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lundi 21 octobre 2019

A la recherche d'Adolf Guttmann (1) : enquête

Deux sœurs côte à côte : à gauche la cadette, Salomina Franciska Guttmann dite Myra, et au centre l’aînée, Magdalena Elizabeth Guttmann dite Madge. A droite,


Deux sœurs qui prennent la pose. Nous sommes à la fin de l’année 1900 à Marseille. Avec cet exil qui s’ouvrait devant elles après la guerre des Boers, une page d’histoire se refermait : elles rentraient en Europe, ce continent que les ancêtres de leur mère avaient quitté plus de deux siècles auparavant lors de la révocation de l’édit de Nantes et l’expulsion des protestants de France par Louis XIV en 1685. Ils avaient quitté la Motte-d’Aigue en Provence, La Rochelle, le Poitou, la Normandie, ils avaient fui en Hollande et de là, en 1688, ils s’étaient embarqués pour la colonie du Cap de Bonne-Espérance.

Deux sœurs. Leur mère, la descendante de huguenots français, était morte cinq ans plus tôt. D’elle, pas un mot pour l’instant.
Leur père, lui, était né quelque part en Pologne — ou en Allemagne — vers le milieu du XIXe siècle, et nul ne savait rien de lui : ni d’où il venait, ni où il avait disparu.
De cet homme, longtemps, nous n’avons rien su ou presque. Il était parfois Allemand, parfois Polonais et — là ma grand-mère baissait la voix — juif. Le seul juif de la famille et on ne savait même pas ce qu’il était — un Polonais, un Allemand ? La voix de ma grand-mère remontait — converti tout de même, plus vraiment juif non plus.
Elle me racontait que cet homme avait été le père de mon arrière-grand-mère et qu’ensuite on l’avait chassé à coups de cravache — « on » était peut-être sa femme mais « on » pouvait également être sa fille, Madge, la sœur aînée de mon arrière-grand-mère, peut-être Myra également, je n’ai jamais bien su : j’ai entendu tant de fois cette histoire sans y attacher foi.

(1)
Des horlogers de Sheffield ?

De lui, rien ne semblait avoir survécu, pas une seule photo de lui, pas une anecdote au-delà du fait qu’on l’ait chassé, pas une explication. Ni date ni lieu de naissance, ni date ni lieu de décès. Juste un nom : Adolf Guttmann ou Gutmann, né au milieu du XIXe siècle quelque part entre Berlin et Varsovie et mort après 1900 quelque part en Afrique.

Carte de la partie européenne de l’Empire russe, Atlas of the World, James Wyld, 1864

Longtemps, je n’ai rien voulu savoir de cette histoire sud-africaine. Longtemps, les recherches n’ont donné que de très maigres indices.
Et puis peu à peu les pièces du puzzle se sont emboîtées.

 
 La première piste mène en Angleterre, à Sheffield. Les frères Tobias et Isaac Guttmann se lancent dans l’horlogerie et la coutellerie vers le milieu du XIXe siècle. Tobias avait sa boutique au 22 High Street, et Isaac la sienne au 21 Fargate où il tenait également une bijouterie. Ils appartenaient tous deux à la communauté juive de la ville dont ils étaient des membres respectés. L’un et l’autre ont eu beaucoup d’enfants : Joseph, Alexandra, Florence, Bertha, Jeannette Marie chez Isaac ; Bertha encore, Leonora, Joseph de nouveau, Rosie, Philip, Edith chez Tobias — et ce ne sont que les survivants. Tout ne va sans doute pas toujours à merveille pour les deux frères : Isaac a malheureusement fait faillite en 1860 — mais il s’est ensuite associé à son frère pour fonder la maison Guttmann Frères, horlogers, un vrai succès cette fois-ci.




Mais ni Isaac ni Tobias ne sont originaires d’Angleterre.

Si la date à laquelle ils ont émigré reste inconnue, nous savons qu’ils sont nés, le premier en 1833 et le second en 1835 à Kalisz, en Pologne russe, à quelques km de la frontière prussienne, l'un des shtetls les plus occidentaux de l’empire russe.

Kalisz.

Kalisz, le quartier juif de Chmielnik sur une carte postale envoyée en 1904 (la double date – 3/16 juin – fait référence aux calendriers russe/julien et européen/grégorien). « Le faubourg Khmelnik » , décrit le correspondant dans un français un peu confus, « dont le nom khmel provient du russe et du polonais houblon, est une ruelle entourée de cabarets de l’eau de vie […] »

Lorsque Adolf est arrivé en Afrique du Sud vers 1880 avec un lot de couteaux pour débuter son petit commerce de colporteur, il venait tout droit de Sheffield, tout droit du 22 High Street, Guttmann Frères, horlogers-couteliers.
Mais voilà, ni Tobias, ni Isaac n’ont eu de fils prénommé Adolf. Des filles, oui, Florence, Bertha, Jeannette, Alexandra. L'un et l'autre ont également chacun eu un fils, tous deux nommés Joseph — les cousins Joseph.
Mais aucun Adolf Guttmann ne figure sur les registres de naissance en Grande-Bretagne


Qui alors était la vraie famille d’Adolf ? En quoi était-il apparenté à ces Guttmann de Sheffield ?

Là, les pistes sont restées longtemps brouillées. Car il reste bien peu de choses d’Adolf : un acte de mariage, un nom sur les actes de naissances de ses enfants, quelques allusions au hasard d’une lettre, et son acte de décès — un indice, enfin.
Il serait mort à Johannesburg en 1922, « âgé de 74 ans ».
Bien, le voilà désormais né quelque part entre Berlin et Varsovie, vers 1848.
Mais voilà, parmi tous les Guttmann dont l’acte de naissance a été conservé ici ou là, de l’Est à l’Ouest de l’Europe, il ne figure aucun Adolf Guttmann, ni en 1848, ni avant, ni après. Aucun.

Pourtant Adolf, à une toute petite échelle, est devenu l’un des maillons du petit monde politique sud-africain à la veille de la guerre des Boers — la guerre entre la Grande-Bretagne et la petite république du Transvaal entre 1899 et 1902 — un petit maillon entre les juifs de Johannesburg et les Afrikaners sûrs de leur supériorité raciale de Pretoria : un maillon suffisamment bien placé pour que les filles d'Adolf figurent dans la presse internationale pour une brève période de célébrité comme héroïnes de la guerre des Boers. C'est le cas par exemple ci-dessous dans un périodique hongrois, Vasárnapi Újság, le 30 décembre 1900, qui les présente, à tort, comme les petites-filles du président Kruger.

« Des combattantes boers en armes : la combativité des Boers depuis le début du conflit est démontrée par le fait qu’on rencontre, aux côtés des hommes, non seulement des vieillards et des enfants, mais même des femmes qui prennent les armes. En l’occurrence, un une unité d’Amazones a même été formée à Pretoria. Nous vous en présentons ici trois de leurs membres, toutes trois des petites-filles de Kruger. Ce sont Mrs. Eloff, Miss Mira Guttmann and Miss Flanagan. Ces dames accompagnent aujourd’hui leur grand-père dans sa tournée des États européens. »
L’image est à la fois différente et très proche de celle qui figure plus haut, les exilées en armes sur la première photo (elles semblent toutes sortir de la même séance de pose, donc sans doute du studio Nadar à Marseille) : Madge a juste tourné la tête. Mais la qualité de l’image est bien inférieure et on peut imaginer que pour la publication dans la presse, un deuxième cliché réalisé lors de la même séance a été redessiné et gravé.


(2)
 Un homme venu de Kalisz

Si infimes que soient ses traces, un jour, on finit bien par mettre la main sur lui. Une phrase dans un article, une allusion qui ouvre de nouvelles pistes et finalement, il est là.

Cette deuxième piste suit un chemin sinueux jusqu’en Pologne : tout commence par une lettre expédiée de Varsovie et conservée dans je ne sais plus quel dossier d’archives à Pretoria.
Adolf avait donc une sœur, Franciszka Goldberg née Guttmann, résidant à Varsovie et qui vers 1902, à la fin de la guerre des Boers, écrivit aux autorités sud-africaines pour obtenir des nouvelles de ses deux frères, Adolf et Izidore Olympius.

Cette Franciszka, la sœur d’Adolf, elle, nous l’avons aisément retrouvée : elle est née en octobre 1860 à Varsovie, fille d'Henryk Guttmann et Salomé Redlich son épouse. Henryk et Salomé s’étaient mariés en 1857 à Kalisz où ils étaient nés tous deux : cette fois, les registres sont parfaitement clairs. Henryk se révèle être celui des trois frères Guttmann qui est resté en Pologne. Frère d’Isaac et de Tobias, il apparaît sous le nom d’Henry dans les sources anglaises, et d’Henryk sur l’acte de naissance de sa fille à Varsovie.

Voilà donc le père d’Adolf, Henryk Guttmann.

Henryk Guttmann en 1864 — je n’identifie pas l’objet sur sa gauche, posé sur ce qui ressemble à une console ou à une cheminée. Une pieuse statuette ?

Des trois frères Guttmann, il semble être le seul à ne pas porter un prénom juif mais en fait, il n’a pris ce prénom d’Henryk qu’à partir du moment où il s’est installé à Varsovie : il figure sur les registres de naissances sous le nom de Hajman Nuchem Guttmann, né en 1824 à Kalisz, et c’est sous ce nom qu’il a épousé Salomé Redlich en 1857.
L’acte de naissance de sa fille née à Varsovie en 1860 porte certes le nom d’Henryk — mais il avait déjà deux fils nés à Kalisz en 1858 et 1859, deux enfants qu’il avait déclarés sous son premier nom d’Hajman Nuchem Guttmann : Joseph et Izidore, les deux frères de Franciszka.

Et Adolf ? Notre Adolf qui en mourant en 1922 à 74 ans aurait dû naître en 1848 ?

Un. Ce n’est qu’une hypothèse sans doute mais il se peut que l’acte de décès d’Adolf ait comporté une erreur ou qu’il ait été mal lu par ceux qui l’ont retranscrit. Adolf ne serait donc pas mort à 74 ans mais à 64 et dans ce cas, il ne serait pas né en 1848 mais bien en 1858.

Deux. Hajman Nuchem Guttmann et Salomé Redlich ont eu deux fils à Kalisz, en 1858 et 1859 : Joseph et Izidore. C’est encore une hypothèse bien entendu, mais de même que Hajman a changé son prénom pour Henryk, il a pu choisir pour son premier-né, Joseph, le second prénom moins juif, plus moderne et européen d’Adolf (moins original tout de même qu’Olympius).

Récapitulons. Soit donc un enfant juif du shtetl de Kalisz, en Pologne russe, parti vivre à Varsovie à l’âge de deux ans, né Joseph en 1858 et devenu Adolf par la suite. Cet Adolf s’est ensuite rendu à Sheffield pour y retrouver ses oncles, Isaac et Tobias, et ses cousins, Joseph et Joseph, tous horlogers bijoutiers couteliers. De là, il est parti avec l’un des cousins Joseph vers l’Afrique du Sud à la fin des années 1870 et là, par un grand saut dont nous ne savons pas grand chose, il s’est retrouvé des années plus tard petit maillon entre les juifs de Johannesburg et les Afrikaners de Pretoria, au plus près du pouvoir politique et économique.

Près de la fortune, peut-être, qui sait ?
Une affaire à suivre donc.

Un homme marche dans Johannesburg

samedi 12 novembre 2016

Gdansk, chantiers navals

A Gdansk.
En ville, au milieu des maisons anciennes — ou plutôt des maisons reconstruites dans les années 1950, en ciment, mais sous la forme de l'ancienne ville hanséatique, je pensais être à Dantzig. Ici sur le site des chantiers navals, avec la pluie qui menaçait, j'étais à Gdansk.
Des grues comme de grands monstres, comme les créatures venues de Mars dans la Guerre des mondes. Elles se dressent immobiles et muettes dans le ciel du Nord.
A leurs pieds, des navires en cale sèche, eux aussi comme abandonnés sur la terre ferme — une terre si plate, si monotone, si dépouillée de toute vie.
Trois ouvriers passent derrière moi, casqués et bottés, ils traversent un pont pour rejoindre leur voiture — juste une seule voiture garée là dans l'herbe, sous un grand peuplier, devant la promesse d'un buffet-bar quelque part par là.
Ils font claquer leurs portières, des hommes las qui rentrent chez eux après leur journée de travail — juste trois ouvriers sur cet immense chantier. La voiture s'éloigne, c'est comme si le soir tombait plus vite.
Devant ces grues à l'abandon, je pense aux événements de décembre 1970 quand avaient éclaté des révoltes à Gdansk, Szczecin et Gdynia : le prix des produits alimentaires avait connu une hausse de près de 100 %. Ces révoltes avaient été alors réprimées dans le sang — elles forment une large part du film d'Andrzej Wajda L'homme de fer, avec notamment ces images d'archives intégrées au récit de l'été 1980. En effet, l'économie polonaise, un temps plus dynamique, présenta de nouveaux signes d'essoufflement dès 1976. En juillet 1980, l'annonce d'une nouvelle et importante hausse des prix des produits alimentaires provoqua un nouveau soulèvement en Pologne, et les chantiers Lénine de Gdansk furent les premiers à débrayer sous la conduite de Lech Walesa. La grève généralisée à tout le pays aboutit le 31 août 1980 à la signature des Accords de Gdansk entre le gouvernement polonais et Lech Walesa qui prend alors la tête du syndicat indépendant Solidarnosc.
Le 31 août 1980, à l'issue de 14 jours de grève au chantier naval Lénine de Gdansk, le vice-Premier ministre Mieczyslaw Jagielski et Lech Wałęsa signent les Accords de Gdansk qui ouvrent la voie à la constitution des syndicats indépendants. Ces accords sont signés devant l'assemblée générale des délégués des entreprises en grève dans la région.
Les chantiers navals de Gdansk, alors Dantzig, étaient nés en 1854 sur un bras mort de la Vistule — le Königliche puis Kaiserliche Werft Danzig, devenu Danziger Werft après 1919, lorsque Dantzig a été transformée en ville libre par le Traité de Versailles. Trop petit pour construire des navires de grande dimension, contrairement à Wilhelmshaven ou à Kiel, il est devenu le premier chantier de U-Boot ou sous-marins lors de la Première guerre mondiale. Après 1919, le chantier perd de son importance malgré les financements anglais et français et les commandes de l'État polonais et l'activité pâtit du statut de Dantzig désormais coupé politiquement et géographiquement de l'Allemagne : s'il y avait encore 3 368 ouvriers en 1924, ils n'étaient plus que 837 en 1933. C'est à Dantzig que débute la Seconde guerre mondiale et l'Allemagne nazie se saisit immédiatement du chantier d'où sortiront 42 U-Booten entre 9142 et 1944.
Dantzig tomba en janvier 1945 lors de la grande offensive Vistule-Oder menée par l'Armée rouge, la ville est partiellement détruite mais les Soviétiques vont s'efforcer de remettre en marche les chantiers le plus rapidement possible. Le Stocznia Gdańska est officiellement créé le 25 juillet 1945 en remplacement des chantiers tenus par les Allemands pendant la guerre. Le premier navire construit dans le chantier à cette période sera le cargo-charbonnier Soldek devenu navire-musée et amarré devant le Musée maritime polonais. Pendant de nombreuses années, le chantier — devenu chantier Lénine en 1967 — construisit des navires essentiellement destinés à l'armement soviétique : celui-ci représentait 98 % des commandes.

Dans les années 1980, le chantier naval occupait plus de 70 ha. Seuls 40 ha sont encore en activité, essentiellement occupés par la réparation navale et la transformation de navires ou la fabrication de turbines pour les éoliennes. Le reste des terrains se partage entre friches industrielles et terrains voués à la construction d'une zone d'activités commerciales. Quant à l'effectif, il a été en gros divisé par huit en 30 ans : le chantier employait 17 000 personnes au début des années 1980 et il y en a à peine plus de 2 000 aujourd’hui.  En effet, après la chute du communisme et l'ouverture du pays, au début des années 1990, les chantiers ont été privatisés, ils ont perdu leur nom de Chantiers Lénine pour devenir Stocznia Gdańska S.A. dont le capital était détenu à la fois par l’État (60 %) et par des intérêts privés (40 % des parts). En 1997, le chantier était au bord de la faillite et fut alors racheté par celui de Gdynia, lequel a cédé la plus grosse partie de son actif en 2006. Désormais, l'actionnaire très largement majoritaire (75 %) est l'Industrial Union of Donbass, le plus important groupe sidérurgique Ukrainien.
Briques, portes métalliques, volets clos, vitres brisées.

 Passerelles, passages clos, cours, murs aveugles.

Ici, la coque retournée d'un bateau, comme le casque d'un chevalier teutonique.
Et ces arbres, ces hautes herbes qui reprennent le dessus.

De-ci de-là, un bateau — de tous petits, de très grands. Des couleurs toujours, le rouge vif et le vert cru qui tranchent sur la brique comme sur le gris du ciel de la Baltique.
Invitations au voyage, toujours, ou au rêve, encore. Ville fantôme en marge d'une ville fantôme, chacune évoquant un passé autre que celui de sa sœur — ville des chevalier et cité baroque, ville aux pignons de briques ajourés, ville des marchands de la Hanse et ville d'armateurs, ville d'ouvriers et ville de luttes, ville allemande et ville polonaise, ville juive aussi, ville occupée, ville martyre, ville repeuplée — tour à tour colons allemands puis populations de Pologne centrale, les uns effaçant la présence des autres qui eux-mêmes avaient effacés… —, ville reconstruite effaçant toute trace architecturale de l'Empire allemand pour revenir à un monde idéalisé d'avant 1793, cimetières vidés, pierres tombales privées de leurs inscriptions, topographie bouleversée, rues, quartiers, bâtiments dotés de noms tous neufs.

Briques.
Vitres.
Métal.
Hommes.
Que reste-t-il sinon les couleurs, l'odeur de la mer, le cri des oiseaux, la mémoire.