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mercredi 26 mars 2014

Aux Cordeliers

Éventail aux assignats (BnF)
C'est un autre monument du Paris révolutionnaire, au 15-21 rue de l’École de Médecine.
Ancien couvent franciscain, le couvent des Cordeliers accueillit entre 1789 et 1791 dans la grande salle du réfectoire les séances de la société des droits de l’homme et du citoyen, ou club des Cordeliers. Expulsé des lieux en 1791, le club des Cordeliers se réunit alors dans un bâtiment proche, rue Dauphine.
Le corps de Marat sera exposé dans le réfectoire après son assassinat par Charlotte Corday le 13 juillet 1793, au milieu des livres de la bibliothèque conventuelle, et le peuple de Paris défilera dans la salle pour lui rendre hommage.

Le quartier du couvent des Cordeliers en 1739, sur le plan Bretez, dit plan Turgot. La rue des Cordeliers correspond à l'actuelle rue de l'École de Médecine. Le quartier a été bouleversé sous le Second empire par le percement du boulevard Saint-Germain et du boulevard Saint-Michel.

Gravure colorée dénonçant le journal anticonstitutionnel Le Sens commun (vers 1791).

Gravure colorée, vers 1791, montrant un exemple de justice populaire contre un aristocrate accusé d'avoir souillé la cocarde tricolore en la fixant à la queue de son chien. Monté sur un âne, il dut baiser à trois reprises le cul du chien. La sentence est appliquée non par la Garde nationale mais par la Garde bourgeoise de sa ville. On note la présence de femmes et d'enfants à gauche, l'un des personnages à l'arrière-plan semble jeter un projectile.



Citons Chateaubriand de nouveau :
Le club des Cordeliers était établi dans ce monastère, dont une amende en réparation d'un meurtre avait servi à bâtir l'église sous saint Louis, en 1259 [Elle fut brûlée en 1850.] ; elle devint, en 1590, le repaire des plus fameux ligueurs.
Il y a des lieux qui semblent être le laboratoire des factions : "Avis fut donné, dit L'Estoile (12 juillet 1593), au duc de Mayenne, de deux cents Cordeliers, arrivés à Paris, se fournissant d'armes et s'entendant avec les Seize, lesquels dans les Cordeliers de Paris tenaient tous les jours conseil... Ce jour, les Seize, assemblés aux Cordeliers, se déchargèrent de leurs armes." Les ligueurs fanatiques avaient donc cédé à nos révolutionnaires philosophes le monastère des Cordeliers, comme une morgue.
Les tableaux, les images sculptées ou peintes, les voiles, les rideaux du couvent avaient été arrachés ; la basilique, écorchée, ne présentait plus aux yeux que ses ossements et ses arêtes. Au chevet de l'église, où le vent et la pluie entraient par les rosaces sans vitraux, des établis de menuisier servaient de bureau au président, quand la séance se tenait dans l'église.
La querelle des chats et des rats de cave, gravure colorée, vers 1790 (BnF).


Les clubs furent tout d'abord des espaces de liberté d'expression. Cette gravure de 1790 reste toutefois énigmatique : elle montre le club comme une scène de théâtre — peut-être pour les scènes qui y étaient jouées. Les acteurs y représentent  une parodie de la vie de cour et du régime depuis la révolution, en insistant sur la duplicité du roi (d'où la référence au texte des Actes des Apôtres, 23, et à l'hypocrisie du Sanhédrin). Le roi en effet est présenté comme un danseur de corde, assisté par un prêtre qui tient la Constitution sans dessus-dessous. Autour de lui, sur la scène, des aristocrates masqués. Une femme élégante, peut-être Théroigne de Méricourt, semble diriger l'orchestre. Le public attend la conclusion de la farce : la chute du roi sans doute.



Sur ces établis étaient déposés des bonnets rouges, dont chaque orateur se coiffait avant de monter à la tribune. Cette tribune consistait en quatre poutrelles arc−boutées, et traversées d'une planche dans leur X, comme un échafaud. Derrière le président, avec une statue de la Liberté, on voyait de prétendus instruments de l'ancienne justice, instruments supplées par un seul, la machine à sang, comme les mécaniques compliquées sont remplacées par le bélier hydraulique. 
Les orateurs, unis pour détruire, ne s'entendaient ni sur les chefs à choisir, ni sur les moyens à employer ; ils se traitaient de gueux, de gitons, de voleurs, de massacreurs, à la cacophonie des sifflets et des hurlements de leurs différents groupes de diables. Les métaphores étaient prises du matériel des meurtres, empruntées des objets les plus sales de tous les genres de voirie et de fumier, ou tirées des lieux consacrés aux prostitutions des hommes et des femmes. Les gestes rendaient les images sensibles; tout était appelé par son nom avec le cynisme des chiens, dans une pompe obscène et impie de jurements et de blasphèmes.
Détruire et produire, mort et génération, on ne démêlait que cela à travers l'argot sauvage dont les oreilles étaient assourdies. Les harangueurs, à la voix grêle ou tonnante, avaient d'autres interrupteurs que leurs opposants : les petites chouettes noires du cloître sans moines et du clocher sans cloches s'éjouissaient aux fenêtres brisées, en espoir du butin ; elles interrompaient les discours. On les rappelait d'abord à l'ordre par le tintamarre de l'impuissante sonnette ; mais ne cessant point leur criaillement, on leur tirait des coups de fusil pour leur faire faire silence ; elles tombaient palpitantes, blessées et fatidiques, au milieu du Pandémonium.
Des charpentes abattues, des bancs boiteux des stalles démantibulées, des tronçons de saints roulés et poussés contre les murs, servaient de gradins aux spectateurs crottés, poudreux, soûls, suants, en carmagnole percée, la pique sur l'épaule ou les bras nus croisés. Les plus difformes de la bande obtenaient de préférence la parole. Les infirmités de l'âme et du corps ont joué un rôle dans nos troubles : l'amour−propre en souffrance a fait de grands révolutionnaires.
D'après ces préséances de hideur, passait successivement, mêlée aux fantômes des Seize, une série de têtes de gorgones. L'ancien médecin des gardes−du−corps du comte d'Artois, l'embryon suisse Marat, les pieds nus dans des sabots ou des souliers ferrés, pérorait le premier en vertu de ses incontestables droits. Nanti de l'office de fou à la cour du peuple, il s'écriait, avec une physionomie plate et ce demi−sourire d'une banalité de politesse que l'ancienne éducation mettait sur toutes les faces : "Peuple, il te faut couper deux cent soixante−dix mille têtes !" A ce Caligula de carrefour succédait le cordonnier athée, Chaumette. Celui−ci était suivi du procureur−général de la lanterne, Camille Desmoulins, Cicéron bègue, conseiller public de meurtres, épuisé de débauches solitaire, léger républicain à calembours et à bons mots, diseur de gaudrioles de cimetière, lequel déclara qu'aux massacres de septembre, tout s'était passé avec ordre. Il consentait à devenir Spartiate, pourvu qu'on laissât la façon du brouet noir au restaurateur Méot. Fouché, accouru de Juilly et de Nantes, étudiait le désastre sous ces docteurs : dans le cercle des bêtes féroces attentives au bas de la chaire, il avait l'air d'une hyène habillée. Il haleinait les futures effluves du sang ; il humait déjà l'encens, des processions à ânes et à bourreaux.


Dernière séance au Club des Cordeliers, en avril 1794.

 Pierre-Antoine de Machy, "Démolition de l'église des Cordeliers", 1795 (BnF).
Par la suite, ce qui reste des Cordeliers fut affecté à des activités plus pacifiques : atelier d'artiste au XIXe siècle, ils appartinrent ensuite à l'université de Paris. Après la révolution en effet, l’État a décidé d’organiser les études de médecine par la création d'une école de médecine. Cette destination du site est décidée vers 1795. L’église est d’abord détruite puis le reste des bâtiments vers 1802. Seuls subsistent le réfectoire et le cloître.
Six pavillons sont construits pour accueillir les « exercices cadavériques ».
La Mairie de Paris, devenue propriétaire des lieux, a récemment souhaité faire du Réfectoire de l’ancien Couvent des Cordeliers un espace au service des missions universitaires de diffusion de la culture et de l’information scientifique. 
L'atelier de Regnault, placé dans la partie supérieure de l'ancienne église des Cordeliers.

samedi 25 janvier 2014

Des forteresses qui tombent

Cornelis Antonisz (1505-1553), La chute de la tour de Babel, 1547.
Les forteresses sont-elles faites pour tomber un jour ?
On les construit les plus vaillantes possible — et un jour vient où, en quelques heures, elles disparaissent. Les unes de par la volonté divine, les autres par un séisme, d'autres encore au cours de guerres ou de révolutions.
Tour de Babel.
Villes bibliques, Sodome et Gomorrhe.
Forteresses de terre, Bam, Nishapur ou Noushabad.
Citadelles. A Alep ou à Kaboul.
Ces noms qui portent en eux histoires et voyages.
Mathieu Dubus, (Flandres vers 1590 - La Haye, 1665/1666), Vue de Sodome et Gomorrhe. Dubus a peint essentiellement des paysages imaginaires : ce qui ici semble à première vue une composition abstraite constitue en fait un territoire rocheux où se distinguent des personnages errants.
Des noms qui ont inspiré les peintres et les graveurs, notamment dans ces Flandres du xvie ou xviie siècles où s'invente la peinture de paysage.
Crispijn de Passe I, Abraham regarde la destruction de Sodome et de Gomorrhe, Loth et ses filles, 1580.
Lodewyk Toeput, 1587.
Valckenborch, Babel, 1595.
Valckenborch, Babel, 1568.
Hendrik von Cleve, 1563.
La transformation de Paris commence avec les destructions révolutionnaires en 1789. Sur les années qui suivent, avant le grand remodelage de la ville au xixe siècle, c'est toute une partie du patrimoine médiéval de la capitale qui commence à disparaître — remparts, forteresse, églises et monastères, habitations. De la plus grande forteresse parisienne, la Bastille, il ne reste rien — peut-être un jour, sous les pavés de la place, on créera un cheminement souterrain dans les fossés dégagés, comme on a dégagé les fossés du Louvre de Charles V pour en faire cette étrange halle obscure dans le musée.
Plan de Paris de Louis Bretez, dit Plan Turgot, 1739. Le plan est orienté à l'est. Ici, le quartier autour de la Bastille et de la place des Vosges, jusqu'à l'île Saint-Louis.

Edme Verniquet, plan de la Bastille, 1785.
Edme Verniquet. Plan de l'Arsenal (1791). Le plan est orienté au sud.



De l'Arsenal qui faisait partie du complexe de la forteresse, à quelques centaines de mètres de la Bastille et mis à sac le 14 juillet 1789, seul l'Hôtel du Grand Maître de l'artillerie a subsisté jusqu'aujourd'hui et constitue la Bibliothèque de l'Arsenal.

 













La démolition ne prit que quelques jours. C'est Chateaubriand qui raconte :
« Le 14 juillet, prise de la Bastille. J'assistai, comme spectateur, à cet assaut contre quelques invalides et
un timide gouverneur : si l'on eût tenu les portes fermées, jamais le peuple ne fût entré dans la forteresse. 
Je vis tirer deux ou trois coups de canon, non par les invalides mais par des gardes−françaises, déjà montés sur
les tours. 
De Launay, arraché de sa cachette, après avoir subi mille outrages est assommé sur les marches de
l'hôtel de Ville. Le prévôt des marchands, Flesselles, a la tête cassée d'un coup de pistolet : c'est ce spectacle
que des béats sans coeur trouvaient si beau. Au milieu de ces meurtres on se livrait à des orgies, comme dans
les troubles de Rome, sous Othon et Vitellius. On promenait dans des fiacres les Vainqueurs de la Bastille, 
ivrognes heureux déclarés conquérants au cabaret ; des prostituées et des sans−culottes commençaient à
régner, et leur faisaient escorte. Les passants se découvraient, avec le respect de la peur, devant ces héros,
dont quelques−uns moururent de fatigue au milieu de leur triomphe. Les clefs de la Bastille se multiplièrent.
On en envoya à tous les niais d'importance dans les quatre parties du monde. Que de fois j'ai manqué ma
fortune ! Si, moi, spectateur, je me fusse inscrit sur le registre des vainqueurs, j'aurais une pension
aujourd'hui.
Hubert Robert, La Bastille dans les premiers jours de sa démolition, 1789 (musée Carnavalet, Paris)
« Les experts accoururent à l'autopsie de la Bastille. Des cafés provisoires s'établirent sous des tentes. On
s'y pressait, comme à la foire Saint−Germain ou à Longchamp ; de nombreuses voitures défilaient ou
s'arrêtaient au pied des tours, dont on précipitait les pierres parmi des tourbillons de poussière. Des femmes
élégamment parées, des jeunes gens à la mode, placés sur différents degrés des décombres gothiques, se
mêlaient aux ouvriers demi−nus qui démolissaient les murs, aux acclamations de la foule. A ce rendez−vous
se rencontraient les orateurs les plus fameux, les gens de lettres les plus connus, les peintres les plus célèbres,
les acteurs et les actrices les plus renommés, les danseuses les plus en vogue, les étrangers les plus illustres,
les seigneurs de la cour et les ambassadeurs de l'Europe : la vieille France était venue là pour finir, la
nouvelle pour commencer.
« Tout événement, si misérable ou si odieux qu'il soit en lui−même, lorsque les circonstances en sont
sérieuses et qu'il fait époque, ne doit pas être traité avec légèreté : ce qu'il fallait voir dans la prise de la Bastille 
(et ce que l'on ne vit pas alors), c'était, non l'acte violent de l'émancipation d'un peuple, mais l'émancipation même, 
résultat de cet acte.
« On admira ce qu'il fallait condamner, l'accident, et l'on n'alla pas chercher dans l'avenir les destinées
accomplies d'un peuple, le changement des mœurs, des idées, des pouvoirs politiques, une rénovation de
l'espèce humaine, dont la prise de la Bastille ouvrait l'ère, comme un sanglant jubilé. La colère brutale faisait
des ruines et sous cette colère était cachée l'intelligence qui jetait parmi ces ruines les fondements du nouvel
édifice.
« Mais la nation qui se trompa sur la grandeur du fait matériel, ne se trompa pas sur la grandeur du fait
moral : la Bastille était à ses yeux le trophée de sa servitude ; elle lui semblait élevée à l'entrée de Paris, en
face des seize piliers de Montfaucon, comme le gibet de ses libertés [Après cinquante−deux ans, on élève
quinze bastilles pour opprimer cette liberté au nom de laquelle on a rasé la première Bastille. (Paris, note de
1841. N.d.A.)].
« En rasant une forteresse d’État, le peuple crut briser le joug militaire, et prit l'engagement tacite de
remplacer l'armée qu'il licenciait : on sait quels prodiges enfanta le peuple devenu soldat. »
Louis Moreau, Vue de la démolition de la Bastille.