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dimanche 14 mai 2017

Citadelles


Citadelle de Tolpak Kala
Nous avons traversé l'Amou Darya au nord d'Ourgench.
Ici, si nous nous en tenons aux noms modernes, nous ne sommes plus dans le Khorezm mais dans la république autonome du Karakalpakstan, la région la plus à l'ouest de l'Ouzbékistan. Au-delà de l'Amou Darya, l'Oxus des Grecs, on peut aussi dire que nous sommes en Transoxiane. Mais l'oasis que nous remontons vers le nord est bien toujours celle du Khorezm et nous traversons Beruni, la ville natale d'Al-Biruni, grand mathématicien, astronome, physicien, médecin, voyageur, philosophe, ami d'Avicenne, qui, vers l'an mil, étudia la possibilité que la Terre tourne à la fois sur elle-même et autour du soleil. Sans doute a-t-il un monument quelque part dans la ville mais nous ne le verrons pas.
La route remonte le long des canaux qui irriguent le désert — plus au nord, l'Amou Darya disparaîtra avant de pouvoir rejoindre la mer d'Aral. Elle longe des villages de pisé — alignements de maisons basses entre les rizières et les champs de blé, haies de jeunes peupliers, oseraies et jonchères.
Devant les maisons, le jardin en cuvette pour l'irrigation : rizières miniature, arbres fruitiers, légumes et fleurs. Une femme assise sur les marches, un chien qui s'éloigne.
Les toits sont isolés des grandes chaleurs par des grands tas de joncs amassés sur les maisons, comme un rudiment de toit de chaume au-dessus des cubes d'argile
A l'horizontale, tout le long des routes, ici comme en n'importe quel point de l'ancienne Union soviétique, on voit courir peints en jaune les tuyaux du gaz.
Et partout les champs bien labourés, la moindre parcelle de terre irrigable est utilisée.
Et puis soudain, c'est le désert. On perd de vue les enfants qui courent, les chiens qui jouent, les femmes qui travaillent, les hommes qui marchent. Il reste le vent, les buissons, les oiseaux, les lézards.
On a perdu les villages, on roule à travers une steppe triste. Des bouquets d'arbres de-ci de-là. Des étangs saumâtres et quelques champs encore, de plus en plus rares. Et d'étranges butées de terre pour borner les terres cultivées.
Plus tard, nous comprendrons que ces butées de terre sont des murs, la trace de villes, de mondes effacés. Effacés par qui ? Sans doute simplement déjà par le temps car ces murs ont des siècles, plus d'un millénaire certainement, et les crues de l'Oxus — l'un des fleuves du Paradis — ont régulièrement ravagé la plaine quand elles en modifiait le cours. Et puis la Transoxiane, comme la Sogdiane et la Bactriane antiques, toutes ces civilisations apparentées au monde iranien, ont plus ou moins disparu sous le choc de la conquête mongole au début du XIIIe siècle. De ces royaumes bâtis d'argile subsistent quelques citadelles et ces murs, qui furent sans doute de hauts remparts et qui aujourd'hui ne forment plus qu'un long monticule terreux d'à peine plus d'un mètre de hauteur.
La steppe encore verte du printemps fait place peu à peu au désert, le Kyzylkoum. Dans le lointain, des collines rocheuses — les monts Sultanuizdag. Nous sommes dans le territoire de l'Elliq Qala — les Cinquante citadelles.
Qu'est-ce qui y est rocher, qu'est-ce qui y est forteresse ?
La voiture s'arrête là, il nous faut poursuivre à pied dans les dunes pour rejoindre la première citadelle.

On donne le nom d'Ayaz Kala à un ensemble de trois forteresses dont la dernière n'est guère plus qu'une ligne creusée dans le sol. La première, la plus vaste, a probablement été bâtie au IVe siècle avant notre ère lorsque le Khorezm est devenu indépendant de la Perse. Les forteresses formaient alors une sorte de chaîne défendant les villages d'agriculteurs sédentaires contre de possibles attaques de nomades.
Cette première citadelle forme un vaste rectangle d'environ 180 m sur 150 m. Perchée au sommet d'une colline escarpée, elle domine la plaine. Les murs d'enceinte ont été renforcés au IIIe siècle avant J.C. par l'ajout de créneaux et de tours de guet.
Les archéologues pensent que la forteresse a pu être utilisée comme telle jusqu'au 1er siècle après J.C. puis qu'elle a dû servir de refuge pour les habitants des environs à l'époque sassanide et jusqu'à la conquête omeyyade en 712.
Aujourd'hui, lorsqu'on pénètre dans le vaste vide à l'intérieur des remparts, on a tout d'abord l'impression que les lieux sont circulaires : l'espace étiré entre les murs qui s'écroulent apparaît déformé, tout est très plat, la roche affleure en lambeaux blancs, on penserait être sur la Lune s'il n'y avait le cri d'un rapace, très haut au-dessus de nous.

Un rapace, qui sait, le fantôme de l'oiseau qui il y a plus de deux mille ans aurait désigné le roi qui règnerait sur la citadelle. Une épidémie avait causé la mort du roi qui ne laissait pas d'héritier. Les prêtres — quels prêtres ? de quel culte ? — auraient annoncé au peuple que celui sur lequel se poserait le faucon de chasse du défunt roi obtiendrait le trône. L'oiseau vint se poser sur la tête d'un simple soldat. On chassa plusieurs fois l'oiseau — "on" doit correspondre aux prêtres, on sent l'influence matérialiste soviétique sur ce triste récit des temps féodaux — mais l'oiseau revenait se poser sur la tête du même guerrier — modeste soldat issu du peuple. La foule acclama alors ce soldat et en fit son roi. Le nouveau Shah fit bâtir la forteresse, il vécut longtemps et fit régner la justice. Notons qu'afin de ne pas oublier d'où il venait (et là nous sentons à nouveau l'influence d'un propagandiste local), le roi fit accrocher aux côtés de son trône l'une de ses vieilles bottes usées (se montrant ainsi le précurseur de Staline lui-même qui apparaissait toujours chaussé de vieilles bottes usées comme la foule en deuil put le constater en défilant devant son cercueil ouvert en 1953 — mais cette histoire de bottes n'est sans doute qu'une coïncidence).
Certaines structures sont mieux conservées, elle sont dit-on la trace d'un palais dont je ne comprends pas l'architecture. Que sont ces longues fentes ? Meurtrières pour géants ? Fenêtres destinées à éclairer de vastes salles sans laisser entrer pour autant la chaleur de l'été ?
Et puis quand on fait le tour des remparts, on arrive soudain à l'angle sud-ouest face à la seconde citadelle, perchée sur un piton en contrebas.
Cette seconde citadelle partage le site de la première sans lui être réellement liée puisque les archéologues estiment qu'elle a été construite entre le VIe et le VIIIe siècle après J.C. alors que la première était sans doute déjà plus ou moins abandonnée. On aperçoit la rampe qui donnait accès à un  palais aujourd'hui en ruines — le palais, élevé au IVe siècle après J.C. aurait été plusieurs fois incendié.
Cette forteresse, comme bien d'autres de dimension similaire, était située à la tête du canal qui irriguait un domaine agricole dont les traces de nombreux bâtiments subsistent. L'ensemble a dû être anéanti lors du passage de Genghis Khan en 1220.  
En repartant, on se retourne une dernière fois : de la route, le vaisseau de la citadelle a disparu pour devenir anneau qui coiffe la colline. Le chauffeur accélère, on sent qu'il est pressé de rentrer à Khiva.
Il reprend la route en chemin inverse, nous retraversons les mêmes villages, les mêmes rizières. Une vache descend dans l'eau, enfoncée jusqu'aux genoux dans la vase — un jeune garçon au bout d'une laisse derrière elle, des enfants qui courent sur la digue, des veaux s'égaillent dans le vert éblouissant de la rizière.
On tourne, cette fois, la citadelle — Toprak Kala — est tout près des terres agricoles : le désert recule avec l'irrigation, il faut nourrir une population dont la croissance explose, le fleuve est là tout près qu'il suffit de détourner vers le désert pour que tout germe et croisse (même le coton qui n'a jamais été très nourrissant) — et tant pis pour la mer d'Aral.
Celle-ci, en haut à droite de cette seconde vue aérienne, c'est Toprak Kala, la plus vaste des citadelles du désert, la plus riche aussi. Les murs d'enceinte enfermaient toute une ville et un vaste ensemble résidentiel, le palais haut, complété au-delà d'une large esplanade par un second complexe ou palais bas, bâtis aux IIe et IIIe siècle après J.C.
Comme en d'autres endroits du Kyzylkoum, le sol est blanchi par les cristaux de sel. Le jeu des ombres avec le miroitement argenté du sel accentue les contrastes du relief.
Au cœur de la forteresse subsiste la trace d'une immense place.
A l'une des extrémité, les murs de la citadelle
On voit les murs se prolonger vers l'horizon, donnant ainsi la mesure de ce que put être la ville.
La trace du ruissellement dessine une carte : le sol même est comme une miniature du désert environnant.
Les murs, d'une épaisseur d'une dizaine de mètres à la base, et aussi hauts, ne comportaient qu'une seule entrée. Ils étaient entourés de douves emplies d'eau.
L'espace intérieur était divisé en plusieurs quartiers organisés de part et d'autre d'une grande rue principale. La citadelle proprement dite était située à l'une des extrémités de la forteresse.

Le palais haut a été bâti sur une plateforme au sommet de la ville. L'argile mais aussi la pierre ont été employées. Comme le reste des habitations, le palais comportait des toits en terrasse.
Largement fouillé par les archéologues, le palais a révélé à la fois une grande sophistication dans sa construction (il comportait tout un système d'adduction d'eau par des conduites en terre cuite) et un décor exceptionnel dont il ne reste rien, vraiment rien, sur place : tout ce qui y a été dégagé est aujourd'hui exposé au musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg (les bienfaits de la colonisation concernent aussi les conquêtes de l'empire russe). Toutes les pièces fouillées, une cinquantaine, que ce soit dans la partie résidentielle ou dans les sanctuaires, étaient décorées de fresques peintes sur un support de plâtre à partir de couleurs liées à la colle végétale (plusieurs bleus, du noir et du blanc, du rose, des rouges vifs et d'autres plus sombres, du jaune citron et de l'orange, plusieurs nuances de vert, du violet). Certaines pièces comprenaient un décor de stuc, d'autres des bas-reliefs avec des danseuses, des animaux fantastiques comme des griffons, des cervidés, des guerriers. Des vignes aussi, des grenades, des cornes de béliers…
Ensuite, dès le IVe siècle, la ville décline pour être abandonnée au VIe siècle.

Le palais se prolongeait de manière pyramidale au sommet de la colline.
Des couloirs, des salles, des chambres survivent comme dans un immense château de sable.

Et partout, le palais semble avoir fondu. L'argile est lisse, douce sous les pieds, blanchie de sel par endroits, les murs sont arrondis, toutes les formes sont adoucies. Mais si apaisées que soient les formes, rien en ce lieu ne rappelle qu'il a été peuplé autrefois et, alors que nous sommes seuls, tout à fait seuls devant la plaine, au sommet de la citadelle, le sentiment qui domine est davantage l'effroi que la paix.
Le chauffeur regarde sa montre. La prochaine citadelle nous dit-il, nous ne pourrons la voir que de loin : l'orage d'hier a rendu la route impraticable, un vrai marécage. Oui, hier, ce déluge sur Khiva et nous assis dans la pénombre à boire du thé, nos tasses sur la nappe plastifiée au motif d'ikat bleu et rouge, le bruit de la pluie sur la tôle au-dessus de nos têtes.
Cet homme est bien pressé de rentrer à Khiva (ou bien soucieux de ne pas salir sa voiture — on peut le comprendre, évidemment) mais nous sommes tenaces. Nous marcherons les cinq cents mètres dans la boue. Kyzyl Kala a été massivement restaurée, du moins à l'extérieur.
D'en haut, la forteresse semble cernée par les champs, les vachers mènent ici paître leurs bêtes.
Il nous reste une longue route jusqu'à Khiva, le chauffeur nous attend.

lundi 1 mai 2017

Mausolées — Le roi vivant

L'intérieur de l'un des mausolées du Shah-i-Zinda
La route visible au bas de la photo de Paul Nadar est toujours là, divisée en plusieurs voies parcourues à grande vitesse par toutes sortes de véhicules. Les arbres sont-ils encore là ? Je ne saurais le dire. Sur la colline aujourd'hui s'étale le grand cimetière de Samarcande, tout près de la nécropole de Shah-i-Zinda, c'est-à-dire du "roi vivant".
Le Shah-i-Zinda en 1889, photographié par Paul Nadar lors se son expédition au Turkestan
Le "roi vivant " ? Notre chauffeur de taxi se lance dans une longue explication.
Il y avait un mauvais roi qui voulait tuer toute la population de la ville mais un autre est venu pour la sauver et démasquer l'imposteur. Las, l'imposteur était très fort, il y a tué le bon roi. Là vient un long détour et mon russe ne suit plus, il me semble que le bon roi a néanmoins protégé la ville, tout mort qu'il soit. Evidemment, les bons rois sont toujours là, mystérieux et lointains, dérobés à nos yeux, et pourtant si proches, attachés à veiller sur nous comme de distants anges gardiens.




Aucun ange gardien, aucun bon roi endormi sous la montagne n'a pu sauver cette famille emportée dans l'au-delà par une Jigouli aux freins défaillants sans doute au soir du 19 juin 1985. Tout au plus a-t-il pu faire en sorte que la mère de famille soit emportée avant les autres, évitant de participer à la tragédie finale.

Ailleurs, des sources tout à fait autorisées et respectables me donnent une autre histoire, qui n'est sans doute qu'une variante du récit populaire.

Le roi vivant. On raconte qu’un cousin du Prophète — ou était-ce un cousin d’Osman, l’un des premiers Califes — serait venu à Samarcande pour en convertir les habitants (nul besoin de faire appel à une quelconque réalité historique, la ville n’est devenue musulmane que près d’un siècle plus tard, au temps des califes Omeyyades). Ce cousin, quel qu’il fut, Koussam Ibn Abbas, rencontra l’opposition du roi de la ville — un mauvais roi, cela va sans dire — qui le fit décapiter. Mais Koussam n’en fut pas troublé pour autant, il se pencha pour ramasser sa tête qui avait roulé non loin de lui puis se dirigea vers le puits et y descendit.

Il y est toujours, et bien vivant car le puits est très certainement l’une des entrées du Jardin d’Eden.
Prokudin-Gorski a lui aussi fixé l'image des mausolées alignés au flanc d'une colline au-dessus d'une vallée aussi verdoyante que déserte, peut-être déjà utilisée comme cimetière. On voit qu'alors, juste avant la Première guerre mondiale, les coupoles avaient perdu tout leur glacis de céramique bleue ce qui accentue le caractère de ruine absent de la photo de Nadar.
Aux différentes entrées de la nécropole, on trouve des panneaux portant cette longue liste de recommandations. Panneaux en ouzbek, panneaux en russe, panneaux en anglais, tout est fait pour assurer l’application de règles de bonne conduite islamiquement correctes — avec toute la modération qu’on peut attendre d’un État autoritaire et laïc (entendons par là soucieux de contrôler tout risque de dérive religieuse susceptible de tirer profit d’une hypothétique liberté dans ce domaine, contrôle qui repose en certains endroits sur l’interdiction faite aux muezzins d’appeler à la prière, celle faite aux mineurs d’entrer dans une mosquée ou celle faite aux imams de prêcher). Mais étrangement, ces panneaux révèlent aussi des pratiques différentes, des traditions funéraires plus proche du chamanisme que de l’islam : nouer des rubans aux arbres, sacrifier des animaux sur les tombes ou y déposer de la monnaie.


Le roi vivant, prêt à hanter les vieilles dames et à les attirer dans ses rets.
Vieilles dames au regard fou gravé dans le marbre. 
Toutes ces tombes soviétiques regroupées autour d'un sanctuaire médiéval, des notables socialistes à deux pas d'un compagnon du Prophète. Car qui sait ce que réserve l'au-delà ?
Horoscope du prince Iskandar, petit-fils de Tamerlan, par Imad al-Din Mahmud al-Kashi, Le livre de la naissance d'Iskandar, vers 1384 (Wellcome Library, Londres).
Et les oiseaux qui tournoient dans le crépuscule.
Le mausolée de Koussam Ibn-Abbas est le plus vaste complexe funéraire du Shah-i-Zinda, tout en couloirs, passages, voûtes et salles de prières. Tourelles, coupoles, briques nues et céramiques mêlées.
Le roi vivant, juste là sous nos pieds.
Depuis le xie siècle, cette tombe qui n’en est pas une fut couverte d’un mausolée devenu le cœur de la nécropole de Shah-i-Zinda, car chacun ici voulut être enseveli à proximité du saint personnage. Les invasions mongoles ont eu beau raser les lieux, c’est là qu’à l’époque timouride l’aristocratie locale a recommencer à enterrer les siens. Les mausolées anciens ont été relevés  de leurs ruines, d’autres se sont ajoutés tout au long de l’allée qui descend la colline jusqu’à la route.

Ici reposent sous les coupoles de céramique bleue la sœur de Tamerlan, Shirin Bika Aga, et aussi sa nièce Shadi Mulk Aga ainsi que certaines de ses épouses et sans doute de ses concubines, sans oublier la nourrice de ses enfants — ses ministres aussi, et de savants personnages encore.

Bien plus tard, on perdu l’habitude de bâtir des mausolées, ou bien on n’en avait plus les moyens. Pour autant, être enterré près de la tombe de Koussam Ibn-Abbas est resté le but d’une vie et ces petits tombeaux alignés sur la terrasse au sud du mausolée se sont multipliés ­— si proche des bénédictions du saint homme.

On entre, on visite ces chambres nues. Un sarcophage, deux, trois tout au plus. Le silence.
Cubes bleus ornés ou non de coupoles, salles pleines d’ombres où brille le glacis bleu des carreaux de céramique.

On continue de descendre la colline.

Pour atteindre les mausolées, il faut gravir des marches de plus en plus étroites et raides.
La nécropole s’étire sur la pente entre deux collines et, comme la place a fini par manquer, les mausolées ont été bâtis de plus en plus proches les uns des autres, se resserrant le long d’une allée qui se fait canyons entre les murs ornés de calligraphies.

Sous ses doubles coupoles, on a longtemps pensé que reposait Kazi Zade Rumi (1364-1436), savant compagnon astronome d’Ulugh Bag, l’un des auteurs des Tables sultaniennes, l’ouvrage  d’astronomie le plus précis de l’époque médiévale, la référence de Copernic ou de Tycho Brahe. La hauteur des coupoles en faisait un mausolée royal témoignant de l’importance de la science dans la Samarcande du début du xve siècle, du respect que ses sultans rendaient à leur maîtres — et puis les sarcophages ouverts ont révélé des corps de femmes car, après tout, ces sultans respectaient peut-être encore plus leurs princesses que leurs savants.

Tout en bas de l’allée, le Darvazakhana bâti par Ulugh Beg marque l’entrée sud de la nécropole.


Il faut dire qu'à Samarcande, les bons rois et les mauvais se sont succédés sans coup férir, les uns près à nourrir leur peuple, les autres bien décidés à les affamer ou pire — mais qui sont les bons et qui sont les mauvais, difficile à dire. Ici, le héros, c'est Tamerlan, Timour Leng, Timour le boiteux.

Si j'étais Iranien, nous dit notre chauffeur de taxi, si j'étais Turkmène, ajoute-t-il avec un soupçon de réticence, si j'étais Russe — ou même Irakien ou Afghan (et là on sent combien la liste qui s'allonge le fait se gonfler de bonheur), je détesterais Timour — oui oui, ça se comprend, il y a eu des millions de morts (il cligne des yeux, affreux tous ces morts, il l'admet). Mais voilà, il était Ouzbek et je suis Ouzbek, alors, vous comprenez que je l'aime.
Il monte le son sur son autoradio qui crachote. Jo Dassin, ça devrait nous faire plaisir, les Français.
Que les Ouzbeks ne soient arrivés dans la région que près d'un siècle après la mort du boiteux Timour en 1405, n'a pas grande importance : notre Tamerlan turco-mongol à la solide culture persane est ici plus qu'un héros national, c'est le repère omniprésent de l'identité ouzbèke.


Comme autrefois sans doute au pied de la statue de Lénine, les foules ouzbèkes se pressent : enfants des écoles, retraités en goguette, groupes d’ouvriers suivant respectueusement leur guide, paysans qu’on se doit de mobiliser avant la récolte du coton.

A Samarcande, Tamerlan, est partout. Au bout d’une avenue triomphale, entre le Registan et le mausolée du Gour Emir, la statue monumentale du roi en majesté a remplacé celle de l’homme debout, le doigt tendu vers un avenir radieux, Lénine ou Karl Marx ou peut-être, il y a plus longtemps, l’homme de fer lui-même, Staline. 

Si une statue de fonte pouvait tourner la tête, vous verriez que par un étrange retournement, le visage aux traits asiatiques restitué en 1941 sur ordre de Staline par Mikhaïl Guerasimov, grand anthropologue soviétique spécialiste de la reconstitution faciale, a été nettement — dirions-nous aryanisé ? Occidentalisé à tout le moins, comme pour lui donner un faux air de Nikolaï Tcherkassov dans le rôle d’Ivan le Terrible — ce qui n’est pas si surprenant après tout. 

Ici, tout voudrait faire oublier les millions de morts, les villes vidées de leurs habitants, les montagnes de têtes coupées, les dizaines de milliers d’esclaves exécutés sur la route, la ruine de pays entiers, la catastrophe démographique, économique, politique que représentent les conquêtes de Tamerlan — un vrai Ouzbek, notre ancêtre à tous, notre guide, celui qui a conduit jusqu’ici, à Samarcande les artisans, les savants, les artistes, les poètes capturés ailleurs, loin. 

D’ailleurs, dans toute cette histoire, Tamerlan avait-il d’autre souci que le développement de son empire ? Quand il écrit à Charles VI, le roi de France brisé par la folie en pleine guerre de Cent ans, souhaite-t-il autre chose que le retour des marchands francs sur la route de la soie ?


La lettre de Timour à Charles VI, roi de France, est datée du 30 juillet 1402.  C’est un document de petite taille (47 cm sur 20), écrit en persan et conservé aux Archives nationales.


Si une statue de fonte pouvait tourner la tête, Timour pourrait sur sa droite contempler son propre tombeau, le Gour Emir.

Tamerlan ne voulait qu’une simple pierre sur sa tombe, comme un accès de modestie devant sa propre finitude. Ses fils se chargèrent de le faire changer d’avis, dessinant les plans d’un somptueux mausolée. Tamerlan alors fit bâtir, à toute vitesse, un bâtiment qui ne devait pas lui survivre : il fallut donc après sa mort tout reprendre et ses fils, éphémères successeurs, furent rapidement enterrés à ses côtés. 
Il revint encore à son petit-fils, Ulugh Bag le protecteur des arts et des sciences (si ce n’est des hommes car lui aussi mena la guerre sans pitié), de finir le tombeau qui, son tour venu, l’accueillerait.


L'intérieur du sanctuaire stupéfie. La base des murs est couverte de dalles d’onyx, les murs couverts de marbres et de peintures, les voûtes et la coupole sont ornées d’un décor de papier mâché peint et doré.


Sur la tombe de Timour, Ulugh Beg fit placer un gigantesque monolithe de jade vert presque noir (du néphrite) qu’il avait rapporté de Mongolie : la pierre avait servi de trône aux derniers descendants de Genghis Khan, plus tôt elle avait orné un palais impérial en Chine. Il ne s’agit pas d’un sarcophage comme sa forme pourrait le laisser croire, mais d’un cénotaphe : les Timourides sont tous enterrés dans la crypte au-dessous de l’espace enclos de marbre ajouré.



Les fils de Timour reposent à gauche et à droite du conquérant : Miran Khan et Shah Rukh. 
Le fils de Shah Rukh, Ulugh Beg, dort aux pieds de son grand-père. 
A la tête de Tamerlan, son ami et maître à penser, son guide spirituel, Mir-Sayyid-Baraka (1343-1403) repose sous un cénotaphe orné d'une toute petite coupole.



Le monolithe de jade est brisé en deux, comme on peut le voir ici. En 1740, le Persan Nader Shah (1698-1747), lancé à son tour dans une frénésie de conquêtes dont Tamerlan était le modèle, parvint à Samarcande. La pierre du trône mongol, la pierre des palais chinois, la pierre qui couvrait le corps du Boiteux, il la lui faut pour sa nouvelle capitale, Machhad. Il veut plus que les reliques de Tamerlan, il veut se saisir du mythe. Mais dans ses efforts pour arracher le cénotaphe hors de Gour Emir, il brisa net le jade, ce qui était tout de même d’assez mauvais augure : le jade resta donc là et continue de protéger Timour.


Sous la coupole d’or, devant le monolithe noir, j’oublie le corps de Tamerlan caché dans la crypte sous mes pieds, j’oublie l’embaumement, j’oublie le linceul et le cercueil d’ébène. Que voir, sinon un mythe vivant ?