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samedi 17 février 2018

Voyage d'hiver — Hercule Seghers


Un temps où le froid et la nuit dominent. Hiver — le moment de voyager autrement, vers ce territoire le plus lointain et le plus étranger de nous qu’est le passé. Étranger ici non seulement parce qu’il s’agit d’une autre époque mais parce que ce voyage touche à l’imaginaire hors de son temps d’un artiste du XVIIe siècle. Voyager, ici, c'est entrer par le regard dans le monde de cet homme — car seulement par l’art nous pouvons nous abstraire de notre propre conscience des choses et approcher ce qu’un autre voit ou a vu d’un univers qui ne sera jamais tout à fait le nôtre.

Il y eut aux Pays-Bas, dès la fin du XVIe siècle, des peintres de paysage. Certains d’entre eux faisaient le voyage en Italie et peignaient des paysages à la chaude lumière du sud ou de vertigineux passages à travers les Alpes. Puis, de retour dans leur plat pays, ils étiraient les hauts clochers pointus au-dessus des haies de peupliers et alignaient des bouquets de joncs le long des dunes et des canaux. Posant très bas sur la toile la ligne d’horizon, ils éclairaient les ciels plombés et chargés de nuages d’une de ces froides lumières du nord et ils attendaient la neige pour poser des corbeaux sur les branches qui cachaient un soleil de fin du monde. Puis ils rentraient chez eux et restaient au chaud sans plus jamais rêver au Sud, leur large col de dentelles blanches étalé sur leur habit noir.

Hercule Seghers fut l’un d’eux — avant de devenir un autre. Ce qu’il a réalisé — est d’un autre, de ceux qui vendent leur maison pour payer leurs dettes, de ceux qui étalent la poussière de cuivre sur leurs culottes noires, de ceux dont les mains sont tachées d’encre et brûlées par les acides. De ceux qui voient les ombres mieux qu’ils ne voient la lumière. De ceux qui voient le bois mieux qu’ils ne voient les feuilles. De ceux qui voient la roche nue mieux qu’ils ne voient l’herbe. De ceux qui voient le ciel déserté mieux qu’ils ne voient les oiseaux s’élancer vers les hauteurs.

Il est né à Haarlem en 1589 dans la famille d’un marchand de drap mennonite originaire des Flandres. Il apprit l’art du paysage auprès du peintre Gillis van Coninxloo à Amsterdam. Sans doute eut-il là quelque temps du succès puisqu’en 1620 il put acheter une vaste maison sur le Lindengracht avant de devoir la revendre en 1631. On le retrouve ensuite à Utrecht puis à La Haye — et on sait si peu de chose sur lui que même la date de sa mort, vers 1638, reste incertaine.

Hercule Seghers fut graveur et, de même qu’on parle aujourd’hui de photographie expérimentale, on peut le décrire comme un « graveur expérimental ».

Il fut peintre aussi — mais moins de onze de ses tableaux ont survécu. Celui-ci à son tour a disparu récemment dans un incendie. Comme si le seul fait d'avoir peint par Seghers attachait à ce paysage quelque malédiction qui le rendre mortel.
Hercules Seghers, Paysage imaginaire, détruit dans l’incendie du musée Armando à Amersfoort en 2007.
J’imagine un homme en noir, parent du Frenhofer de la nouvelle de Balzac, Le Chef-d’œuvre inconnu, « auquel le jour faible de l’escalier prêtait une couleur fantastique » et qui « ressemblait à une toile de Rembrandt marchant silencieusement et sans cadre dans la noire atmosphère ».

Seul, à la fois admiré et isolé dans l’étrangeté de son œuvre, menant une vie austère et noyant chaque feuille dans l’entremêlement des traits qui la strient, il dévoilerait une à une ses gravures aux visiteurs « pétrifiés d’admiration devant ces fragments échappés à une incroyable, à une lente et progressive destruction qui surgirait parmi les décombres d’une ville incendiée ».

Rembrandt, Homme en manteau de fourrure, 1631.

Rembrandt possédait de nombreuses gravures de Seghers. Et huit tableaux qu’il a parfois retravaillés — comme ce Paysage de montagne de Seghers conservé aujourd’hui à Florence aux musée des Offices.

Mais ce ne sont pas les tableaux qui nous occupent. C’est l’expérimentation.

Seghers élabore des « gravures peintes », des gravures sur papier coloré à l’encre ou au lavis. D’autres imprimées sur toile. Pour d’autres impressions, il a placé la feuille de papier dans la presse avec une pièce de toile épaisse pour que celle-ci laisse dans le papier humide l’empreinte, le relief du tissu. Chaque gravure porte ainsi la trace d’un geste unique, d’une surprise.

 Certaines de ses gravures ont été imprimées à l’encre de couleur— du jaune, du blanc — sur un fond sombre pour produire un effet de négatif.
Comme celle-ci —

ou celle-ci.

Sur d’autres il termine à l’huile. Ailleurs il utilise la technique de l’aquatinte.
Ainsi, il a réalisé des séries de tirages différents les uns des autres à partir d’une même planche grâce à toute une variété d’effets inattendus — comme l’aurait fait un photographe quelques siècles plus tard.
Paysage de rochers avec un homme marchant vers la droite, premier état, entre 1615 et 1630
Et le second état, en couleurs
Des 54 gravures connues à nos jours subsistent 183 impressions dont chacune est différente. Près de la moitié d’entre elles est conservée à Amsterdam au Rijksmuseum.
Hercules Seghers, Navire dans la tempête

Plutôt que des paysages réels, peints sur le motif, Seghers préfère peindre et graver des paysages de montagnes imaginaires et construire ainsi un monde tracés à traits épais et peuplé de ruines, de troncs de pins pourris ou de rochers solitaires dans des paysages lunaires, érodés par la pluie et le vent, figée en une sorte d’horreur pétrifiée, de révolte, une fuite épouvantée loin de tout ce qui était hollandais.



Hercules Seghers noie ses gravures dans une obscurité telle que les objets semblent « des oublis, des négligences de la nuit ». Chaque paysage y est une vanité — le monde qui s’y dessine est terrible et la vie y est incertaine.
Paysage avec une chute d'eau, second état, entre 1615 et 1630
Nul autour de lui, dans cette Hollande qui découvre alors sa puissance et part à la conquête du monde, dans cette Hollande à qui la Guerre de Trente ans assure la richesse et la reconnaissance, nul ne semble s’apercevoir que la nuit règne en Europe — car l’hiver, nul ne se soucie de la nuit derrière les fenêtres, s’il est au chaud à l’abri.

Mais lui, il sait.

C’est la nuit de cette guerre aux frontières du pays, une nuit pleine de l’actualité des Prophètes, celle de l’attente d’une fin inexorable : la nuit de ce que l’homme enfermé dans son atelier d’Utrecht imagine de pire dans l’Europe en proie au Mal, lui qui sait que le réel est toujours au-delà du pire.

« Le lion s’est élancé hors de sa tanière ; le brigand des nations s’est élevé ; il est sorti de son pays pour réduire votre terre en un désert ; et vos villes seront détruites sans qu’il y demeure un seul habitant ». Jérémie IV, 7.

 « J’ai regardé la terre, et je n’y ai trouvé qu’un vie et qu’un néant ; j’ai considéré les cieux, et ils étaient sans lumière. J’ai vu les montagnes, et elles tremblaient ; j’ai vu les collines, et elles étaient ébranlées. J’ai jeté les yeux de toutes parts, et je n’ai point trouvé d’hommes, et tous les oiseaux même du ciel s’étaient retirés. J’ai vu les campagnes les plus fertiles changées en un désert, et toutes les villes détruites devant la face du Seigneur et par le souffle de sa colère. » Jérémie IV, 23-26.

 « Mes tentes ont été renversées, tous les cordages qui les tenaient ont été rompus ; mes enfants sont sortis de mon enceinte, et ils ne sont plus. […] Un grand bruit s’entend de loin, un tumulte effroyable qui vient de la terre de l’aquilon pour réduire les villes de Juda en un désert, et les rendre la demeure des dragons. » Jérémie X, 20-22.


 En dessinant, Seghers tue les monstres qui obsèdent ses pensées. Il les transforme en rochers comme cela se passe dans les contes. Ces rochers grouillent de corps cachés et de monstres, ils semblent un amoncellement de vers, ils sentent la putréfaction.

Ailleurs, c’est un nuage comme une lame qui va trancher un rocher ; la pierre est décomposée en matières minuscules et, ici ou là, un homme pris de vertige vacille au milieu de ces fragments, et devient lui-même fragment rocheux tel un accident géologique.

Paralysé de désespoir, il fait sauter les toits. Il tend des cordages. Il amoncelle les roches comme autant de prisons. Comment fuir, où se cacher ? Par où s’évader — hors le ciel ?

« Je remplirai ses hauteurs des corps de ses enfants qui auront été tués, et ils tomberont percés de coups d’épée le long de vos collines, de vos vallées, et de vos torrents. » Ézéchiel XXXV, 8.

« Je vous jetterai dans le désert avec tous les poissons de votre fleuve ; vous tomberez sur la face de la terre, on ne vous relèvera point, et on ne vous ensevelira point ; mais je vous donnerai en proie aux bêtes de la terre et aux oiseaux du ciel. » Ézéchiel XXIX, 5.

« Je vous rendrai comme une pierre lissée ; vous deviendrez un lieu à sécher les rets, et vous ne serez pas rebâtie à l’avenir parce que c’est moi qui ai parlé, dit le Seigneur notre Dieu. » Ézéchiel XXVI, 14.

Il se tient comme perdu dans le désert au milieu des rochers à attendre en vain la rencontre avec l’ange — mais quel ange ? Cet ange espéré est-il celui qui accompagne Tobie alors qu’il voyage avec son chien quelque part dans la solitude, ou est-ce plutôt celui qui lutte avec Jacob dans la nuit ? De cet affrontement nocturne ne restent sans doute que le vide et le silence des rochers obscurs.

Tobie et l’ange constituent l’une des très rares représentations humaines dans l’œuvre de Seghers — avec quelques figures allégoriques et un crâne rocheux comme memento mori. Encore quelques pas et ils vont quitter l’image, avec leurs visages presque inachevés à l’écoute l’un de l’autre et ce chagrin, cette fatigue dans le mouvement.

Étrangement, cette gravure est l’une de celles dont Rembrandt avait acquis la planche et qu’il retravailla pour la transformer en une fuite en Égypte où l’on reconnaît encore une partie du paysage d’origine. Une fuite comme un accomplissement pour un Seghers en fuite hors du monde — où le groupe des exilés apparaît en figures noires et ramassées, repliées sur leur effroi. Et de l’ange, il n’y a plus trace.

 Hercules Seghers, Tobie et l’ange.
Rembrandt, La fuite en Égypte.

La longue nuit d’hiver est tombée.
Au sein de cet effroi, Seghers se tient au milieu de l’atelier obscur, ses outils tombés parmi les livres jetés au sol, les mains serrées sur la presse.







 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Ce texte doit beaucoup, à la lettre parfois et dans l’esprit peut-être, à l’article de Carl Einstein paru dans le quatrième des quinze numéros de la revue Documents publiée par Georges Bataille entre 1929 et 1930 — Carl Einstein qui, lui aussi, a cherché son chemin dans la désolation des montagnes et n’y a pas trouvé l’ange.

jeudi 31 décembre 2015

Étude de paysage (2) : presqu'île, forteresse, Gwenrann


Depuis Le Croisic, on monte à Guérande.
Guérande. Ce nom seul réveillera mille souvenirs dans la mémoire des peintres, des artistes, des penseurs qui peuvent être allés jusqu’à la côte où gît ce magnifique joyau de féodalité, si fièrement posé pour commander les relais de la mer et les dunes, et qui est comme le sommet d’un triangle aux coins duquel se trouvent deux autres bijoux non moins curieux, le Croisic et le bourg de Batz. Après Guérande, il n’est plus que Vitré situé au centre de la Bretagne, Avignon dans le midi qui conservent au milieu de notre époque leur intacte configuration du moyen âge. Encore aujourd’hui, Guérande est enceinte de ses puissantes murailles : ses larges douves sont pleines d’eau, ses créneaux sont entiers, ses meurtrières ne sont pas encombrées d’arbustes, le lierre n’a pas jeté de manteau sur ses tours carrées ou rondes. Elle a trois portes où se voient les anneaux des herses, vous n’y entrez qu’en passant sur un pont-levis de bois ferré qui ne se relève plus, mais qui pourrait encore se lever.
Balzac, Béatrix, 1839
De dunes, il n'y en a plus. Les murailles en revanche sont intactes.
La porte St-Michel vers 1890
Là, les maisons n’ont point subi de changement, elles n’ont ni augmenté ni diminué. Nulle d’elles n’a senti sur sa façade le marteau de l’architecte, le pinceau du badigeonneur, ni faibli sous le poids d’un étage ajouté. Toutes ont leur caractère primitif. Quelques-unes reposent sur des piliers de bois qui forment des galeries sous lesquelles les passants circulent, et dont les planchers plient sans rompre. Les maisons des marchands sont petites et basses, à façades couvertes en ardoises clouées. Les bois maintenant pourris sont entrés pour beaucoup dans les matériaux sculptés aux fenêtres ; et aux appuis, ils s’avancent au-dessus des piliers en visages grotesques, ils s’allongent en forme de bêtes fantastiques aux angles, animés par la grande pensée de l’art, qui, dans ce temps, donnait la vie à la nature morte. Ces vieilleries, qui résistent à tout, présentent aux peintres les tons bruns et les figures effacées que leur brosse affectionne. Les rues sont ce qu’elles étaient il y a quatre cents ans. Seulement, comme la population n’y abonde plus, comme le mouvement social y est moins vif, un voyageur curieux d’examiner cette ville, aussi belle qu’une antique armure complète, pourra suivre non sans mélancolie une rue presque déserte où les croisées de pierre sont bouchées en pisé pour éviter l’impôt. Cette rue aboutit à une poterne condamnée par un mur en maçonnerie, et au-dessus de laquelle croît un bouquet d’arbustes élégamment posé par les mains de la nature bretonne, l’une des plus luxuriantes, des plus plantureuses végétations de la France. Un peintre, un poète resteront assis occupés à savourer le silence profond qui règne sous la voûte encore neuve de cette poterne, où la vie de cette cité paisible n’envoie aucun bruit, où la riche campagne apparaît dans toute sa magnificence à travers les meurtrières occupées jadis par les archers, les arbalétriers, et qui ressemblent aux vitraux à points de vue ménagés dans quelque belvédère. Il est impossible de se promener là sans penser à chaque pas aux usages, aux mœurs des temps passés ; toutes les pierres vous en parlent, enfin les idées du moyen-âge y sont encore à l’état de superstition.
Balzac, Béatrix, 1839
La porte St-Michel en décembre 2015, rien n'a changé ou presque.

Que reste-t-il d'une ville qui déjà au temps de Balzac apparaissait comme "l’Herculanum de la Féodalité, moins le linceul de lave" ? Une ville qui " est debout sans vivre, [qui] n’a point d’autres raisons d’être que de n’avoir pas été démolie" ?
Il n'y a plus d'impôt sur les fenêtres, les poternes ne sont plus murées, mais la nature est toujours luxuriante là où rien n'a été construit, là où les routes n'ont pas été doublées et agrémentées de ronds-points. Le silence est rompu sans cesse par le bruit des voitures sur les pavés humides, car il pleut. Les vieilleries, les bois sculptés, l'antique armure complète abritent désormais les commerces habituels aux villes dédiées désormais au tourisme — les bols bretons et les pots de sel, les tortues en papier mâché et les décalques de Frida Kahlo, le chocolat et les savonnettes, comme s'il n'était possible d'arpenter les villes défuntes qu'à condition d'y acheter ce qui nulle part ne nous surprend. 
Un lieu à la fois ravissant, merveilleusement préservé et pourtant parfois légèrement factice qui se vide le soir une fois les touristes repartis — ne demeure alors que la coque d'une ville.
Les Guérandais, eux, sont ailleurs — hors les murs.



A l'entrée de la rue de la Juiverie, une plaque nous informe qu'ici "a vécu au Moyen Âge une communauté juive qui a contribué à l'essor et au rayonnement de Guérande". Au-dessous, un panneau se fait plus explicite. La présence d'une communauté juive est attestée dans la ville en 1236 mais dès 1240 les Juifs étaient chassés de Bretagne par le duc Jean 1er le Roux lors de l'ordonnance de Ploërmel. C'est sans doute ce qui explique que le rayonnement de Guérande soit resté très discret.

En 1839, Balzac notait que le peuple comme les domestiques des Du Guénic, ne savaient pas le français et ne parlaient que le breton. 



Le dictionnaire comporte également en avant goût  cet "arbre généalogique" ou "table de consanguinité" qu'on peut comprendre comme une description des cousinages "à la mode de Bretagne".


Aujourd'hui, de breton, il n'y a plus guère que le panneau d'entrée dans la ville : Guérande - Gwenrann, nous annonce-t-on. 
On dit que la langue bretonne fut la langue de Guérande jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, et n'a disparu de la presqu'île que dans les années 1960. Deux langues étaient en fait ici en concurrence : d'une part un parler proche du vannetais (quoique marqué par suffisamment de différences pour figurer comme un cinquième parler breton) et d'autre part le gallo, langue romane de Haute-Bretagne. En effet, la presqu'île était restée intimement liée économiquement au reste de la Bretagne. C'est une région qui a longtemps vécu dans une relative autarcie agricole avec de faibles mouvements de population et une endogamie sensible. Enfin, les difficultés de communication, avant l'arrivée du chemin de fer, limitaient les communications vers le Bassin de la Loire et plus largement avec le reste de la France.

Aujourd'hui, même si les plus vieux ont des cyclomoteurs, ça ne les empêche pas parfois de tourner en rond.



De loin, l'austère silhouette de la ville avec ses hauts bâtiments de pierre grise m'a rappelé Québec, perché au-dessus du Saint-Laurent. Sans doute y a-t-il de cela ici aussi, Guérande sur sa colline domine la vaste étendue d'eau du pays paludier, encerclée entre deux langues de terre comme entre les pinces d'un crabe rocheux.

La pointe du clocher de Guérande en haut du talus qui domine les marais salants.
La ville est entourée de murs et ces murs restés intacts sont à leur tour, au moins sur un tiers de leur longueur, cintrés d'un large fossé d'eau miroitante ce qui n'est pas sans surprendre puisque nous sommes au sommet d'un coteau abrupt — d'où vient cette eau, où s'écoule-t-elle ? où ne s'écoule-t-elle pas ?   


La porte St-Michel se repère de loin à sa masse imposante. Il ne fait pas face à la mer, aux dangers, aux invasions, mais regarde vers Nantes. Ce n'est pas que les envahisseurs aient manqué — les Normands d'abord, les Anglais sans doute (mais ça remonte loin), les Allemands (mais c'est une autre histoire). Aujourd'hui, la ville surveille essentiellement les paluds.

Sur ce manuscrit peint à Angers vers 1100, Vie de Saint Aubin d'Angers, on voit les soldats normands arrivant dans leur drakkar dont la voile se déploie dans le vent. En face, armés de lances eux aussi et tout autant déterminés (mais assistés par Saint Aubin et de la main de Dieu), la milice de Guérande prête à défendre la cité. Le style du peintre évoque tant Saint-Savin-sur-Gartempe que l'art ottonien un peu plus ancien (BnF).


Aujourd'hui, des groupes d'enfants y suivent de gentilles animatrices en costumes de fées qui leur racontent des histoires tout en leur détaillant l'architecture (ne jamais perdre de vue la valeur éducative des meilleures histoires, même racontées par des jeunes filles déguisées). Les preux chevaliers de la ville n'ont pas été oubliés au passage.

Ce couple de gisants, le chevalier et sa dame, dorment dans la chapelle basse (une fausse crypte) de la collégiale St-Aubin


Mais chaque mur ici a sa beauté propre, la pierre gris jaune semble fondue par l'érosion, les crevasses sont ourlées de plantes sauvages, les meurtrières ouvrent sur des puits de verdure, le creux des murs offre des banquettes abritées du vent aux voyageurs comme aux vagabonds (mais y a-t-il des vagabonds aujourd'hui à Guérande ?).

 

Rien n'aurait changé donc.


Ou plutôt, si. La collégiale Saint-Aubin a acquis (ou retrouvé) une flèche à la place du petit clocheton en poivrière qui couvrait la croisée du transept il y a un peu plus d'un siècle, cette flèche qui permet toujours qu'on reconnaisse la ville de très loin.




La façade avec sa chaire extérieure à droite du grand portail
"L'Herculanum de la féodalité", disait Balzac, "le linceul de cendres en moins", la ville ne se conserverait-elle que par le sel ?



Les deux autres épisodes du voyage :
http://filslisibles.blogspot.fr/2015/12/etude-de-paysage-1-de-guerande-la-cote.html
http://filslisibles.blogspot.fr/2015/12/etude-de-paysage-3-dans-les-marais-de.html