a des années déjà, une autre époque. Derrière moi, un vieil Arabe chante Petit papa Noël d'une voix suraiguë, il chante sans s'arrêter depuis que je suis entrée, il est assis devant l'écran à suivre l'avancée du PMU. L'enfant là-bas court autour des banquettes.
Le chien s'est levé, il cherche un endroit plus frais.
Je bois mon café.

Raymond Depardon, Notes (1978) in La solitude heureuse du voyageur.

lundi 24 juillet 2017

Papier, papiers et cerfs-volants


C'est le premier jour à Tashkent, le jour qui suit l'arrivée, celui où on est un peu amer devant la ville qu'on découvre. Fatigué d'avoir volé jusqu'au milieu de la nuit, atterri dans cet aéroport désert, affronté des policiers hostiles puis ce chauffeur de taxi affairé à vous fourguer un stock de billets de banque à un cours scandaleux (attention Madame, le marché noir — très dangereux — avec l'accent sur le trrrès). On a arpenté les avenues monumentales, on s'est perdu entre les immeubles interminables.
On a fini au bazar Chorsu, dans le vieux quartier de la ville, le seul qui ait réellement survécu au tremblement de terre du 26 avril 1966.
Je ne me souviens plus ce que nous cherchions. Toutes ces maisons étaient closes sur elles-mêmes. Maisons de pisé blanchies à la chaux. Quand une porte était ouverte, nous pouvions apercevoir une cour étroite, une terrasse couverte, quelques chaises. Des enfants. Des ânes.
 Les rues formaient un labyrinthe et nous avons fini dans un cul-de-sac. Il a fallu revenir en arrière et demander notre chemin. Le garçon qui nous a répondu ne savait pas comment nous guider — trop de détours compliqués entre ces ruelles et ces cours, il nous a conseillé de prendre un taxi.
Arrêtés au coin d'une petite place à guetter la première voiture qui passerait, nous avons suivi les jeux des enfants.

De tous petits garçons qui lancent vers le ciel des cerfs-volants plus hauts qu'eux-mêmes.

Puis nous avons roulé dans ce nœud de ruelles pétrifiées dans le temps pour rejoindre le complexe de Khast Imam, centre religieux de Tachkent composé de la mosquée Tilla Cheikh, de la médersa Barak Khan et du mausolée Kaffal Shashi.
Là aussi, les enfants jouaient avec leurs cerfs-volants.
A regarder ces enfants, si loin de chez moi, dans cet espace à la fois familier — car anciennement soviétique — et étrangement, désagréablement, étranger, marqué d'une présence policière à laquelle je ne m'attendais pas, des signes évidents d'un régime corrompu, de la nécessité de passer par le marché noir pour obtenir de l'argent, il m'est revenu le souvenir de ce temps où les talibans étaient au pouvoir en Afghanistan et interdisaient les cerfs-volants.
Est-ce si différent ici de ce que racontait, il y a quinze ans, un reportage dans Libération ?
« Au nord-ouest de Kaboul, se souvient Atiq Rahimi, tous les vendredis soir les gens venaient assister à des combats de chiens, de coqs, de cailles et de cerfs-volants. Tout se passe dans le ciel. Ton cerf-volant oscille là-haut. Un autre s'approche. Si tu t'éloignes, c'est non. Mais si tu donnes un signe d'acquiescement ­ une légère inclinaison du cerf-volant ­, le combat commence. L'art est d'être au-dessus et de venir couper le fil de l'autre. Alors, chacun donne du fil pour monter. Il y a des moments où les cerfs-volants volent si haut qu'ils deviennent minuscules, et si on tire sur le fil, c'est la fin, on perd ».
Avoir entre ses mains un bon cerf-volant est tout un art qui commence par la préparation artisanale du fil : il doit être finement tranchant pour bien couper le fil de l'autre. On fait donc bouillir du riz et dans l'amidon obtenu, on verse du verre pilé (des ampoules le plus souvent) ; c'est la recette de base, le reste est affaire de secret. On enduit le fil de ce mélange et on laisse sécher un ou deux jours. Ensuite, on enroule le fil (des centaines de mètres) autour du tchara. « Porter le tchara d'un maître en cerf-volant était un grand honneur, poursuit Atiq. Dans mon quartier, Rauchan (dont le nom veut dire lumière) était un dieu. Je n'ai jamais oublié ce jour où il m'a emmené dans le quartier où l'on vendait des torechichai (littéralement fils de verre) au Chour Bazar de Kaboul où il m'a acheté un fil extraordinaire. Ce fut le plus beau jour de ma vie d'enfant. »
Pas de cerf-volant sans vent et, en Afghanistan, pas de vent doux sans goudiparonbâz (joueur de cerf-volant, littéralement : joueur de poupée de vent). L'été, il fait trop chaud, l'hiver, trop froid, on y joue surtout en automne et au printemps après le nouvel an qu'est norouz. Et d'abord le jour de repos, c'est-à-dire le vendredi. Naguère, les plus grands combats étaient retransmis à la radio comme des matchs de foot. Alors tous les toits se peuplent d'enfants qui ont concocté leur mohigag (petit poisson), le premier cerf-volant, de taille réduite, mais comme les autres fait de bambou courbé à la bougie et de papier. Puis, au fil des âges, suivent le kiranou (qui pourrait se traduire par un sou, le nom est resté même quand le prix a augmenté), le nimtartahi ou le nim patchaï (unité de mesure de la feuille de papier, nim signifiant demi) avec lequel on entre dans l'âge adulte, alors on passe au seporcha (c'est-à-dire toute la feuille), voire au panchtartaï (plus de deux fois la feuille). La forme aussi part du losange initial, toujours avec une queue (dombach) et une tête de moineau (kalagundichki) d'une autre couleur, voire des subtilités comme ouaskati (gilet) ou atchi (huit), deux formes aussi belles que redoutables mais qui demandent une grande dextérité. Le poids des couleurs et de la colle donne au cerf-volant la possibilité d'un renversement brusque : on fond sur l'adversaire. « Le fil est comme une scie électrique qui paralyse le fil ennemi. ça peut durer deux, cinq minutes, ou plus longtemps. Tous les enfants jouent à ça. »
Quand les talibans ont édicté l'interdiction du cerf-volant (le septième de leurs seize commandements, entre l'interdiction de la drogue et celle des idoles), si cela a pu paraître anecdotique en Occident, pour tous les Afghans ce fut un drame, c'est leur identité qu'on balafrait. Car le cerf-volant sert aussi de messager. Ainsi l'amour qui ne s'avoue guère en Afghanistan peut se dire par le cerf-volant. On colle un cœur qui, sur le papier, palpite, et on fait voler le cerf-volant au-dessus de la maison de l'être aimé. Comme une danse de séduction. 
Libération, 23 mars 2002
La nuit tombe sur Tachkent mais les enfants sont encore dehors. La nuit, la pluie, l'orage.
Et leurs cerfs-volants comme des oiseaux qui tardent à rejoindre leur nid.
Ce sont surtout des garçons, petits et grands.
Mais il y a aussi quelques petites filles.


Un cerf-volant — du fil, quelques baguettes, une large feuille de papier. Blanc, vierge de tout message.
Du papier blanc sur lequel rien n'est écrit, rien ne sera jamais écrit. Et qui vole sur la grande place du  Khast Imam où, dans la mosquée Telyashayakh, près du mausolée d'un sage du Xe siècle, Kaffel Shashi, est conservé l'un des plus anciens exemplaires du Coran au monde.

On l'appelle le Coran d'Othman. Il s'agit d'un manuscrit du IXe siècle mais en Ouzbekistan, la tradition l'attribue à Othman, le troisième Calife, celui qui a fait mettre par écrit une version de référence du Coran à une période, le VIIe siècle, où se multipliaient les versions orales du texte révélé — fixant ainsi dans ces grandes lignes le corpus qui deviendra canonique un siècle plus tard. Othman aurait fait copier cinq exemplaires de ce Coran pour les envoyer dans différentes grandes villes. De ces cinq exemplaires, l'un est à Istanbul au palais de Topkapi, l'autre au British Museum. Le troisième (dont la tradition dit qu'il garde la trace du sang d'Othman qui le lisait justement au moment où il fut assassiné) ou manuscrit de Samarcande est cher aux Ouzbeks car il est lié au héros national, Tamerlan :  les vicissitudes de l'histoire en Moyen orient, d'une invasion à l'autre, ont mené le manuscrit de Médine à Koufa en Irak puis, à la fin du XIVe siècle, de l'Irak à Samarcande dans les bagages de Tamerlan.
Plus tard, en 1868, ce sont les armées tsaristes qui l'emportèrent à la Bibliothèque impériale de Russie à Saint-Pétersbourg. Lénine l'a rendu à la République Socialiste Soviétique Autonome du Turkestan, dissoute en 1924 et dont la capitale était Tachkent, sans doute dans l'espoir de gagner aux bolcheviks les peuples musulmans d'Asie centrale.
Nous ne le verrons pas — non que sa vision soit réservée aux seuls musulmans mais parce que l'heure c'est l'heure, et évidemment, les musées ferment la nuit. De toute manière, ce Coran n'a pas été copié sur du papier mais sur du bon vieux parchemin, à l'ancienne, dans une belle écriture coufique.

Mais ici, à Tachkent, nous ne sommes pas bien loin de l'endroit par lequel le papier est sorti de Chine pour être par la suite diffusé dans le reste du monde par les Arabes. Et un cerf-volant est intervenu dans l'histoire : on raconte que quelque part dans la péninsule arabique, un faux-prophète du nom de Musaylima et mort en 632 — l'année de la mort du Prophète et des années avant qu'on ne commence à copier le Coran —, avait fabriqué un cerf-volant « avec du papier chinois (waraq sînt) et du kâghad » afin de faire croire à une apparition et d'impressionner les âmes sensibles. Il l'avait lancé dans le ciel, de nuit, pour que les spectateurs ne voient pas la ficelle qui le reliait à la terre. Le kâghad semble apparaître ici comme une seconde espèce de papier d'importation.

Le papier, on le sait, est né en Chine, où on avait commencé à l'utiliser comme support de l'écriture six siècles au moins avant que la fabrication n'en commence en Asie centrale ou au Moyen orient mais c'est par la route de soie que le papier a commencé à circuler — et avec le papier, dont la fabrication ne revêtait pas le même caractère de secret que celle de la soie, des techniques. Si nous n'avons pas de renseignement précis sur les débuts de la fabrication du papier au cœur du monde islamique, on peut dire qu'elle était déjà engagée à Bagdad vers 795.
Kitab al-madkhal al-kabir fi ʿilm ahkam al-noudjoum, traité d'astrologie judiciaire, par Abou Maʿshar Djaʿfar ibn Mohammad ibn ʿOmar al-Balkhi. 
Manuscrit copié sur papier en 325 de l'hégire (936-937) par Ali al-Motarriz, BnF.
Le papier du manuscrit arabe se distingue par sa couleur très foncée en surface et par le fait qu'il paraît rouge face à la lumière électrique. Dans ce papier, on distingue très mal les fils de chaînette, soit parce qu'ils sont rares et très écartés dans une forme à laquelle les fibres de bambou donne naturellement une bonne tenue, soit parce qu'ils sont très fins, ou pour les deux raisons à la fois. Curieusement, par l'aspect de la feuille, son format, la visibilité et la largeur des vergeures, et surtout par le pliage qui donne un sens vertical à ces vergeures, le papier du manuscrit arabe de la BNF n'est pas sans rappeler certains papiers fabriqués au siècle dernier en Asie centrale, si on ne prête pas attention à la couleur, puisque la feuille de ces papiers récents est souvent très claire et même translucide.
Selon la tradition, en 751, à Talas, non loin de Samarcande – qui était placée depuis 712 sous l'autorité permanente d'un gouverneur nommé par le calife –, les troupes musulmanes mirent en déroute une armée qui avait enrôlé un grand nombre de soldats chinois. Parmi les milliers de prisonniers chinois qui furent conduits à Samarcande à l'issue des combats, certains y auraient introduit la fabrication du papier.
Les traditions valent ce qu'elles valent. En fait, le papier était connu bien avant cette date comme produit d'importation. L'empereur sassanide Chosroès I en avait employé dès 555 pour répondre à une lettre en chinois — écrite quant à elle sur du satin! — que lui avait envoyée Zingibou Mokan, le khaqân des Turcs (dont la fille sera par je ne sais quel détour l'une des — lointaines — ancêtres de Guillaume le Conquérant). Mais le papier était alors un produit très rare et donc réservé aux écrits royaux. 
Les Arabes, quant à eux, ont connu et utilisé du papier avant la bataille de Talas : les bureaux de la chancellerie arabe de Samarcande en avaient utilisé presque trente ans avant 751. On sait cependant que les bureaux de l'administration abbasside à Bagdad se heurtaient encore à de grandes difficultés pour se procurer des matériaux à écrire en quantité suffisante jusqu'au début du IXe siècle. Sous le califat d'al-Amîn (809-813), fils de Hârûn al-Rashîd, on a dû gratter pour les réutiliser des registres de peau ou de parchemin qui avaient déjà servi. Les bureaux du califat et évidemment les libraires n'ont donc probablement pas disposé de papier de qualité en quantité suffisante avant le milieu du IXe siècle, et on a dû continuer à utiliser couramment du papier de Samarcande au moins jusque là.

Mais que ce soit du fait d'un accroissement de la demande ou à cause de l'arrivée accidentelle de prisonniers chinois à Samarcande, on est passé dans cette ville de l'utilisation de papier importé à sa fabrication. Ibn al-Nadîm, un érudit et bibliographe chiite mort en 990, est l'auteur d'un index complet de tous les livres arabes de l'époque, le Kitab al-Fihrist. Libraire et calligraphe de profession, il était aussi copiste, charge qu'il avait héritée de son père. Philosophe, il admirait tout particulièrement Aristote et s'intéressait également aux sciences grecques et indiennes. Il semble en tout cas, au Xe siècle, avoir gardé le souvenir de l'époque où le papier continuait à assurer à la Chine un revenu important.
L'essentiel de ce qu'on sait sur le papier fabriqué à Samarcande nous vient du Fihrist qui explique que le « papier du Khorâsân » était « fabriqué par des artisans chinois sur le modèle du papier chinois (ʻalâ mithâl al-waraq al-ṣînî) ». Ibn al-Nadîm décrit six sortes de « papiers du Khorâsân » dont les noms sont clairement arabes. Le premier est le firʻawnî (le pharaonique), appellation tient sans doute au fait que le papier de Samarcande prétendait rivaliser avec le papyrus par la qualité, ou peut-être parce qu'il était commercialisé, comme lui, en rouleaux. Ibn al-Nadîm oppose le papier de Chine « fait de ḥashîsh » (c'est-à-dire d'herbe, peut-être de chanvre) au papier du Khorâsân « fait de lin » (kattân). 

Ce fut sur des papiers chinois et du Khorâsân qu'Ibn Muqla (mort en 940) copia un magnifique exemplaire du Coran et, lorsque Ibn al-Bawwâb (mort en 1022) voulut le restaurer, il trouva dans la bibliothèque du souverain bouyide Bahâʼ al-dawla Firuz à Chiraz tout un stock de papiers anciens fabriqués à Samarcande et en Chine pour ce faire.
Ce Coran est l'un des manuscrits les plus précieux de la Chester Beatty Library. C'est un rare exemple de manuscrit signé par Ibn al-Bawwab, l'un des trois grands maîtres de la calligraphie islamique médiévale. Ibn al-Bawwab est notamment reconnu comme un maître de la calligraphie naskh, dont ici il use d'une variante, le naskh-rayhan. Ce Coran est également le plus ancien connu qui soit écrit en cursive (au contraire de celui de Tachkent). Il est aussi célèbre pour être écrit sur papier, sur des feuillets de format vertical.
 Dans le Fihrist, Ibn al-Nadîm raconte qu'il avait fait la connaissance en Irak d'un homme qui possédait la plus riche bibliothèque qu'il ait jamais vue. Cet homme finit par ouvrir devant lui une grande caisse à livres qui contenait des trésors. On pouvait y découvrir, dit Ibn al-Nadîm, outre plusieurs sortes de peaux de fabrication ancienne, « des papyrus d'Egypte, du papier chinois, du parchemin de la Tihâma... du papier du Khorâsân ». 
Kitab suwar al-kawakib, ou Livre des étoiles fixes, d'Abd al-Rahman al-Sufi. Composé en 964, l'ouvrage a été reproduit de nombreuses fois au cours des siècles. Celui-ci, conservé à la Bodleian Library à Oxford et dont nous voyons la page consacrée à la constellation de la Grande ourse, est le plus ancien exemplaire connu et date de 1009. C'est un manuscrit dessiné à l'encre sur papier par le propre fils d'Al-Sufi. Il offre deux images pour chaque constellation, l'une montrant ce que nous voyons dans le ciel et l'autre, comme en miroir, en donne la position sur la sphère céleste.
Les principaux apports arabes à la fabrication du papier tiennent surtout à la matière première : le mûrier ou le bambou sont remplacés par le lin. Nous avons vu que le chanvre subsiste. On recycle de vieux chiffons qu'on laisse fermenter puis qu'on ébouillante et qu'on bat à l’aide de maillets pour libérer les fibres sous la forme d’une pâte humide. Des meules de pierres sont utilisées pour ce travail, mues par des animaux ou des esclaves, puis par des moulins à partir du Xe siècle.
Pour fabriquer la feuille de papier, il faut un moule ou forme. Celle-ci était constitué de deux parties : un cadre bois rectangulaire et un écran ou tamis dont la trame est faite de fils parallèles au grand côté du rectangle : les fils vergeurs qui vont laisser des traces ou non sur les feuilles fabriquées. On trouvera ainsi trois types de papier : sans fils, sans fils de chaine, et avec vergeures et fils de chaîne.
C’est le papier arabe occidental aux vergeures moins espacées que le papier arabe oriental qui sera à l’origine du papier italien… dont le succès va provoquer à la fin du Moyen âge la disparition de la fabrication du papier dans le monde arabe.

Ce post repose largement sur le long et passionnant article de Geneviève Humbert, « Le manuscrit arabe et ses papiers », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 99-100, novembre 2002.