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samedi 1 février 2014

Daguerréotypes (4) : des images sous les doigts


Robert Cornelius (1809 - 1893), Autoportrait, considéré comme le premier portrait d'un Américain, octobre ou novembre 1839, halo noir à la périphérie, traces de frottements, légères griffures.
Retour sur quelques images, les plus effacées, les plus abîmées d’entre elles.

Combien de ces premières photos dessinent des visages, des corps fondus dans la blancheur de la lumière, des visages dévorés par les ombres, effacés de la plaque qui les portait ? Ils ne sont plus pour nous que des fantômes, d’une part parce qu’ils ont disparu depuis si longtemps que nous ne voyons plus en eux que des morts, et d’autre part parce que les ombres blanches, les taches obscures, les marbrures des daguerréotypes font de ces portraits des images irréelles d’êtres qui n’ont peut-être jamais eu d’autre existence que dans notre regard ou dans nos rêves.

Les collections, privées ou publiques, conservent d’extraordinaires daguerréotypes dans un état de conservation parfait après plus d’un siècle et demi — et d’autres à peine déchiffrables, des images mystérieuses d’une beauté d’autant plus dramatique parfois qu’il semble qu’elles vont finir lentement de s’effacer avant de disparaître pour toujours, un peu comme ces pierres tombales qu’on a longtemps fleuries, puis abandonnées avec leurs bouquets flétris, laissés avec leurs couronnes de porcelaine qui s’effritent — et puis se briser au cours d’un hiver plus froid, plus neigeux que d’autres. Les dernières traces  d’une vie qui se dispersent.

Ce ne sont pas les seules images à s’effacer : c’est une qualité commune aux images très aimées que de se transformer lentement, de gagner une beauté poignante et sale au contact des doigts et des lèvres de ceux qui aiment.

Vierge Maximovskaïa, Vladimir-Souzdal, entre 1299 et 1305.


Images noircies.
Images griffées.
Pigments effrités.
Bois usé, creusé sous les doigts.
Icônes embrassées.
Peinture qui s’écaille et tombe là où les lèvres l’ont touchée.
Blanc lumineux là où la plaque photographique réapparaît.
Trace des clous, traces des agrafes là où le cadre était fixé à l’icône.
Mouvement circulaire du mouchoir qui a voulu essuyer la trace des lèvres sur la plaque.
Mouvement vif et griffures sur la photo qu’on repousse ou qu’on jette.
Couleurs ternies nées des transformations chimiques affectant la plaque photographique.
Andrei Roublev, L'archange  Saint Michel, iconostase de la Dormition-de-Gorodog, Zvenigorod, vers 1405. Disparition de la couche picturale aux angles et sur le manteau, griffures sur le visage de l'ange.
Vierge de Vladimir, Constantinople, premier tiers du
xiie siècle.
Copie de l'icône de la Vierge de Vladimir, Moscou, 1395 ou vers 1408, Andrei Roublev (?). Les nombreuses traces de clous indiquent qu'elle a dû recevoir un revêtement précieux.

Déisis, Vladimir-Souzdal, premier tiers du xiiie siècle.
Les daguerréotypes avaient ceci de particulier qu’ils n’étaient pas stables : il était toujours possible d’effacer un détail indésirable en frottant la plaque et en y laissant une tache inoffensive dont seul le modèle garderait le souvenir — la reine Victoria a ainsi effacé son visage dont elle n’aimait pas les yeux  d’un simple mouvement circulaire du pouce sur la plaque. Une pratique d’iconoclaste en quelque sorte.






Avec le temps, les daguerréotypes bleuissaient comme les icônes noircissent — un bleu-brun lié aux attaques de la plaque par les sulfures d’argent et de cuivre sous l’effet de l’humidité qui se condensait notamment sous la vitre de protection du daguerréotype ou sur le carton du support de la photo. La ternissure commençait par un halo bleu de cobalt à la périphérie de la photo puis se répandait en spirale à partir du cadre en ondes bleu, gris, brun, beige puis orange pâle. Ensuite viendrait le noir qui, comme la suie monte des cierges qui brûlent devant une icône, finirait par couvrir la photo.

Pour effacer ce bleu, pour laver ces photos, on les plongeait délicatement dans l’eau qui devrait les régénérer, puis on les pressait entre les feuilles de papier blanc et neuf qui se chargeraient d‘absorber le bleu impur et de rendre à l’image sa clarté.
Parfois, l’opération échouait, il restait et le bleu et la trace de l’ondoiement.



Pire, on utilisait aussi divers solvants qui attaquaient irrémédiablement la couche argentique et laissaient une trace laiteuse qui se diffusait progressivement sur l’image et la marquait de points blancs comme des cristaux de givre.
Dolley Madison, par Mathew B. Brady  (1823-1896), 1848.
Et puis, l’image ainsi traitée se mettait à noircir là où le bleu avait disparu et se couvrait d’une sorte de voile de pénombre. De ces brumes blanches, de ces crêpes de deuil, de ces marques de doigts apparaissent alors sur l’image de moins en moins lisible les fantômes de ceux qu’ont pu être ces hommes, ces femmes, ces enfants bien aimés.
C’est une mort photographique qui les atteint et les entraine dans le néant, abandonnant à nos yeux une silhouette, les fragment d’un visage indistinct, des mains posées sur une robe — perdus dans le cadre de velours du daguerréotype. Une disparition provoquée par l’affection de ceux à qui ne restaient que les images pour se souvenir, images embrassées puis frottées pour essuyer la trace des baisers, frottée de chiffons à la texture grossière dont les fibres emportent les dernières parcelles d’argent et fissurent les plaques.
Daguerréotype couvert d’empreintes de doigts, de lacérations et de traces de frottement, avec des signes d’oxydation à partir de la périphérie. États-Unis, vers 1845.

Daguerréotype, États-Unis, milieu des années 1840 : jeune garçon assis avec un livre.
Daguerréotype trouvé dans une salle des ventes, au fond d'un carton, sans cadre ni protection : jeune homme inconnu, photo sur plaque d’étain, États-Unis, fin des années 1840.  On repère les traces de vigoureuses tentatives de nettoyage. Les taches circulaires sont sans doute la trace d’un produit caustique. Le bord est fortement terni.

Icônes conservées à la Galerie Tretiakov à Moscou et au Musée d'État de Vladimir.
Daguerréotypes issus des collections de la Bibliothèque nationale de France, du musée d'Orsay, de la Library of Congress et de collections particulières.

mercredi 18 décembre 2013

Daguerréotypes (3)


 
















Ce descendant de Canarien (à gauche) est l'un des tous premiers non européens à avoir été photographié, sans doute à Paris. Son portrait, réalisé par Louis-Auguste Bisson vers 1841 et reproduit en lithographie, illustrait la première publication scientifique à présenter des daguerréotypes permettant d'apprécier les caractères anatomiques des crânes, aux côtés de reproductions de moulages — le tout en pleine vague d'intérêt pour la phrénologie. Quant à lui, l'indien Botocudo du Brésil (à droite) s'appelait Manuel. Il a été photographié par E. Thiesson à Lisbonne en 1844 avant de visiter Paris. Le portrait est publié dans l'Illustration en février 1845 et présenté à l'Académie des sciences puis au Museum parallèlement aux moulages réalisé sur le corps de Manuel. Ainsi, aux côtés des portraits familiers qui sont réalisés de plus en plus rapidement et à moindre coût en Europe, aux côtés des images artistiques, des paysages, des monuments, on voit naître une photographie "scientifique" appelée à illustrer récits de voyages et ouvrages à vocation anthropologique.
Charles Guillain, Soumali avec ses armes, 1847-48
Ces daguerréotypes, conservés au musée des Arts premiers du quai Branly, proviennent d'une mission particulière : celle de Charles Guillain qui a voyagé de 1846 à 1848 sur le brick Du Couédic. Parti pour un voyage d'exploration, il longe la côte des Somalis et débarque à Zanzibar en pleine guerre de succession. En voulant descendre à terre, la chaloupe embarque un paquet d'eau de mer au passage de la barre et tous les appareils furent mouillés. L'humidité saline, sans détériorer totalement les plaques, a nui à leur préparation ultérieure et Guillain n'obtint plus que des épreuves nuageuses qu'il se résigne à conserver.
Ainsi pouvons-nous admirer aujourd'hui ces portraits d'individus secrets comme de personnalités dont le nom rayonne comme un talisman — Aziza, nièce du gouverneur de Zanzibar. Solennellement revêtue de ses plus beaux atours, couverte d'or, de soie et de bijoux, de perles de verre et d'anneaux, Aziza se perd en une masse grisâtre avec une tache comme un masque de mutisme sur le visage que Guillain inscrit sur la plaque de métal. D'autres, restés anonymes, regardent les uns vers un lointain inconnu quand les autres nous fixent solennellement.
Charles Guillain, Aziza, Zanzibar, 1846
Charles Guillain, Femmes medjeurtines, 1847-48
Charles Guillain, Jeune femme de Moguedchou, janvier 1848
Henri Jacquart, Chinois, 1851
Henri Jacquart, Arabe de la plaine, 1851
Henri Jacquart, Ali-Ben-Moussa, né à Berrami, près Tripoli, 1851
Henri Jacquart, Hamoud Ben-Mohamed, Alger, 1851
Henri Jacquart, Hamoud Ben-Mohamed, Alger, 1851
Henri Jacquart, quant à lui, ne voyage pas. Ses daguerréotypes d'Algériens, il les réalise à Paris lors du séjour d'une troupe de cavaliers arabes venus faire des démonstrations de fantasia pour les Parisiens sur le Champ de Mars en 1851. Ces Arabes d'une terre conquise seulement vingt ans plus tôt acquièrent ici plutôt le statut d'artistes de variétés.

Ailleurs aussi, loin de France, les peuples des terres juste conquises font leur entrée dans la photographie.
C'est la plus ancienne photo d'un tipi. Daguerréotype de Carvalh remontant aux expéditions de John Fremont (Library of Congress) : village cheyenne à Big Timber (1848 à 1853).
Parmi les missions d'exploration dont le daguerréotype a gardé la trace, une rencontre soit avec des Indiens Potawatomi, Chippewa et Ottawa sur la rive nord du Missouri près d'Omaha, Nebraska, Indiens déplacés depuis l'Iowa, l'Illinois et le Wisconsin par le traité de Chicago de 1833-34, soit avec des Indiens Omaha venus en délégation visiter Washington D.C. en 1851 sous la conduite de Joseph Ellis Johnson, Henry W. Miller et Francis J. Wheeling, tous trois mormons. Il s'agissait d'une part de demander au gouvernement assistance contre les déprédations menées par les Sioux, Pawnee, Kansa, Otoe et Osage, ainsi que par les émigrants qui traversaient l'Iowa et le Nebraska à travers le territoire des Omaha ; et d'autre part, d'obtenir une assistance technique pour le développement de l'agriculture dans les réserves de l'Iowa.


Les deux daguerréotypes ont été retrouvés parmi les photo de la collection archéologique et ethnographique de Lewis Henri Morgan du Rochester Museum & Science Center, à Rochester, New York
Pour financer leur voyage et leur séjour dans les grandes villes de l'Est du pays, ils se sont produits dans divers lieux de spectacle, ils ont dansé et chanté et — ils ont vendu leurs portraits. Le premier daguerréotype a été réalisé par William H. Scovill et J. M. Lamson, qui furent actifs à Waterbury, Connecticut, entre 1839 et 1854. Le second est sans doute une copie ultérieure d'une première plaque disparue.  Deux des personnages figurants sur le premier cliché ont été identifiés sur des photos conservées aux National Anthropological Archives de la Smithsonian Institution à Washington — vers 1851.
Il apparait au premier rang à gauche sur la photo de groupe, Gahíge-ziga ('Chef'), connu également sous le nom de Garner Wood.
Toujours au premier rang, le second à partir de la droite, Yellow Smoke, avec son large médaillon métallique.