Affichage des articles dont le libellé est guerre. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est guerre. Afficher tous les articles

lundi 28 décembre 2020

Un immeuble, en mémoire des enfants

Cette photo a appartenu à une camarade de classe d'une jeune fille nommée Rachel et qui vivait au 58 rue Crozatier. Il s'agit sans doute de Rachel Strawczynski, née à Paris le 7 août 1927 et déportée par le convoi 47, le 11 février 1943. Il semble qu'il ne reste aucune autre trace de Rachel.
Un immeuble, 58 rue Crozatier. 

Un immeuble que je vois chaque jour sans lui prêter attention, un immeuble parisien banal de la fin du XIXe siècle, ravalé de frais il y a une dizaine d'années. Murs enduits d'un blanc cassé qui dore dans la lumière du soleil d'après-midi, longs balcons au 2ème et au 5ème étages, persiennes blanches.

Un immeuble.
Une large façade sur la rue Crozatier, puis un long bâtiment étiré le long du passage Driancourt. Un jour de l'année dernière, comme je reviens de la boulangerie ma baguette de pain à la main, je découvre les affichettes sur le mur. Ces affiches, j'en avais déjà vues quelques unes ailleurs dans le quartier — juste un nom sur un immeuble, rue de Citeaux, un nom avenue Daumesnil. Des affichettes "à la mémoire de", bordées de noir, comme on voit en Italie pour annoncer les enterrements.

« Passant, souviens-toi de leur nom »
Là, je m'arrête et je compte. Quarante-cinq noms d'enfants. Sur un immeuble en face de chez moi. Rue Crozatier.

dimanche 12 janvier 2020

Le passé âpre


Âpre, c'est le seul mot qui me soit venu. Le passé âpre.
Ce passé âpre qui nous accompagne.

Ce jour là, je me trouvais dans un étrange sous-sol berlinois à fixer une vitrine. Derrière la vitre, des objets retrouvés dans les décombres d’un bombardement. Autour de moi, la pénombre de l’abri, le béton nu, les chiffres inscrits au pochoir sur le mur.  Derrière la vitre, ce qui reste d’une vie après les bombes — une chaussure, des gants, une paire de lunettes, les fragments d’une veste, un carnet. Et sur l’étagère de verre, comme le squelette translucide d’un poisson, un peigne. Un tout petit peigne, presque un peigne d’enfant. Un tout petit objet poignant.
Le temps que je reprenne mon souffle, le peigne devant moi si fragile, seule trace d’une vie brutalement effacée, j’ai entendu la voix à mes côtés expliquer que, dans cet abri, seuls les SS pouvaient trouver refuge, et j’ai fermé les yeux.
C’est vrai, les SS aussi avaient des peignes.

Comme les peignes, bien des photos ont longtemps été gardées à l’abri dans leur emballage de papier de soie. Et puis, avec le temps, le papier de soie disparaît et, avec le papier, la mémoire.


Un mois plus tôt, sur un marché aux puces quelque part en Dalmatie, j’avais trouvé cette photo d’un tout petit garçon debout sur une banquette aux côtés d’un superbe jouet, un autobus à impériale. Un petit garçon né un peu avant le siècle sans doute, non seulement charmant avec les rubans de son béret et son polo blanc, son visage sans sourire tourné vers sa maman debout à côté du photographe, sa main posée légèrement sur un jouet prêté peut-être juste le temps de la séance de pose, mais encore attendrissant par sa fragilité, l’éloignement dans le temps, et la certitude que cet enfant n’était plus aujourd’hui du monde des vivants.

lundi 28 octobre 2019

A la recherche d'Adolf Guttmann (3) : mariages, mirages, guerre



Anna ?
Anna, un spectre traversant la maison endormie pour venir regarder une dernière fois ses enfants ?
Anna qui meurt dans sa loge à l'opéra de Johannesburg ?
Ce serait elle la femme d'Adolf Guttmann, le grand-père de ma grand-mère ?

Cet article fait suite à un premier, ici, et un second, ,
sans la lecture duquel il ne serait pas totalement compréhensible.


Ou Anna ?
Cette femme un peu forte, enserrée dans des vêtements de deuil trop étroits ? Anna qui regarde dans le vague?
Anna dure en affaire ? Anna qui réussit, qui possède fermes et magasins ?

C’est elle qu’Adolf Guttmann va épouser.

Ils se marient en 1885 au Cap : Anna, descendante de huguenots français, protestante née dans une famille de fermiers de la région du Cap en Afrique du Sud et Adolf, juif né à Kalisz en Pologne russe.

(1)
Épouser Anna, le mirage du bonheur ?

Bien entendu, il y a plusieurs Anna : celle que décrit la légende familiale, transmise par ma grand-mère et ses cousins, les enfants de Myra et de Madge ; et celles que dessinent les différents documents conservés dans les archives sud-africaines.



La première est une jeune fille qui s’échappe de la ferme familiale près du Cap pour rejoindre son bien-aimé, Adolf Guttmann. Elle découvre par la suite que ce n’est qu’un triste individu et demande le divorce pour protéger ses enfants, Madge, Myra et leur frère Adolf junior. Elle se remarie et meurt en 1896. 

Le souvenir transmis par Myra veut qu’elle soit morte à l’opéra et que, revêtu de sa robe de soirée, son spectre ait ouvert la chambre de l’enfant — Myra avait 12 ou 13 ans — et l’ait longuement regardée avant de refermer la porte.
C’est cette Anna là que je préfère.





La seconde est un personnage tout autre, une femme d’affaire qui possédait fermes, maisons et magasins à Pretoria, à Johannesburg et aux alentours, et les gérait avec habileté. Amie du maire de Johannesburg, parente lointaine du général Piet Joubert, elle dirigeait aussi elle-même sa vaste ferme de Buffelspoort.

Enfin, il y a une troisième Anna, une femme qui a dû engager de multiples procédures notamment contre Adolf Guttmann, son mari. Celle-là serait née en 1848 dans une ferme près du Cap, à Stellenboch, dont elle se serait enfuie très jeune pour épouser un maître d’école anglais de presque trente ans son aîné. Le maître d’école meurt et ce que devient sa veuve jusqu’à ce qu’elle rencontre Adolf Guttmann reste assez mystérieux.

Ensuite, c’est plus clair : Adolf et Anna, surnommée Annie, ont eu trois enfants (Madgalena en 1881, Salomina Franciska en 1883 et Adolf junior en 1884), avant de se marier en 1885. Alors que cette femme, en tant que veuve, était libre de se marier, elle s’était retrouvée avec trois enfants illégitimes dans une société aussi rigoriste que la société afrikaans de son temps : soit le couple qu’elle formait avec Adolf était si pauvre, si en marge de la société, que la mariage n’avait pas d’importance ; soit elle ne voulait pas épouser Adolf, simple marchand itinérant sans fortune ; soit elle ne voulait pas l’épouser parce qu’il était juif ; soit Adolf ne voulait pas l’épouser (colporteur à travers le pays, il ne la voyait que de temps à autre et la laissait le reste du temps se débrouiller comme elle pouvait) ; soit enfin,  Adolf ne pouvait pas l’épouser parce qu’il était déjà marié.

A dire vrai, cette dernière solution est la version « officielle » puisque le certificat de mariage de 1885 présente les époux l’un comme « commerçant » et « veuf » et l’autre comme « veuve », mais on peut s’interroger : Adolf serait déjà marié ? Et à qui ? D’ailleurs, lors de la procédure de divorce qu’Annie entamera en 1889, elle présentera un premier certificat de mariage daté de 1880 que le tribunal n’hésitera pas à rejeter comme faux.

Et de toute manière, même si Adolf n’avait pas été en position d’épouser la femme dont il avait eu trois enfants, tout cette histoire donne évidemment à Annie un statut un peu douteux. D’ailleurs, dit-on, le petit dernier de la famille, Adolf junior, serait plutôt le fils de Joseph Guttmann, cousin et associé d’Adolf, fils d’Isaac Guttmann de Sheffield.

(2)
Épouser Bertha, le mirage de la richesse ?

De toute manière, quand en 1884 sa cousine Bertha Guttmann épouse le magnat Sammy Marks, la situation d’Adolf change et on peut penser qu’il régularise sa situation afin d’être à la hauteur de sa nouvelle parenté. Adolf et Annie se marient à la chapelle All Saints de la paroisse anglicane de Durbanville, au Cap. On peut imaginer qu’ils vont utiliser ce nouveau lien familial pour s’intégrer à la société que fréquentent les Marks, notamment celle du président Paul Kruger.

Bertha Guttmann, plus tard













Mais Bertha peut-elle fréquenter Anna Guttmann née Joubert ?

Bertha, fille de la bourgeoisie juive aisée de Sheffield se sent bien exilée dans sa vaste ferme près de Pretoria — non, pas si près, il faut deux heures pour franchir les 12 miles de bush. Elle était habituée à une vie aisée et urbaine, la voilà reléguée dans une « cage dorée » au fond d’une Afrique qu’elle ne veut pas connaître.
Son père, Tobias Guttmann, était en 1884 le président et le trésorier de la congrégation juive de Sheffield. Le judaïsme de Bertha Marks est celui, très sécularisé, des élites juives de l’Angleterre victorienne : lors de ses réceptions, on sert homard et écrevisses, les boucheries qui fournissent la maison ne sont en rien kasher et on célèbre largement Noël parallèlement aux grandes fêtes juives et aux bar-mitsvah des enfants. Les réceptions sont régulières, mais le reste du temps s’écoule souvent dans la plus grande solitude : il n’y a autour d’elle que les enfants et les domestiques.

Dame anglaise découvrant les domestiques africains en Afrique du Sud, double page d'illustré.  
The Chronicle, Londres, vers 1885. Sarah, la domestique noire, n'est pas précisément présentée sous un jour positif et la dame anglaise préfère rentrer au pays natal que d'affronter l'Afrique plus longtemps.
Elle tient son journal et échange de nombreuses lettres tant avec sa famille qu’avec son mari (qui ne lui répond pas ou lui reproche de perdre son temps à écrire, but of course being a woman you must be excused, lui écrit-il). Dire qu’elle n’est pas très heureuse est un euphémisme : son mari lui laisse peu de libertés, surveille ses dépenses, lui interdit le théâtre ou les bals, multiplie les reproches et lui fait beaucoup d’enfants — tout au plus admet-il que sa conversation soit une « amusing little thing ». Il organise chaque fin de semaine de grands diners où se retrouvent les notabilités économiques et politiques du pays, du président Kruger à Cecil Rhodes. Le reste du temps, elle se plaint de n’avoir personne à qui parler — car elle ne peut tout de même pas parler aux domestiques (qui pour la plupart viennent d’Angleterre et doivent accepter, écrit-elle, de travailler avec sous leurs ordres quelques serviteurs « slightly colored » — si les réticences de ces domestiques anglais étaient trop fortes, elle pouvait toutefois leur fournir un logement séparé). Dans sa nostalgie de l’Angleterre, elle remplace systématiquement dans son jardin les plantes indigènes par les rosiers, les bulbes à fleurs, les graines qu’elle commande chaque semaine aux pépiniéristes du Kent.

En somme, le seul moyen pour elle de supporter cet isolement est de voyager le plus souvent qu’elle le peut — et essentiellement en Europe.

Mais recevoir Adolf ? et Anna ?


(3)
Ostracisme et respectabilité
Non, d’une part Sammy Marks a horreur des mariages mixtes et d’autre part, Bertha vient d’un monde victorien où toute femme un tant soit peu indépendante est suspecte de mauvaises mœurs — alors Anna et ses trois enfants nés hors mariage…  Et puis, Adolf lui-même ne met pas beaucoup de bonne volonté à mener une vie morale : il se sépare d’Annie dès la fin de 1886 pour aller se mettre en ménage avec une certaine Dorothy la Rouge, ce qui ne sonne pas non plus très respectable.

Enfin en 1889 il y a le scandale du suicide de Joseph Guttmann, le fils d’Isaac, le cousin d’Adolf et de Bertha — au moment même où Anna lance contre Adolf une procédure de divorce. Les deux hommes empruntent conjointement de l’argent à Annie pour ouvrir un hôtel à Klerksdorp, l’un des sites de la ruée vers l’or de 1886. Ce qui se passe ensuite est inconnu, les 1000 £ semblent avoir disparu et le cousin Joseph, après avoir rédigé un testament en faveur d’Annie et d’Adolf junior, se brûle la cervelle. Le testament apparaît suffisamment scandaleux pour qu’Isaac Guttmann écrive de Sheffield aux autorités sud-africaines puis au Président Kruger lui-même afin de le faire casser.

Bertha Marks née Guttmann ne pouvait évidemment pas fréquenter une femme dont les preuves d’adultère pouvaient sembler si évidentes et la toucher de si près. Dans ce monde de fortunes vite bâties et peut-être aussi vite perdues, on trouve bien des femmes que la bonne société ostracise : un autre juif originaire de Russie mais qui a grandi à Whitechapel, Barney Barnato (né Barnet Isaacs), a commencé dans le music-hall comme magicien, boxeur, chansonnier avant de bénéficier lui aussi de l’argent facile des mines de Kimberley et de devenir gouverneur de la De Beers. Mais sa femme, Fanny, était la fille d’un « Cape colored », d’origine tant européenne qu’africaine ou malaise et, quand il l’a connue, elle travaillait comme barmaid dans un hôtel de Kimberley. Et tous ses dons aux œuvres caritatives juives, l’aide aux pauvres immigrants de Russie, la construction de la synagogue de Kimberley, rien de tout cela n’a pu le faire recevoir dans la bonne société de Pretoria.

Cependant, Annie ne semble pas avoir eu besoin du legs empoisonné de Joseph Guttmann car au contraire d’Adolf, c’est elle qui va s’enrichir — de fait, après son troisième mariage, avec un Italien cette fois, le testament qu’elle rédige au cours d'un voyage à Gênes montre qu’elle possède une large fortune constituées de nombreuses propriétés. Le point central de ce testament est qu'elle interdit tout contact de ses enfants avec les Guttmann, quels qu'ils soient — Adolf, Joseph, Bertha, tous !

L’appartenance religieuse des enfants reste sujette à question. Ils avaient été baptisés à l’Église réformée hollandaise et Annie niera par la suite l’allégation selon laquelle ils seraient élevés dans la foi catholique (elle a épousé un catholique italien), mais les filles ont bien été éduquées au Couvent de Notre-Dame de Lorette — soit parce que leur mère s’est remariée avec un catholique, soit parce que les écoles publiques liées à l’Église réformée Sud-Africaine et fermées aux uitlanders récemment immigrés refusaient les enfants juifs.
Tous baptisés qu’ils aient pu être, les enfants Guttmann restent de toute manière associés au judaïsme de leur père : ainsi, quand le petit-fils du président Kruger, Frikkie Eloff, malade, présenta Madge à son grand-père, Kruger l’examina « attentivement pour voir si elle avait l’air juive », avant d’assurer que « si c’était là la juive que Frikkie allait voir si souvent, il allait guérir rapidement ». Et Frikkie put épouser Madge.

(4)
Et la guerre vient se mêler à notre histoire

Et Adolf ? Qu'est-il devenu, pendant ce temps ?

Carte de l’Afrique australe avec le Matabeleland (Matebele Reich sur cette carte allemande de Stieler et Petermann en 1880) et ses mines d’or tout au nord du Transvaal. Johannesburg n’existe pas encore, la ferme d’Anna Guttmann Joubert où ont grandi les enfants se situait à l’ouest de Pretoria vers Rustenburg.
Séparé de sa femme, Adolf va peut-être reprendre la vie itinérante du chercheur de fortune. Il y a largement à faire dans le pays du diamant, à la fin des années 1880. Le tout, c'est de trouver une opportunité.

South Africa and the Boer-British War, J. Castell Hopkins and Murat Halstead, Londres, 1900

Il finit par s'en aller en 1890 à la conquête du Matabeleland, à la suite de la Pioneer Column de Cecil Rhodes. C'est comme un mirage supplémentaire, après les rêves de riches mariages, de fortunes commerciales, de parentèle prestigieuse — devenir un héros colonial.

The Graphic, hebdomadaire illustré, Londres, 1893

Mais les guerres de conquêtes ne réussirent sans doute pas davantage à faire d'Adolf Guttmann un grand homme. Le Matabeleland… Rien ne dit qu’il ait fait fortune, cette fois-ci — nous savons seulement qu’il a attrapé la fièvre et qu’il est resté malade des mois durant.
Cecil Rhodes, caricaturé en "colosse de Rhodes" dans l'hebdomadaire satique Punch en 1892, lorsqu'il annonça la construction d'une ligne de télégraphe qui irait du Caire jusqu'au Cap. Rhodes est le meilleur représentant de l'expansionnisme colonial britannique et l'un des responsables de la seconde guerre des Boers.
D'autres ont combattu, certains ont vendu des armes aux uns comme aux autres, de lui rien ne ressort. Tout au plus pouvons-nous remarquer que s'il suit la route du Matabeleland, c'est avec les Anglais. Dans le conflit qui approche entre les Britanniques et les Boers (les Afrikaners descendants des Hollandais, principalement agriculteurs et éleveurs), Adolf est semble ici figurer dans le camp des premiers — comme ses cousins de Sheffield bien entendu. Mais tout est plus compliqué : sa femme, Anna, descendait d'une longue lignée de boers issus de huguenots français, d'Allemands et de Hollandais. Cependant, Anna a quitté la ferme où elle est née et le monde rural traditionnel des Boers pour faire fortune en ville au milieu notamment de migrants venus d'Angleterre. Sammy Marx profite des opportunités d'un pays neuf au sein de la république du Transvaal, entre affairistes anglais et afrikaners.

South Africa and the Boer-British War, J. Castell Hopkins and Murat Halstead, Londres, 1900
En tout cas, Adolf n’était pas en mesure de venir à Pretoria se défendre lors du divorce, ni de subvenir à l’entretien de ses enfants par la suite. Anna lui interdit de les voir et d’ailleurs, quand il se présentera au domaine en 1896, après la mort de leur mère, les filles — ou seulement Madge ? — chasseront leur père à coups de cravache. Débarrassés de leur père, orphelins de leur mère, les enfants Guttmann vont se rapprocher de la famille du président Kruger à partir du mariage de Madge, Eloff devenant le tuteur de Myra et de son frère.

Et en 1899, la Seconde guerre de Boers commence. Pour Myra, pour de nombreuses raisons, ce fut le tournant de sa vie.
Les Anglais pratiquent la politique de la terre brûlée et incendient les fermes afin de repousser les populations rurales d'apporter leur soutien à l'armée boer.
C'est le moment où elle perd la maison de son enfance, son frère, ses repères familiers, son pays enfin avec l'exil vers l'Europe. Le moment où elle se marie, où elle part vivre dans un autre monde, où elle change de langue et de foi. Comme elle n'est pas une fille de la campagne, elle n'est pas de celles qui seront enfermées dans des camps comme ceux ci-dessous.
Adolescente, quelle que soit la situation de son père, elle appartient pour sa part à la bonne société de Pretoria et dans cette société, une jeune fille prise dans la guerre ne peut que devenir infirmière.

Un hôpital de campagne tenu par des médecins russes qui ont rejoint le camp boer comme de nombreux intervenants étrangers, français, allemands, italiens comme le futur époux de Myra. De leur côté, les troupes britanniques étaient appuyées par des soldats australiens et néo-zélandais.


Il reste cette série de photos, Madge et Myra, avec ou sans les enfants, avec ou sans Miss Flanaghan, la nurse des enfants Eloff, ces photos prises par Nadar à Marseille où les filles débarquent à la fin de l'année 1900 et qui, diffusées dans la presse européenne, vont servir à la campagne de sensibilisation à la cause boer. Le président Kruger et sa famille sont partis pour l'Europe en 1900 dans l'idée de trouver de nouveaux alliés — dans l'idée d'entrainer l'Allemagne dans un conflit contre la Grande-Bretagne. Si le Kaiser ne répondra pas à cette demande  — la guerre attendra encore quelques années —, la tournée en Europe sera le révélateur de l'engouement de la population de nombreux pays pour la cause des Boers.


Adolf junior, quant à lui, engagé dans la guerre des Boers comme bien d’autres enfants, membre de l'un des derniers commandos boers alors que la guerre est perdue, il est mort en septembre 1901 — peut-être en sautant sur une mine. Mais du petit cavalier monté sur un âne dont se souvenait Myra, aucune image n’a subsisté.

Dans ce reportage pour la revue hongroise Vasàrnapi Ùjsàg, le 30 décembre 1900, des enfants soldats apparaissent au milieu d'autres combattants boers. On peut imaginer que l'un de ces jeunes pourrait être Adolf Junior qui avait une quinzaine d'années à ce moment.
De nombreux enfants furent faits prisonniers par les Anglais sur le champ de bataille. 6000 prisonniers de guerre furent déportés dans l'île de Sainte Hélène.
Mais beaucoup d'enfants boers furent regroupés dans des camps de concentration comme, ici, celui de Nylstroom où sont morts de malnutrition 544 femmes et enfants entre 1900 et 1902.
Ces camps se présentaient comme des villages de tentes, chaque tente regroupant une famille. Ici, ces enfants sont accompagnés d'une femme noire sans qu'aucune information ne vienne indiquer ni son statut ni la situation de ces enfants (camp de Nylstroom vers 1900).

Et Adolf, leur père, Adolf Guttmann, le grand-père de ma grand-mère ?
Il s’est fondu dans la foule et il a disparu.

Adolf Guttmann, ruiné et malade, a été recueilli par sa fille Madge Eloff après la Première guerre mondiale. Des vingt ans qui précédaient, nul ne sait quelle vie fut la sienne. Il est mort en 1922 à Pretoria. Gravure d'après Frank Dadd (1851-1929), The Graphic, 1899.

lundi 21 octobre 2019

A la recherche d'Adolf Guttmann (1) : enquête

Deux sœurs côte à côte : à gauche la cadette, Salomina Franciska Guttmann dite Myra, et au centre l’aînée, Magdalena Elizabeth Guttmann dite Madge. A droite,


Deux sœurs qui prennent la pose. Nous sommes à la fin de l’année 1900 à Marseille. Avec cet exil qui s’ouvrait devant elles après la guerre des Boers, une page d’histoire se refermait : elles rentraient en Europe, ce continent que les ancêtres de leur mère avaient quitté plus de deux siècles auparavant lors de la révocation de l’édit de Nantes et l’expulsion des protestants de France par Louis XIV en 1685. Ils avaient quitté la Motte-d’Aigue en Provence, La Rochelle, le Poitou, la Normandie, ils avaient fui en Hollande et de là, en 1688, ils s’étaient embarqués pour la colonie du Cap de Bonne-Espérance.

Deux sœurs. Leur mère, la descendante de huguenots français, était morte cinq ans plus tôt. D’elle, pas un mot pour l’instant.
Leur père, lui, était né quelque part en Pologne — ou en Allemagne — vers le milieu du XIXe siècle, et nul ne savait rien de lui : ni d’où il venait, ni où il avait disparu.
De cet homme, longtemps, nous n’avons rien su ou presque. Il était parfois Allemand, parfois Polonais et — là ma grand-mère baissait la voix — juif. Le seul juif de la famille et on ne savait même pas ce qu’il était — un Polonais, un Allemand ? La voix de ma grand-mère remontait — converti tout de même, plus vraiment juif non plus.
Elle me racontait que cet homme avait été le père de mon arrière-grand-mère et qu’ensuite on l’avait chassé à coups de cravache — « on » était peut-être sa femme mais « on » pouvait également être sa fille, Madge, la sœur aînée de mon arrière-grand-mère, peut-être Myra également, je n’ai jamais bien su : j’ai entendu tant de fois cette histoire sans y attacher foi.

(1)
Des horlogers de Sheffield ?

De lui, rien ne semblait avoir survécu, pas une seule photo de lui, pas une anecdote au-delà du fait qu’on l’ait chassé, pas une explication. Ni date ni lieu de naissance, ni date ni lieu de décès. Juste un nom : Adolf Guttmann ou Gutmann, né au milieu du XIXe siècle quelque part entre Berlin et Varsovie et mort après 1900 quelque part en Afrique.

Carte de la partie européenne de l’Empire russe, Atlas of the World, James Wyld, 1864

Longtemps, je n’ai rien voulu savoir de cette histoire sud-africaine. Longtemps, les recherches n’ont donné que de très maigres indices.
Et puis peu à peu les pièces du puzzle se sont emboîtées.

 
 La première piste mène en Angleterre, à Sheffield. Les frères Tobias et Isaac Guttmann se lancent dans l’horlogerie et la coutellerie vers le milieu du XIXe siècle. Tobias avait sa boutique au 22 High Street, et Isaac la sienne au 21 Fargate où il tenait également une bijouterie. Ils appartenaient tous deux à la communauté juive de la ville dont ils étaient des membres respectés. L’un et l’autre ont eu beaucoup d’enfants : Joseph, Alexandra, Florence, Bertha, Jeannette Marie chez Isaac ; Bertha encore, Leonora, Joseph de nouveau, Rosie, Philip, Edith chez Tobias — et ce ne sont que les survivants. Tout ne va sans doute pas toujours à merveille pour les deux frères : Isaac a malheureusement fait faillite en 1860 — mais il s’est ensuite associé à son frère pour fonder la maison Guttmann Frères, horlogers, un vrai succès cette fois-ci.




Mais ni Isaac ni Tobias ne sont originaires d’Angleterre.

Si la date à laquelle ils ont émigré reste inconnue, nous savons qu’ils sont nés, le premier en 1833 et le second en 1835 à Kalisz, en Pologne russe, à quelques km de la frontière prussienne, l'un des shtetls les plus occidentaux de l’empire russe.

Kalisz.

Kalisz, le quartier juif de Chmielnik sur une carte postale envoyée en 1904 (la double date – 3/16 juin – fait référence aux calendriers russe/julien et européen/grégorien). « Le faubourg Khmelnik » , décrit le correspondant dans un français un peu confus, « dont le nom khmel provient du russe et du polonais houblon, est une ruelle entourée de cabarets de l’eau de vie […] »

Lorsque Adolf est arrivé en Afrique du Sud vers 1880 avec un lot de couteaux pour débuter son petit commerce de colporteur, il venait tout droit de Sheffield, tout droit du 22 High Street, Guttmann Frères, horlogers-couteliers.
Mais voilà, ni Tobias, ni Isaac n’ont eu de fils prénommé Adolf. Des filles, oui, Florence, Bertha, Jeannette, Alexandra. L'un et l'autre ont également chacun eu un fils, tous deux nommés Joseph — les cousins Joseph.
Mais aucun Adolf Guttmann ne figure sur les registres de naissance en Grande-Bretagne


Qui alors était la vraie famille d’Adolf ? En quoi était-il apparenté à ces Guttmann de Sheffield ?

Là, les pistes sont restées longtemps brouillées. Car il reste bien peu de choses d’Adolf : un acte de mariage, un nom sur les actes de naissances de ses enfants, quelques allusions au hasard d’une lettre, et son acte de décès — un indice, enfin.
Il serait mort à Johannesburg en 1922, « âgé de 74 ans ».
Bien, le voilà désormais né quelque part entre Berlin et Varsovie, vers 1848.
Mais voilà, parmi tous les Guttmann dont l’acte de naissance a été conservé ici ou là, de l’Est à l’Ouest de l’Europe, il ne figure aucun Adolf Guttmann, ni en 1848, ni avant, ni après. Aucun.

Pourtant Adolf, à une toute petite échelle, est devenu l’un des maillons du petit monde politique sud-africain à la veille de la guerre des Boers — la guerre entre la Grande-Bretagne et la petite république du Transvaal entre 1899 et 1902 — un petit maillon entre les juifs de Johannesburg et les Afrikaners sûrs de leur supériorité raciale de Pretoria : un maillon suffisamment bien placé pour que les filles d'Adolf figurent dans la presse internationale pour une brève période de célébrité comme héroïnes de la guerre des Boers. C'est le cas par exemple ci-dessous dans un périodique hongrois, Vasárnapi Újság, le 30 décembre 1900, qui les présente, à tort, comme les petites-filles du président Kruger.

« Des combattantes boers en armes : la combativité des Boers depuis le début du conflit est démontrée par le fait qu’on rencontre, aux côtés des hommes, non seulement des vieillards et des enfants, mais même des femmes qui prennent les armes. En l’occurrence, un une unité d’Amazones a même été formée à Pretoria. Nous vous en présentons ici trois de leurs membres, toutes trois des petites-filles de Kruger. Ce sont Mrs. Eloff, Miss Mira Guttmann and Miss Flanagan. Ces dames accompagnent aujourd’hui leur grand-père dans sa tournée des États européens. »
L’image est à la fois différente et très proche de celle qui figure plus haut, les exilées en armes sur la première photo (elles semblent toutes sortir de la même séance de pose, donc sans doute du studio Nadar à Marseille) : Madge a juste tourné la tête. Mais la qualité de l’image est bien inférieure et on peut imaginer que pour la publication dans la presse, un deuxième cliché réalisé lors de la même séance a été redessiné et gravé.


(2)
 Un homme venu de Kalisz

Si infimes que soient ses traces, un jour, on finit bien par mettre la main sur lui. Une phrase dans un article, une allusion qui ouvre de nouvelles pistes et finalement, il est là.

Cette deuxième piste suit un chemin sinueux jusqu’en Pologne : tout commence par une lettre expédiée de Varsovie et conservée dans je ne sais plus quel dossier d’archives à Pretoria.
Adolf avait donc une sœur, Franciszka Goldberg née Guttmann, résidant à Varsovie et qui vers 1902, à la fin de la guerre des Boers, écrivit aux autorités sud-africaines pour obtenir des nouvelles de ses deux frères, Adolf et Izidore Olympius.

Cette Franciszka, la sœur d’Adolf, elle, nous l’avons aisément retrouvée : elle est née en octobre 1860 à Varsovie, fille d'Henryk Guttmann et Salomé Redlich son épouse. Henryk et Salomé s’étaient mariés en 1857 à Kalisz où ils étaient nés tous deux : cette fois, les registres sont parfaitement clairs. Henryk se révèle être celui des trois frères Guttmann qui est resté en Pologne. Frère d’Isaac et de Tobias, il apparaît sous le nom d’Henry dans les sources anglaises, et d’Henryk sur l’acte de naissance de sa fille à Varsovie.

Voilà donc le père d’Adolf, Henryk Guttmann.

Henryk Guttmann en 1864 — je n’identifie pas l’objet sur sa gauche, posé sur ce qui ressemble à une console ou à une cheminée. Une pieuse statuette ?

Des trois frères Guttmann, il semble être le seul à ne pas porter un prénom juif mais en fait, il n’a pris ce prénom d’Henryk qu’à partir du moment où il s’est installé à Varsovie : il figure sur les registres de naissances sous le nom de Hajman Nuchem Guttmann, né en 1824 à Kalisz, et c’est sous ce nom qu’il a épousé Salomé Redlich en 1857.
L’acte de naissance de sa fille née à Varsovie en 1860 porte certes le nom d’Henryk — mais il avait déjà deux fils nés à Kalisz en 1858 et 1859, deux enfants qu’il avait déclarés sous son premier nom d’Hajman Nuchem Guttmann : Joseph et Izidore, les deux frères de Franciszka.

Et Adolf ? Notre Adolf qui en mourant en 1922 à 74 ans aurait dû naître en 1848 ?

Un. Ce n’est qu’une hypothèse sans doute mais il se peut que l’acte de décès d’Adolf ait comporté une erreur ou qu’il ait été mal lu par ceux qui l’ont retranscrit. Adolf ne serait donc pas mort à 74 ans mais à 64 et dans ce cas, il ne serait pas né en 1848 mais bien en 1858.

Deux. Hajman Nuchem Guttmann et Salomé Redlich ont eu deux fils à Kalisz, en 1858 et 1859 : Joseph et Izidore. C’est encore une hypothèse bien entendu, mais de même que Hajman a changé son prénom pour Henryk, il a pu choisir pour son premier-né, Joseph, le second prénom moins juif, plus moderne et européen d’Adolf (moins original tout de même qu’Olympius).

Récapitulons. Soit donc un enfant juif du shtetl de Kalisz, en Pologne russe, parti vivre à Varsovie à l’âge de deux ans, né Joseph en 1858 et devenu Adolf par la suite. Cet Adolf s’est ensuite rendu à Sheffield pour y retrouver ses oncles, Isaac et Tobias, et ses cousins, Joseph et Joseph, tous horlogers bijoutiers couteliers. De là, il est parti avec l’un des cousins Joseph vers l’Afrique du Sud à la fin des années 1870 et là, par un grand saut dont nous ne savons pas grand chose, il s’est retrouvé des années plus tard petit maillon entre les juifs de Johannesburg et les Afrikaners de Pretoria, au plus près du pouvoir politique et économique.

Près de la fortune, peut-être, qui sait ?
Une affaire à suivre donc.

Un homme marche dans Johannesburg

vendredi 11 octobre 2019

Mains

  



—  C’est toi, sur cette photo ?
—   Hm, je ne sais pas. Pas sûre. Tu l’as trouvée où ?
—   Dans la grande boîte, avec les autres.
—   C’est peut-être moi… ou peut-être sa sœur à lui…
—   La sœur de Georges ?
—   Pas sûre non plus, peut-être moi. La photo est floue, tout de même.
—   Si c’est toi, tu as bougé. J’aime le drap blanc derrière, le mur de planches : j’imagine tes parents marchant dans cette foire dans le Nord, à Valenciennes. Ils passent par hasard devant la baraque du photographe et là, toi, tu commences juste à marcher et ils sont fiers de toi, ils voudraient bien une photo.
—   Tu crois ?

Elle n'aime pas les photos, elle ne s'aime pas, elle ne s'est jamais beaucoup aimé, Nelly.
Elle n'a jamais aimé grand monde non plus.

—   Sauf qu’ils ne savent pas bien comment s’y prendre, tes parents. Une si petite fille, où la mettre ? Les adultes, eux, s’assoient sur le tabouret devant le drap, le photographe les cadre serré et il garde juste un buste sur un fond blanc.
—   Avec les plis du drap… une vraie photo de pauvre !
—   Oui, bien sûr. Ton père est resté près du photographe, on ne le voit pas, ils discutent entre hommes — ah, comment va-t-on faire… et il ne faut pas que l'enfant se mette à pleurer… et elle ne doit pas bouger… Ta mère, c'est elle qui voulait la photo, je crois, et maintenant, elle a peur que tu tombes et elle te tient ferme.
—   Je commence à marcher, tu as dit.
—   Elle voulait sans doute à un moment lâcher ton bras, reculer, mais tu n’étais pas encore très solide sur tes pieds. Alors, on ne pouvait peut-être pas faire mieux… Il y a peut-être eu un second cliché, plus net, que le photographe aurait recoupé et qui s’est perdu. Tu vois, comme ça, on verrait à peine la main qui te tient :



Elle n'aime pas cette idée, qu'on la tienne par la main, qu'on l'ait tenue un jour par la main. Qu'elle ait été trop petite pour se tenir droite d'elle-même.
Elle n'aime pas se souvenir qu'elle a été enfant.

—   Hm, vraiment non, je ne m’en souviens pas. Et de toute façon, ce n’est peut-être pas moi. Si c’est moi, je me demande pourquoi ma mère n’est pas sur la photo, vraiment côte à côte avec moi. Une photo où je serais sur les genoux de ma mère, tu comprends ? Alors que là, une photo de prisonnière…
—   Ils voulaient sans doute un portrait de toi, juste toi.
—   Juste moi. Au cas où ils me perdraient.
—   Ils avaient perdu un autre enfant, non ?
—   Hm, hm. Ou bien ce n’est pas ma mère… mais qui, alors ? Une voisine ? La bonne ?  Voilà, la bonne m’a emmenée à la foire, elle m’a acheté le petit seau, nous arrivons devant la baraque du photographe et… Il y a une photo de moi avec ma mère, quelque part ?

Une autre histoire de main coupée, oui, une autre photo.

—   Oui et non. Tu te rappelles ce document ?



—   Ah, l’Ausweis — oui, bien sûr. Nous sommes allées, maman et moi, à la Kommandantur pour le faire, le lendemain de mes douze ans, en août 1918. L’Ausweis de mon anniversaire…



—   Et là, ce n’est pas une photo d’identité.
— Voyons, c’était la guerre ! D'abord, la ville était occupée. Ensuite, à partir de mai 1918, Valenciennes a été bombardée : l’examen d’entrée au lycée, je l’ai passé dans une cave, les avions survolaient la ville jour et nuit, des bombes tombaient un peu partout.  Après on a vu arriver les réfugiés de Douai et Cambrai en septembre. Et quand les Allemands nous ont évacués à notre tour en octobre, il fallait toujours avoir cette carte sur soi.
—   Évacués ?
—   Le front se rapprochait, on nous a jetées sur les routes, maman et moi. On a marché vers Mons, Liège. Enfin, il n’était pas question de se faire photographier à cette époque.
—   Et pourtant, il fallait bien une photo pour la carte.
—   On bricolait, j’imagine.
—   Regarde bien, caché sous le coup de tampon, ton bras gauche sort de l’image.


—   Eh bien ?
—   Dans la boîte, il y avait aussi cette photo de ta mère.
—   Des photos de ma mère dans cette boîte ? Avec mes photos à moi ? Je pensais les avoir toutes jetées.
—  Une ou deux seulement, ne t'en fais pas, tu as réussi à presque tout jeter, presque tout. Celle-ci était dans une pochette de papier gaufré bleu — les tiennes sont dans la pochette blanche d’un studio boulevard du Montparnasse, bien séparées. Regarde.



—   Je vois. Une main sur l’épaule. Une laide petite patte noire, ma main.
—   Ta main sur son épaule. Et le même tampon bleu de la Kommandantur. Vous avez peut-être fait vos papiers le même jour ?
—   Oh non, elle avait son Ausweis depuis longtemps. Elle avait dû couper la photo bien avant. Comme ça, ma mère se promenait dans Valenciennes avec ma main sur son Ausweis… Imagine que je sois morte, à ce moment-là… sous les bombes qui tombaient sur la ville. Ma mère restait avec une petite griffe noire accrochée à son chemisier blanc. Je restais sa prisonnière pour l'éternité.
—  C'est elle qui restait ta prisonnière pour l'éternité. Tu lui en veux toujours ? Après si longtemps, alors que vous avez fini par mourir l'une et l'autre ? Regarde, on peut reconstituer l’image sans mal.



—   Oui, je vois, une photo de studio. Nous avions posé toutes les deux devant une toile peinte, j’avais mis ma main sur son épaule comme le photographe me l'avait demandé (jamais je ne l'aurais fait de moi-même, n'est-ce pas), nous avions fixé l’objectif, nous n’avions souri ni l’une ni l’autre — c’était la guerre — et ensuite, elle, elle a coupé notre photo en deux pour de foutus papiers. Pense un peu, nous avions posé pour mon père, pour envoyer une photo à mon père.
—   Ton père ?
—   Mon père prisonnier, quelque part à l’Est. Et elle, elle coupe la photo au lieu de l'envoyer.
—   C’est peut-être un double ? Une première photo qu’on envoie à ton père, et une autre qu’on découpe pour les Allemands ?

Elle se retourne dans sa tombe, je le sens.
—   Hm, vraiment non, je ne me souviens de rien. Je suis si loin.

Une première version de ce post avait été publié en janvier 2013.