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jeudi 31 décembre 2015

Étude de paysage (2) : presqu'île, forteresse, Gwenrann


Depuis Le Croisic, on monte à Guérande.
Guérande. Ce nom seul réveillera mille souvenirs dans la mémoire des peintres, des artistes, des penseurs qui peuvent être allés jusqu’à la côte où gît ce magnifique joyau de féodalité, si fièrement posé pour commander les relais de la mer et les dunes, et qui est comme le sommet d’un triangle aux coins duquel se trouvent deux autres bijoux non moins curieux, le Croisic et le bourg de Batz. Après Guérande, il n’est plus que Vitré situé au centre de la Bretagne, Avignon dans le midi qui conservent au milieu de notre époque leur intacte configuration du moyen âge. Encore aujourd’hui, Guérande est enceinte de ses puissantes murailles : ses larges douves sont pleines d’eau, ses créneaux sont entiers, ses meurtrières ne sont pas encombrées d’arbustes, le lierre n’a pas jeté de manteau sur ses tours carrées ou rondes. Elle a trois portes où se voient les anneaux des herses, vous n’y entrez qu’en passant sur un pont-levis de bois ferré qui ne se relève plus, mais qui pourrait encore se lever.
Balzac, Béatrix, 1839
De dunes, il n'y en a plus. Les murailles en revanche sont intactes.
La porte St-Michel vers 1890
Là, les maisons n’ont point subi de changement, elles n’ont ni augmenté ni diminué. Nulle d’elles n’a senti sur sa façade le marteau de l’architecte, le pinceau du badigeonneur, ni faibli sous le poids d’un étage ajouté. Toutes ont leur caractère primitif. Quelques-unes reposent sur des piliers de bois qui forment des galeries sous lesquelles les passants circulent, et dont les planchers plient sans rompre. Les maisons des marchands sont petites et basses, à façades couvertes en ardoises clouées. Les bois maintenant pourris sont entrés pour beaucoup dans les matériaux sculptés aux fenêtres ; et aux appuis, ils s’avancent au-dessus des piliers en visages grotesques, ils s’allongent en forme de bêtes fantastiques aux angles, animés par la grande pensée de l’art, qui, dans ce temps, donnait la vie à la nature morte. Ces vieilleries, qui résistent à tout, présentent aux peintres les tons bruns et les figures effacées que leur brosse affectionne. Les rues sont ce qu’elles étaient il y a quatre cents ans. Seulement, comme la population n’y abonde plus, comme le mouvement social y est moins vif, un voyageur curieux d’examiner cette ville, aussi belle qu’une antique armure complète, pourra suivre non sans mélancolie une rue presque déserte où les croisées de pierre sont bouchées en pisé pour éviter l’impôt. Cette rue aboutit à une poterne condamnée par un mur en maçonnerie, et au-dessus de laquelle croît un bouquet d’arbustes élégamment posé par les mains de la nature bretonne, l’une des plus luxuriantes, des plus plantureuses végétations de la France. Un peintre, un poète resteront assis occupés à savourer le silence profond qui règne sous la voûte encore neuve de cette poterne, où la vie de cette cité paisible n’envoie aucun bruit, où la riche campagne apparaît dans toute sa magnificence à travers les meurtrières occupées jadis par les archers, les arbalétriers, et qui ressemblent aux vitraux à points de vue ménagés dans quelque belvédère. Il est impossible de se promener là sans penser à chaque pas aux usages, aux mœurs des temps passés ; toutes les pierres vous en parlent, enfin les idées du moyen-âge y sont encore à l’état de superstition.
Balzac, Béatrix, 1839
La porte St-Michel en décembre 2015, rien n'a changé ou presque.

Que reste-t-il d'une ville qui déjà au temps de Balzac apparaissait comme "l’Herculanum de la Féodalité, moins le linceul de lave" ? Une ville qui " est debout sans vivre, [qui] n’a point d’autres raisons d’être que de n’avoir pas été démolie" ?
Il n'y a plus d'impôt sur les fenêtres, les poternes ne sont plus murées, mais la nature est toujours luxuriante là où rien n'a été construit, là où les routes n'ont pas été doublées et agrémentées de ronds-points. Le silence est rompu sans cesse par le bruit des voitures sur les pavés humides, car il pleut. Les vieilleries, les bois sculptés, l'antique armure complète abritent désormais les commerces habituels aux villes dédiées désormais au tourisme — les bols bretons et les pots de sel, les tortues en papier mâché et les décalques de Frida Kahlo, le chocolat et les savonnettes, comme s'il n'était possible d'arpenter les villes défuntes qu'à condition d'y acheter ce qui nulle part ne nous surprend. 
Un lieu à la fois ravissant, merveilleusement préservé et pourtant parfois légèrement factice qui se vide le soir une fois les touristes repartis — ne demeure alors que la coque d'une ville.
Les Guérandais, eux, sont ailleurs — hors les murs.



A l'entrée de la rue de la Juiverie, une plaque nous informe qu'ici "a vécu au Moyen Âge une communauté juive qui a contribué à l'essor et au rayonnement de Guérande". Au-dessous, un panneau se fait plus explicite. La présence d'une communauté juive est attestée dans la ville en 1236 mais dès 1240 les Juifs étaient chassés de Bretagne par le duc Jean 1er le Roux lors de l'ordonnance de Ploërmel. C'est sans doute ce qui explique que le rayonnement de Guérande soit resté très discret.

En 1839, Balzac notait que le peuple comme les domestiques des Du Guénic, ne savaient pas le français et ne parlaient que le breton. 



Le dictionnaire comporte également en avant goût  cet "arbre généalogique" ou "table de consanguinité" qu'on peut comprendre comme une description des cousinages "à la mode de Bretagne".


Aujourd'hui, de breton, il n'y a plus guère que le panneau d'entrée dans la ville : Guérande - Gwenrann, nous annonce-t-on. 
On dit que la langue bretonne fut la langue de Guérande jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, et n'a disparu de la presqu'île que dans les années 1960. Deux langues étaient en fait ici en concurrence : d'une part un parler proche du vannetais (quoique marqué par suffisamment de différences pour figurer comme un cinquième parler breton) et d'autre part le gallo, langue romane de Haute-Bretagne. En effet, la presqu'île était restée intimement liée économiquement au reste de la Bretagne. C'est une région qui a longtemps vécu dans une relative autarcie agricole avec de faibles mouvements de population et une endogamie sensible. Enfin, les difficultés de communication, avant l'arrivée du chemin de fer, limitaient les communications vers le Bassin de la Loire et plus largement avec le reste de la France.

Aujourd'hui, même si les plus vieux ont des cyclomoteurs, ça ne les empêche pas parfois de tourner en rond.



De loin, l'austère silhouette de la ville avec ses hauts bâtiments de pierre grise m'a rappelé Québec, perché au-dessus du Saint-Laurent. Sans doute y a-t-il de cela ici aussi, Guérande sur sa colline domine la vaste étendue d'eau du pays paludier, encerclée entre deux langues de terre comme entre les pinces d'un crabe rocheux.

La pointe du clocher de Guérande en haut du talus qui domine les marais salants.
La ville est entourée de murs et ces murs restés intacts sont à leur tour, au moins sur un tiers de leur longueur, cintrés d'un large fossé d'eau miroitante ce qui n'est pas sans surprendre puisque nous sommes au sommet d'un coteau abrupt — d'où vient cette eau, où s'écoule-t-elle ? où ne s'écoule-t-elle pas ?   


La porte St-Michel se repère de loin à sa masse imposante. Il ne fait pas face à la mer, aux dangers, aux invasions, mais regarde vers Nantes. Ce n'est pas que les envahisseurs aient manqué — les Normands d'abord, les Anglais sans doute (mais ça remonte loin), les Allemands (mais c'est une autre histoire). Aujourd'hui, la ville surveille essentiellement les paluds.

Sur ce manuscrit peint à Angers vers 1100, Vie de Saint Aubin d'Angers, on voit les soldats normands arrivant dans leur drakkar dont la voile se déploie dans le vent. En face, armés de lances eux aussi et tout autant déterminés (mais assistés par Saint Aubin et de la main de Dieu), la milice de Guérande prête à défendre la cité. Le style du peintre évoque tant Saint-Savin-sur-Gartempe que l'art ottonien un peu plus ancien (BnF).


Aujourd'hui, des groupes d'enfants y suivent de gentilles animatrices en costumes de fées qui leur racontent des histoires tout en leur détaillant l'architecture (ne jamais perdre de vue la valeur éducative des meilleures histoires, même racontées par des jeunes filles déguisées). Les preux chevaliers de la ville n'ont pas été oubliés au passage.

Ce couple de gisants, le chevalier et sa dame, dorment dans la chapelle basse (une fausse crypte) de la collégiale St-Aubin


Mais chaque mur ici a sa beauté propre, la pierre gris jaune semble fondue par l'érosion, les crevasses sont ourlées de plantes sauvages, les meurtrières ouvrent sur des puits de verdure, le creux des murs offre des banquettes abritées du vent aux voyageurs comme aux vagabonds (mais y a-t-il des vagabonds aujourd'hui à Guérande ?).

 

Rien n'aurait changé donc.


Ou plutôt, si. La collégiale Saint-Aubin a acquis (ou retrouvé) une flèche à la place du petit clocheton en poivrière qui couvrait la croisée du transept il y a un peu plus d'un siècle, cette flèche qui permet toujours qu'on reconnaisse la ville de très loin.




La façade avec sa chaire extérieure à droite du grand portail
"L'Herculanum de la féodalité", disait Balzac, "le linceul de cendres en moins", la ville ne se conserverait-elle que par le sel ?



Les deux autres épisodes du voyage :
http://filslisibles.blogspot.fr/2015/12/etude-de-paysage-1-de-guerande-la-cote.html
http://filslisibles.blogspot.fr/2015/12/etude-de-paysage-3-dans-les-marais-de.html

Étude de paysage (1) : de Guérande à la côte des Syrtes


Il me semble avoir lu que pour Julien Gracq, la côte des Syrtes se tenait bien loin de la Méditerranée, bien loin de la Libye et des sables du désert, mais construisait et reconstituait tout à la fois le paysage qui lui était familier de l'estuaire de la Loire, des sables et des marais de Brière ou de Guérande, le paysage de Béatrix. C'est sans doute partiellement une boutade et, à relire Le rivage des Syrtes, ne me vient que le souvenir des villes de la Sérénissime, de Zante ou de Cattaro, de Chioggia ou de Zadar.
Et pourtant, la route monotone et prise dans les brumes qui mène le narrateur aux Syrtes, le port désert et la lèpre des vasières, la lagune et les marais envahis de jonchères, tout ceci évoque également le pays nantais et son prolongement par la presqu'île de Guérande.
 En fermant les yeux, en fermant le livre battu comme un rocher de tant de fièvre j’entends le bruit merveilleux, le bruit unique qu’il approche de mon oreille comme un coquillage. On dirait que le vieux sortilège celte est descendu sur ces pages sans cesse en rumeur. Saint-Nazaire, où Elle débarque, minuscule bourgade dans le livre, est devenu ville, a disparu. "Tout a changé en Bretagne, hormis les vagues, qui changent toujours." Mais les rochers guettent toujours vers le large les merveilles et les signes, et la mer, image de la rencontre, jusque dans les humbles trésors du sable, reste l’énigmatique médiatrice, rejetant un jour au rivage l’auge de pierre des chevaliers – fées, la nef où Tristan armé rêve au Morholt et court vers Iseult, et un autre la malle où Calyste déchiffre un nom et le sang s’est retiré de ses joues : Béatrix de Rochefide ».
 Julien Gracq, « Béatrix de Bretagne », Préférences, Paris, José Corti, 1961.
Partir en voyage. Vouloir l'hiver et la mer. La lumière et le sel.
Ne pas craindre de voir ce qui a disparu, de ne pas voir ce qui est advenu, rester aveugle aux laideurs des zones commerciales, à l'abandon des zones industrielles, à l'effroi devant les plages bétonnées.
Voyager en mémoire de.


Voyager dans la littérature, n'avoir en tête que de vieilles cartes (en avoir d'autres en main sans doute).
Arriver par Saint-Nazaire et suivre la côte : dès qu'on s'est éloigné de la ville, dès qu'on a laissé à main gauche les grues gigantesques du port ou des chantiers navals, tout disparaît dans les arbres. La route traverse de grands bois de chênes dépouillés par l'hiver, le terrain est inégal, bosselé, verdoyant encore avant de plonger brutalement vers la mer à la hauteur de Guérande.
Le ciel s'était peu à peu couvert ; il avait sécrété partout à la fois sans qu'on s'en aperçût une pellicule mate et encore translucide, que le premier coup de vent allait froncer et ombrer comme une jatte de lait — à l'horizon du sud-ouest, devant la voiture, un imperceptible reflet argenté qui devait monter de la mer éclairait d'en bas ce voile laiteux. L'ennui de la grand'route sous le soleil s'était dissipé ; Simon n'était plus qu'un guetteur aux yeux tendus, essayant de déchiffrer dans ce paysage qui muait les signes qui allaient dénoncer l'approche de la côte. 
Julien Gracq, La Presqu'île, 1970.
Tout à la fois, on voit la forêt dont on s'écarte, les bâtiments de granit gris de l'hôpital de Guérande, la côte qui glisse devant soi comme on dit d'un glissement de terrain, les tâches lumineuses de l'eau dans les étangs des marais salants, les oiseaux blancs, les aigrettes, les grues, et puis les pins là-bas et l'océan qu'on voit un instant le temps d'arriver dans la plaine et de le perdre pour ne le retrouver que — presque — par surprise, quelques kilomètres plus loin, à Batz.
La voie la plus rapide, la plus usitée est celle de Saint-Nazaire. Or, entre ce bourg et Guérande, il se trouve une distance d’au moins six lieues que la poste ne dessert pas, et pour cause : il n’y a pas trois voyageurs à voiture par année. Saint-Nazaire est séparé de Paimbœuf par l’embouchure de la Loire, qui a quatre lieues de largeur. La barre de la Loire rend assez capricieuse la navigation des bateaux à vapeur ; mais pour surcroît d’empêchements, il n’existait pas de débarcadère en 1829 à la pointe de Saint-Nazaire, et cet endroit était orné des roches gluantes, des récifs granitiques, des pierres colossales qui servent de fortifications naturelles à sa pittoresque église et qui forçaient les voyageurs à se jeter dans des barques avec leurs paquets quand la mer était agitée, ou quand il faisait beau d’aller à travers les écueils jusqu’à la jetée que le génie construisait alors. Ces obstacles, peu faits pour encourager les amateurs, existent peut-être encore. D’abord, l’administration est lente dans ses œuvres ; puis, les habitants de ce territoire, que vous verrez découpé comme une dent sur la carte de France et compris entre Saint-Nazaire, le bourg de Batz et le Croisic, s’accommodent assez de ces difficultés qui défendent l’approche de leur pays aux étrangers. Jetée au bout du continent, Guérande ne mène donc à rien, et personne ne vient à elle. Heureuse d’être ignorée, elle ne se soucie que d’elle-même. Le mouvement des produits immenses des marais salants, qui ne paient pas moins d’un million au fisc, est au Croisic, ville péninsulaire dont les communications avec Guérande sont établies sur des sables mouvants où s’efface pendant la nuit le chemin tracé le jour, et par des barques indispensables pour traverser le bras de mer qui sert de port au Croisic, et qui fait irruption dans les sables. Cette charmante petite ville est donc l’Herculanum de la Féodalité, moins le linceul de lave. Elle est debout sans vivre, elle n’a point d’autres raisons d’être que de n’avoir pas été démolie.
Balzac, Béatrix, 1839
Chercher ce que pouvaient voir les marins, il y a près de deux siècles de cela, ce que pouvait voir le capitaine à l'approche de Saint-Nazaire, avec Béatrix à son bord et son manuel en main comme je marche Béatrix dans ma poche et ma carte dans la main.


Une carte presque improbable, une carte comme un jeu, comme un dessin d'enfant. Il s'agit de quelques pages du Petit flambeau de la mer, ou Le véritable guide des pilotes côtiers , où il est clairement enseigné la manière de naviguer le long de toutes les côtes de France, d'Angleterre, d'Irlande, d'Espagne publié au Havre en 1763 par René Bougard, lieutenant de vaisseau, et plusieurs fois réédité.
Le capitaine a doublé Auray puis passé Belle-Ile, suivant la côte des yeux.
Il approche du Croisic. Il vient en vue de l'estuaire. La terre est basse et par delà la côte, on voit le clocher de Guérande sur une hauteur.


Il lui faut attendre un pilote qui saura le moyen d'entrer dans l'un ou l'autre de ces ports sans se jeter sur les bancs de roches qui en ferment l'accès.

L'entrée de la baie par le grand traict, le bras de mer qui alimente tant les marais salants que le chenal qui passe entre Le Croisic et la pointe de Pen Bron, au sud de La Turballe — avec ici l'hôpital marin bâti à la fin du XIXe siècle.
Et puis le capitaine repart, il dépasse l'estuaire et met le cap vers Bordeaux. Il va pour longer l'île d'Yeu et les Barges d'Olonnes — point de Sables ici.
Il disparaît à l'horizon.
Oublier le capitaine, oublier Béatrix, se tenir devant le vent.
Mais quelle merveille d'océan, alors. Gris vert, jaune dans le creux des vagues, blanc d'écume, sonore, grondant, brisant.





Et puis en finir, aller s'assoir quelque part. Regarder la mer par la vitre embuée.


Être là, avec tous les autres, avec le babillage des enfants et les murmures des vieilles dames, assis dans la douceur d'une fin d'après-midi de décembre.
Ici, le soleil se couche bien plus tard qu'à Paris.

La suite :
http://filslisibles.blogspot.fr/2015/12/etude-de-paysage-2-presquile-forteresse.html
http://filslisibles.blogspot.fr/2015/12/etude-de-paysage-3-dans-les-marais-de.html