lundi 2 janvier 2023

Bals — une photo, une enquête

Deux petits garçons. L'un goguenard, l'autre effrayé.

Au dos, quelques lignes, juste de quoi assurer une identité, retracer une vie : Emile Rigault, dix ans, Fernand Rigault, deux ans. Mais d'abord, le nom de leur père, Armand, entrepreneur de bals à Cerisiers.

Je trouve cette petite photo carte dans la caisse verte d'un bouquiniste parisien, à deux pas du Pont-Neuf mais Cerisiers, je connais bien. 

Cerisiers dans le pays d'Othe au nord de la Bourgogne, vers 1890 © Delcampe
 
Cerisiers dans l'Yonne, tout resserré dans le creux au pied des collines, la route qui descend abruptement vers le village, les arbres tout autour, le clocher de l'église et la petite place avec ses commerces, juste au centre. Un hôtel à l'abandon depuis des lustres sur la rue principale. Une placette avec ses marronniers toujours bien taillés avec un panneau intrigant : autrefois, dans une grange à l'écart de la route, il y avait un musée de la poupée et des automates. 

mercredi 27 avril 2022

Une famille

Sur la table est posée une photo. Savoir d'où elle vient reste un mystère, peut-être a-t-elle un lien avec la famille de Victor et de Frieda Kohn, déportés à Auschwitz le 31 juillet 1944 et assassinés à leur arrivée, une image parmi d'autres dans un lot de photos acheté à un marché aux vieux papiers : l'une de ces photos de famille, en format "carte postale" et datée de 1931, était en effet adressée à Mme et Mr Kohn, à leur adresse parisienne rue de Doudeauville,  et une autre de vingt ans plus ancienne au père de Victor, Mor Kohn, imprimeur à Vacz en Hongrie.

Mais cette photo-ci, je ne sais pas. Ce pourrait être une tout autre famille.

Une famille hongroise. Une famille juive de Hongrie, vers 1900 peut-être.

Au dos, des noms. Au crayon en grandes lettres, Klein csalad, famille Klein. A l'encre, emlekul kedves rokonaintol, en mémoire de chers parents — et une liste : Ignatez, puis un prénom que je ne lis pas, peut-être Cecilia, ensuite Rezsö, Rózsi et Gizi. Nous pourrions penser qu'Ignatez est le jeune soldat debout derrière ses parents — mais s'agit-il de ses parents ? Ce sont peut-être les parents de la jeune fille à ses côtés, Cecilia, et celle-ci serait sa fiancée ? Ou est-ce sa sœur ? Ou ce sont ses parents à lui et elle est bien sa fiancée —se ressemblent-ils ? J'image que Rezsö et Rózsi sont les parents, assis un peu raides. Gizi, Gizella, serait alors le nom de la petite fille tout devant, les cheveux sagement nattés sur sa tête, les mains croisées sur sa jolie robe bien repassée mais les genoux nus et ronds de l'enfant habituée à courir librement et juste posée là, un instant, devant l'objectif du photographe.

La photo, il y a longtemps sans doute, a été pliée en quatre. Peut-être pour être gardée dans un portefeuille.

Les plis ont marqué le papier et légèrement écorché le tirage photographique même si, aujourd'hui, la photo est parfaitement plane et lisse : un siècle a passé depuis le portefeuille. Les plis enferment les femmes avec les femmes, les hommes avec les hommes, la fille avec la mère, le fils avec le père.

Gizi, elle, est coupée d'une croix sur son visage, une croix qui sépare son œil gauche de son œil droit, un ligne qui tranche l'œil droit en deux minces traits noirs, une croix qui sépare la partie lumineuse de son visage de la partie restée dans l'ombre. Il a vraiment fallu que j'agrandisse l'image pour que je note que sa tresse est ornée d'un large ruban blanc. 

Cette croix comme une cible sur une petite fille, Gizella Klein, née en Hongrie vers 1900.

Une photo de studio, un jeune homme en uniforme de l'armée austro-hongroise, le père en chapeau tro petit, un peu provincial, sa chaine de montre barrant son gilet juste en dessous de sa cravate étroite — dans sa main gauche, mangé par l'ombre mais souligné par le trait blanc de la pliure, un livre.

Une photo qu'on garde dans son portefeuille, en souvenir de ses chers parents.

C’est au marché aux puces que je t’ai retrouvé

visage de l’angoisse –

graissé comme une vieille machine

une machine à coudre, une machine à moudre.

 

Fontaine de jouvence où meubles et parapluies

qui ont servi pendant mille ans

retrouvent leur sourire vierge

redressent leurs ressorts tordus.

 

Les mêmes meubles et les mêmes parapluies

les mêmes juifs râpés qui ont beaucoup servi

retournent à la circulation

du sang, des choses du destin.

 

Vis humaines rongées comme de vieilles monnaies

retournent dans le grand courant numismatique

- d’où prendraient-elles le repos ?

les voici imprimées de figures fraîches.

 

Sont-ce des choses vues déjà en mon enfance

ou dans une vie antérieure ?

Le siècle passe, ou bien une averse de trains –

qui a le temps de mettre un nom sur les visages ?

 

Peut-être sommes-nous les mêmes un peu partout

le temps peut-être est-il le même –

c’est pour cela que rien ne change

que seul vieillit le changement.

 

Les dieux priés avec les mêmes hiéroglyphes

ils ne nous baisent plus du baiser de leur bouche ;

nos cris usés comme vieux clous

n’enfoncent plus dans l’Eternel...

 

Les paroles ont perdu leur sens depuis longtemps

si longtemps –

                    et voilà, crénom ! qu’elles mûrissent

au seuil du temps qui vient –

de grands évènements passés.

Benjamin Fondane, Radiographies, 1942 - 1943.


lundi 28 décembre 2020

Un immeuble, en mémoire des enfants

Cette photo a appartenu à une camarade de classe d'une jeune fille nommée Rachel et qui vivait au 58 rue Crozatier. Il s'agit sans doute de Rachel Strawczynski, née à Paris le 7 août 1927 et déportée par le convoi 47, le 11 février 1943. Il semble qu'il ne reste aucune autre trace de Rachel.
Un immeuble, 58 rue Crozatier. 

Un immeuble que je vois chaque jour sans lui prêter attention, un immeuble parisien banal de la fin du XIXe siècle, ravalé de frais il y a une dizaine d'années. Murs enduits d'un blanc cassé qui dore dans la lumière du soleil d'après-midi, longs balcons au 2ème et au 5ème étages, persiennes blanches.

Un immeuble.
Une large façade sur la rue Crozatier, puis un long bâtiment étiré le long du passage Driancourt. Un jour de l'année dernière, comme je reviens de la boulangerie ma baguette de pain à la main, je découvre les affichettes sur le mur. Ces affiches, j'en avais déjà vues quelques unes ailleurs dans le quartier — juste un nom sur un immeuble, rue de Citeaux, un nom avenue Daumesnil. Des affichettes "à la mémoire de", bordées de noir, comme on voit en Italie pour annoncer les enterrements.

« Passant, souviens-toi de leur nom »
Là, je m'arrête et je compte. Quarante-cinq noms d'enfants. Sur un immeuble en face de chez moi. Rue Crozatier.

jeudi 30 juillet 2020

Oubliées dans le tiroir

C'est un tiroir dont nous avions oublié l'existence, un tiroir caché sous l'étagère d'une bibliothèque vitrée dont nul ne lit les livres fatigués qui y dorment. Au fond du tiroir, une carte postale de la Grande guerre qui a fait le bonheur de notre enfance, aux uns et aux autres : "n'écoutez pas les mauvais bruits", nous dit-elle. Une monsieur rubicond et heureux à droite, qui se bouche les oreilles. Un maigre vieillard acariâtre qui les écoute, lui, les mauvais bruits et dont les yeux roulent par l'effet d'une rondelle de carton fixée au revers, et qui entraine tour à tour dans la petite fenêtre tout à gauche l'apparition d'un soudard teuton en casque à pointe …
Dans le fond du tiroir, un tube d'acier brillant qui contient encore un peu d'aspirine. Un tube peut-être vieux d'un siècle — qui sait si l'aspirine est encore active ou si elle s'est lentement transformée en poison violent ?

Mais au moment où nous avons ouvert ce tiroir dont nous avions oublié l'existence, il y avait par dessus la carte postale et le tube d'aspirine, cachée par une pile de vieilleries, cette pochette de papier gris épais.

Bernard Rouget exerça à Casablanca dans les années 40. Au-delà des photos du Maroc dont il était tombé amoureux, Rouget (1914-1987) fut également un portraitiste reconnu, d'Albert Camus à Orson Wells ou Marcel Cerdan.
Trois photos à l'intérieur. J'imagine mon père les cacher dans le tiroir le jour où il les avait retrouvées, lui. Retrouvées ailleurs, quelque part dans la pièce. Il les regarde vite, vite, puis regarde autour de lui, réfléchit — où les cacher ? où ne les verrait-elle pas ? où ne les retrouverait-elle pas — ma grand-mère, la grande destructrice de la mémoire de ce qui n'était pas elle ?

Il ouvre le tiroir, glisse la pochette, referme le tiroir puis la porte vitrée de cette bibliothèque que personne n'ouvre et où ne sont rangés que des volumes dépareillés que personne ne lit.

Ensuite, il oublie.
Trois photos posées, des photos de studio, soigneusement éclairées avec ces contrastes de lumières et d'ombres qui signent une époque, des photos un peu trop visiblement retouchées qui font les visages lisses et sans âge.
Trois photos.

Deux de ces images sont datées — sur l'une, 25 octobre 1942, "à mon petit Bernard, pour l'anniversaire de ses sept ans" et une signature que je ne lis pas — pas Papa, par exemple, mais ce qui doit être un diminutif de Georges. Sur l'autre, Casablanca, mars 1945 et la signature du photographe, Rouget. Rien sur la dernière, le portrait de famille avec chien.

jeudi 13 février 2020

Ce siècle-loup — exploration d'un album soviétique


C'est un album de photos à la couverture gris vert. Un de ces albums comme on en trouve dans les sous-sols des librairies d'occasions, les arrières-boutiques des brocantes, les cartons des morts, souvenirs d'un siècle défunt, d'un pays à l'autre, d'une ville à l'autre — cette fois-ci encore, un album moscovite.
Un album de famille, à première vue.
Une famille dans le siècle loup, ce siècle qui s'est jeté sur ses enfants pour mieux les dévorer, de la Carélie au Ienisseï. 
Page 1 : 1933. Rien ne le prouve, rien, mais j'imagine que l'homme qui tient contre lui ses deux enfants est celui qui a rassemblé et collé les photos de cet ensemble : le regard dirigé vers nous à l'ouverture de cet album comme pour nous inviter à suivre sa famille, de génération en génération. Avant que l'album se vide des deux tiers de ses photos.

 

En le feuilletant, on découvre des pages presque vides. J'ai moi-même quelque part un album de famille dans un état similaire : les photos en ont été décollées pour être classées ailleurs — ou juste pour tenter d'effacer des souvenirs cruels.
Peut-être en est-il de même ici et qu'avant de jeter l'album quelqu'un a pris soin de décoller les photos qui lui plaisaient le plus, celles qu'il voulait conserver, dont le souvenir lui tenait à cœur — ou au contraire celles qui lui rappelaient les pires moments de son existence.