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samedi 6 janvier 2018

Tempête

C.D. Friedrich, Le moine au bord de la mer, 1810, Alte Nationalgalerie, Berlin
Face à la tempête.

Elle commence la nuit. C'est d'abord du bruit, comme un hurlement. Le hurlement monte très soudainement dans les aigus et, quand il atteint le son le plus insoutenable, la tempête se change en masse et frappe. Les murs, le sol, les montants du lit, tout est ébranlé. La pluie n'arrive pas tout de suite, c'est avant tout du vent, du vent à l'état pur. Avec la pluie, étrangement, deux éclairs et par deux fois le tonnerre. Ensuite un bruit inconnu, comme une voile qui se déchire ou une fusée qu'on lance, mais c'est sans doute la foudre, là tout près.

Au matin, une fois le jour levé, on regarde.
Il n'y a pas grand chose à voir car le vent, s'il n'y a pas d'arbres pour se ployer devant lui, le vent ne se laisse pas voir.
La mer est couverte d'écume, des rouleaux blancs jusqu'à l'horizon et, en bas de la valleuse, là où la marée monte contre la falaise, un éclat de blanc, un tourbillon qui se mêle ensuite d'un mauvais jaune comme de bile répandue.
Plus tard, quand la marée basse a dégagé la plage et comme le vent s'est calmé, il faut aller voir la mer de plus près, voir les falaises d'en bas.
D'innombrables pierres qui n'y étaient pas toutes la veille jonchent le sol, à commencer par les marches de l'escalier qui descend vers la côte.
On voit nettement sous la falaise la ligne d'attaque de la mer, comme une tranchée qui en sape la base.
Au milieu de la nuit, au plus fort de la tempête, me revient le souvenir de l'un des Contes fantastiques d'E.T.A. Hoffmann, Le Majorat, ce conte que j'associe au tableau de Friedrich. Me revient juste cet appel, "Daniel, Daniel, que fais-tu ici à cette heure ?", comme me revient cette autre image de la mythologie germanique, celle des hordes du Chasseur sauvage, Erlkönig, composées des âmes d'enfants morts sans baptême, de celles de guerriers morts au combats, de mauvais morts semeurs de troubles et de peur, ces mouvements de spectres de la chevauchée fantastique de la Mesnie Hellequin,  hurlant dans ces nuits troubles entre Noël et le premier janvier.
Hoffmann donc :
« Eh bien donc ! continua-t-il, nous allons veiller ensemble la nuit prochaine. — Une voix intérieure me dit que le sorcier maudit, s’il ose braver ma supériorité morale, sera obligé de céder à mon courage ; car je le puise dans la ferme confiance que j’entreprends une œuvre pieuse et méritoire en exposant ma vie, s’il le faut, pour chasser le mauvais génie, qui seul a banni les enfants du manoir héréditaire de leurs ancêtres ; ce n’est donc point une démarche téméraire. Mais si pourtant la volonté du ciel permettait que l’esprit du mal s’attaquât à ma personne, ce sera à toi, cousin, de proclamer que j’aurai succombé dans le plus saint et le plus loyal combat contre le démon infernal qui trouble ce séjour. — Toi, tu resteras à l’écart ; il ne t’arrivera aucun mal. »
Le soir était arrivé à la suite d’affaires et d’occupations variées. Franz avait, comme la veille, desservi le souper et nous avait apporté du punch ; la pleine lune brillait au sein de nuages argentés, les vagues de la mer mugissaient, et le vent de la nuit tempêtait contre les vitraux qui rendaient des sons aigus et prolongés.
Nous nous livrâmes par une commune inspiration à des propos insignifiants. Mon grand-oncle avait posé sur la table sa montre à répétition. Elle sonna minuit. Alors la porte s’ouvrit avec un fracas épouvantable, et des pas sourds et lents glissent dans la salle avec les mêmes gémissements et les mêmes soupirs que le soir précédent. Mon grand-oncle était devenu tout pâle ; mais ses yeux étincelaient d’un feu inaccoutumé ; il se leva et, le bras gauche appuyé sur la hanche, le droit étendu en avant, il ressemblait avec sa haute stature, au milieu du salon, à un héros imposant des ordres.
Cependant les soupirs plaintifs devenaient de plus en plus accentués et perceptibles, et l’on se mit à gratter contre le mur plus effroyablement encore que la veille. Mon grand-oncle alors avança tout droit vers la porte murée en faisant résonner le plancher sous ses pas. Près de l’endroit où le grattement se faisait entendre de plus en plus fort, il s’arrêta, et d’une voix ferme et solennelle, il dit : « Daniel ! Daniel ! que fais-tu ici à cette heure ? » Un cri lamentable retentit soudain, et l’on entendit un bruit sourd comme si un pesant fardeau fût tombé à terre. « Cherche grâce et miséricorde devant le trône du très-haut, voilà ta mission ; mais sors de ces lieux, et renonce à une vie qui t’est fermée pour jamais ! »
Mon grand-oncle prononça ces mots d’une voix encore plus grave et plus élevée. Il sembla au même moment qu’un gémissement insensible traversait les airs pour se perdre dans le fracas de la tempête qui mugissait au-dehors ; alors mon grand-oncle revint vers la porte et la ferma si violemment que l’antichambre vide en résonna long-temps.
[…]
Ni l’un ni l’autre n’entendait le mugissement sourd de la mer et le cri sauvage des mouettes qui, dans leur vol incertain, battaient les carreaux de leurs ailes ; ni l’un ni l’autre n’avait fait attention à l’ouragan qui s’était élevé à minuit, et se déchainait impétueusement dans tout le château de manière à produire dans les droits et longs corridors des sifflements aigus et lamentables.
À la fin, un coup de vent furieux ayant ébranlé pour ainsi dire le bâtiment tout entier, en même temps que la lueur blafarde de la lune pénétrait dans la salle obscure, V. s’écria : « Un temps affreux ! — Oui, épouvantable ! » répondit nonchalamment le baron tout absorbé dans la contemplation de son immense fortune, en tournant avec un sourire de plaisir un feuillet du livre des recettes. Et il se disposait à se lever ; mais il se sentit fléchir, lourdement oppressé par la peur, en voyant la porte de la salle s’ouvrir violemment, et une figure pâle et livide s’avancer comme un spectre devant eux.
C’était Daniel ! Daniel si grièvement malade, si défaillant sur son lit de douleur, que V. ainsi que tout le monde l’aurait cru incapable de bouger un seul membre, et qui pourtant, dans un nouvel accès de somnambulisme, commençait sa tournée nocturne. Sans pouvoir proférer un mot, le baron suivait d’un œil avide les pas du vieillard ; mais lorsque celui-ci, avec un râle affreux, se mit à gratter contre le mur, le baron fut saisi d’une terreur profonde. Pâle comme la mort, ses cheveux se dressant sur sa tête, il s’avança à grands pas vers l’intendant avec un geste menaçant, et s’écria d’une voix si forte que toute la salle en trembla : « Daniel ! Daniel ! que fais-tu ici à cette heure. » — À ces mots, le vieillard fit entendre son cri lamentable, que Wolfgang avait comparé au hurlement d’une bête fauve à l’agonie, le jour où il lui offrit de l’or en récompense de sa fidélité, et il tomba à la renverse.
E.T.A. Hoffmann, Le Majorat (extraits des chapitres II et XII), 1817 (traduction d'Henri Egmont).
Nous avons si peu d'occasions de croire, un peu, aux fantômes qu'il nous faut les saisir quand elles viennent. Profiter de ces nuits sans lumière, des bruits inconnus, de la rencontre des éléments, pour apprécier la peur.
Le jour vient toujours assez vite. 
Merci Eleanor.

samedi 7 novembre 2015

Au jardin des plantes

Ici, tout n'est qu'est illusion et mime la nature.

Ce qui semble forêt n'est que fougère dans un bassin.
Ce qui semble dragon n'est que qu'iguane derrière sa vitre.
Une nature enclose dans un bocal. Des yeux qui ne nous voient pas, qui ne nous regardent pas, derrière la vitre.
Et l'axolotl.
Ou ce crapaud sorti de quelque mystère exotique, une forêt primaire, un lac perdu dans les Andes ou en Nouvelle-Guinée.
Ils sont là, cet après-midi.
On ne sait ce qu'ils regardent.
On ne sait ce qu'ils sont, ils se confondent avec les pierres.
Leur mystère est sans âge.
Ou d'un âge autre que le nôtre, lointain et enclin aux rêves.
Les rêves de voyageurs et les rêves de ceux qui attendaient leur retour, enfermés dans leur cabinet.
Des bêtes à qui on prête des pouvoirs surnaturels — salamandres et crapauds, pierre philosophale, venins et bézoards.
On rêvait.
Puis on les a découverts, ces animaux qu'on croirait nés de quelque fantaisie, découverts quelque part très loin, au Mexique ou au Monomotapa, cachés au fond de lacs à attendre que quelqu'un vienne, Humboldt au moins, qui sache reconnaître leur grandeur néotène : des créatures restées à l'état larvaire, inachevées et pourtant complètes, vivant aux marges du monde habité dans des grottes, des lacs souterrains, dans l'obscurité, dans le silence. 
Ses petites mains, ses branchies translucides, ses yeux vides, comme un fœtus familier dans le vivarium du Jardin des Plantes, comme le souvenir de frères perdus et ici retrouvés.
Les petites mains de l'axolotl.
C'est que, depuis les voyages d'Alexandre von Humboldt, on les a beaucoup étudiés, dessinés, aimés.
Alfred Brehms, Tierleben. Leipzig, Verlag des Bibliographischen Instituts, 1883
Dans notre imaginaire, l'axolotl a rejoint l'aristocratie des bêtes fantastiques, d'autant plus fantastiques qu'elles trouvent leur place au milieu d'un monde animal presque familier.
Peter Overton et Peter Stent, Londres, 1664
Presque familier, oui.



Un temps où même les plantes semblent vivantes et animées de désirs, un temps où les poissons marchent à la surface des eaux, où les tiques sont larges au point de couvrir un continent.

Un temps où, de l'écrevisse à la sirène, il n'y avait que l'espace d'un trait.
Une époque où l'on croisait, au moins dans les livres (comme dans cette Historiae Animallum de Conrad Gesner publiée entre 1551 et 1553), des rhinocéros marins et des baleines-hyènes, une époque où les chimères peuplaient les océans les plus lointains.
Un temps où saint Brendan disait des messes sur le dos de baleines vastes comme l'Atlantide.

 Un temps de monstres bons à annoncer des cataclysmes.
Un temps de monstres bien vivants, voyageant jusqu'en Europe pour offrir la terreur de leur apparition aux artistes éblouis.

Fourrures

Matthäus Merian l'Ancien, Le siège de Prague par les Suédois, 1648
Wenceslaus Hollar est né en 1607 à Prague. Il y a grandi pendant les débuts de la guerre de Trente ans, la plus violente des guerres que l'Europe ait connues avant l'époque contemporaine. Les batailles, mais aussi les destructions, les incendies et les pillages ont provoqué épidémies et famines et causé des millions de morts — presque autant que la Première guerre mondiale dans un monde bien moins peuplé. Toute l'Europe centrale a été touchée, des régions entières furent vidées de leurs habitants, qu'ils soient morts ou qu'ils aient fui ; les villes et les champs, les églises et les forêts brûlèrent sans plus offrir d'asile à ceux qui avaient tout perdu.
Jacques Callot, le maître de Matthäus Merian, Les grandes misères de la guerre, 13ème gravure : le bûcher (1633).
D'une famille aisée ruinée par les destructions et pillages successifs de Prague dans les premières années du conflit, Wenceslaus Hollar renonça dès 1625 à suivre des études de droit pour se consacrer aux arts. Peut-être que seuls les beaux-arts pouvaient encore être un refuge pour son esprit quand toute autre activité lui semblait vaine. Oui, sans la guerre, il serait peut-être devenu magistrat, négociant ou banquier, consul de Bohème à Wismar ou maître de forges à Tàbor — mais il devait devenir l'un des plus grands artistes britanniques, dessinateur et graveur, maître de l'eau-forte.

Formé aux différentes techniques de gravures en Allemagne auprès de Matthäus Merian, il rencontre en 1633 à Francfort le plus grand mécène et collectionneur de son temps, Thomas Howard d'Arundel, ambassadeur de la cour d'Angleterre auprès de l'Empereur, alors en route pour Prague. Intégré à la suite du comte, il a séjourné ainsi en visiteur dans sa ville natale avant de rejoindre en 1637 l'Angleterre où il allait passer sa vie. Bientôt il sera le graveur en titre de la cour, d'abord pour le roi Charles I puis, après la Première révolution anglaise où il connut divers déboires, pour le roi Charles II. La qualité de son œuvre, sa maîtrise de techniques variées, firent de lui le premier graveur de son temps.
Wenzel Hollar, Portrait de Margaret Giggs, fille adoptive de Thomas More, mathématicienne, l'une des femmes les plus instruites de son temps. Ce portrait, avec l'étrange coiffe de fourrure, est une copie d'un portrait par Holbein.
Cette œuvre comprend des milliers de gravures sur les thèmes les plus divers : sujets religieux, portraits mondains, marines, natures mortes, reproductions des tableaux majeurs des grandes collections privées anglaises, planches de botanique, illustrations de livres (L'Énéide mais aussi un recueil d'entomologie, les Fables d’Ésope ou la copie de dessins de Léonard de Vinci), vues et plans de grandes villes (dont Londres reconstruite après le grand incendie de 1666).
Le frontispice d'un recueil d'eaux-fortes d'après des dessins d'artistes du passé comme Léonard de Vinci
Mais ce ne sont pas ces œuvres-là qui m'arrêtent aujourd'hui. Celle devant laquelle je suis tombée en arrêt est un étrange portrait — mais est-ce seulement un portrait ?
Qu'est-ce qui me plait le plus dans cette image ? Le loup noir qui dévore le visage ? Le tracé infime de la guimpe sur le menton ? L'association du large col blanc et de la mante noire qui font penser au costume d'une religieuse d'un ordre oublié (mais certainement enclin à la débauche) ? Le brillant de la soie sur la jupe ? Le fond comme une toile grossière pour souligner le luxe de cette femme ? Le manchon de fourrure, le col comme une bête tapie autour du cou de sa maîtresse ? Les mèches claires qui s'échappent de la coiffe comme pour souligner la désinvolture de celle qui nous regarde ? Les yeux de myope qui nous fixent derrière le loup ?
Nul ne sait qui se cache derrière le masque — personne peut-être, car cette gravure s'inscrit dans l'une de ces séries qu'affectionnait Hollar, série de costumes, série de fourrures, série de saisons…
Les fourrures comme un animal endormi, le brocard qui dévoile sa splendeur dans l'ombre d'un manchon, le gant et le mouchoir abandonnés sur une pierre mal taillée le temps que leur maîtresse vit sans eux — ce grand silence des objets quand on se défait d'eux mais qu'ils sont emplis de savoirs, qu'ils sont plein des secrets de celle qui s'en pare d'habitude.
Celles qui se parent  — si l'une dévoile son visage, moins jeune, plus sage, ses boucles bien rangées de part et d'autre de son visage, les autres à leur tour, dames anglaises de qualité, dérobent leur face sous le loup noir et agrémentent de fourrures et de dentelles la soie noire de leur robe.
La fourrure, le pelage, le soyeux peuvent encore prendre d'autres formes. C'est un visage sans masque mais qui se dérobe sous la chevelure dont le chignon aussi rond et luisant que le manchon de fourrure que la femme portait cet hiver, noué autour d'un creux obscur. Les cheveux follets qui frisent sur la nuque, les boucles qui cachent les joues, rien ne nous dit plus l'âge ni la qualité de la dame, elle n'est plus que col et perles.
Et ceci de rare, une femme montrée de dos.

vendredi 5 juin 2015

Dans la ville endormie


Sans mémoire. Elle s'était réveillée face au mur, debout dans la rue. Face à un mur et avant il n'y avait rien. Elle avait un sac à la main, un portefeuille dans la poche gauche de sa veste de cuir. Elle s'est sentie tituber et puis elle s'est mise en marche, droit devant elle.
Au bout de la place, il y avait un porche, l'obscurité, l'image d'une rue derrière, et il lui semblait que cette rue pourrait avoir un rapport avec elle.
Elle se disait qu'elle pourrait ouvrir le portefeuille. Elle craignait qu'il ne soit vide mais elle gardait la main dessus, au fond de la poche gauche de sa veste de cuir.


 Les rues étaient étrangement vides et le bruit de ses pas résonnait entre les murs.
Il n'y avait personne derrière les fenêtres, personne pour la regarder essayer de former des mots. Sa bouche était raide avec un arrière-goût de soupe au chou.
Elle essayait de former des mots. De bouger les lèvres. D'articuler. De projeter le souffle derrière ses dents serrées.
Mais aucun mot ne venait.
Elle essaya encore, ouvrant tout grand la bouche dans la rue déserte.

Personne ne la voyait.
Personne ne l'entendait.
Toutes ces fenêtres closes, les palans suspendus au-dessus de la rue, les lumières éteintes.

Elle se pencha pour regarder dans le sac qu'elle tenait à la main. De la viande sans doute, emballée dans du papier rose.
Elle ne pouvait pas lire les mots imprimés en rouge sur le papier.

Elle a traversé une rue déserte. Ses ongles lui entraient dans la main qu'elle serrait. Elle se sentait tituber encore.
On doit croire que j'ai bu, pensa-t-elle. Non, je devrais dire, si quelqu'un me croisait sur cette rue, il pourrait croire que j'ai bu. Elle reprit sa respiration et desserra les lèvres pour dire des mots.

Aucun mot ne sortit. Un son, oui. Elle ne savait pas ce qu'il signifiait. Elle ouvrit les lèvres et laisser filer les syllabes. Mais rien n'avait de sens, pensa-t-elle. Juste des syllabes qui n'ont aucun sens. Des sons et non des mots.
A ce moment-là, elle vit une femme appuyée au mur d'une maison. Mais la femme se détourna en l'entendant approcher. Elle avait un dos large et des cheveux clairs. Un dos buté. Un dos hostile. Lui expliquer ? Lui expliquer qu'on était sans mémoire. Qu'on s'était réveillée face au mur, debout dans la rue. Qu'avant de se réveiller face au mur, avant il n'y avait rien. Qu'elle s'était réveillée avec un sac à la main et de la viande sans doute dans un papier rose avec des signes écrits en rouge, et un portefeuille dans la poche gauche de sa veste de cuir. 
Mais dire les mots ?

Mais dire des mots ? Elle s'est éloignée très vite de la femme, elle a tourné dans une rue et encore tourné.
Et encore tourné une autre rue.
Traversé une place.
Attendu que quelqu'un rejoigne la voiture dont le moteur tournait doucement.


















Passé devant le château.
Elle savait que c'était le château. Mais le mot pour château ? Elle prit sa respiration et ouvrit la bouche.
Il y avait des bruits, des sons, des syllabes, mais ce n'était sûrement pas le mot juste.
Pas château.
Pas le vrai mot.





Soudain il y eut deux hommes dans cette rue. Deux hommes sur le trottoir en face. Elle les entendit se presser et voulut courir pour les approcher. Mais peine perdue, ils étaient trop rapides pour elle. Les hommes s'éloignaient déjà du centre de la ville.


Sous ses doigts dans sa poche, elle a senti qu'il y avait un papier, un papier collé au portefeuille. Elle l'a sorti pour le regarder. Il lui sembla que c'était juste le bon moment pour regarder le papier. Le moment juste. Deux hommes qui s'éloignent par les rues désertes et elle qui ne peut les rejoindre.

Elle déplie la feuille et l'étudie. La tourne. La regarde encore, la rapproche de ses yeux. Elle ne comprend pas ce qu'il représente. 
Pas pu lire un seul mot. Elle a vu qu'il y avait une flèche, reconnu qu'il y avait une flèche. Par là. Ou par là.
Mais dans quel but ?
Elle a froissé le papier. L'a jeté dans une poubelle là sur le trottoir. Elle a sorti le portefeuille.

Il n'y avait pas d'argent dans la pochette à pression. Pas un papier excepté une photo froissée. Je ne connais pas cette femme, pensa-t-elle. Je ne connais pas cet enfant non plus, pensa-t-elle.
Ensuite elle réfléchit. Et cette femme n'est pas moi. Et je ne suis pas cet enfant.
Ou alors ? Se pourrait-il que je sois dans un corps qui ne soit pas le mien ?
Elle réfléchit à cette idée en marchant.

Elle a levé la tête et regardé le ciel au-dessus de la rue, un ciel très bleu, très vif, très joyeux, avec de petits nuages comme des écailles blanches. Elle a pensé, bientôt le printemps. Elle est repartie et elle a marché lentement vers les deux hommes qui venaient à sa rencontre. Arrivée à leur hauteur, elle a pensé qu'elle pourrait leur parler.

Au même moment, elle les a entendu qui discutaient et il lui a semblé qu'ils étaient étrangers. Oui, étrangers, ils parlaient une langue étrangère. Que pourrait-elle leur dire ?

Elle s'est remise en route, tenant toujours son sac à la main, avec la viande dans le papier rose, et maintenant le portefeuille, et la photo dans l'autre main. Se pourrait-il que je sois dans un corps, dans un autre corps, pensa-t-elle, un autre corps ? J'étais elle et maintenant je suis telle ?


Devant une boutique aux portes closes, il y a un grand panneau posé sur les pavés. Des mots en noir sur blanc, des mots en blanc sur noir. Des mots obscurs. Mais elle comprend tout de suite qu'en bas, il y a un, non, deux numéros de téléphone. Le reste lui évoque la photo qu'elle tient en main.
L'ovale de la photo qu'elle tient en main.
Elle pense, ce sont sans doute des photographies mais pourquoi y a-t-il deux numéros de téléphone ? Pourquoi ces gens sur les photographies annoncent-ils leur numéro de téléphone ?

Elle ne comprend pas pourquoi une photo, une seule, est rectangulaire. Il lui semble qu'une photo, pour être une photo — non, un portrait, pour être un portrait, doit être entouré d'un cadre ovale. L'idée lui vient brutalement, ce n'est pas un souvenir, c'est une idée qui vient de très loin, que ces photos ovales, on les fixe sur des pierres. Elle ne se souvient pas du mot pour ces pierres, elle pense à un champ de pierres dressées, alignées au long d'allées ombragées. Des photos sur les pierres.

Elle reste à fixer leurs visages. Il lui semble les avoir déjà vus. Mais elle ne se souvient plus où.
Des visages familiers — elle sent son cœur battre —, si familiers, si familiers.
Fuir.
Elle se détourne du panneau de bois et s'éloigne à grands pas.

Elle entre dans des cours. Mais nulle part elle ne rencontre quelqu'un qui l'attendrait. Pas une voix, pas un chant d'oiseau. Un moment, elle pensa qu'elle était devenue sourde.
Mais les cloches ont sonné au-dessus de sa tête. Elle a compté huit coups.


Elle ne sait pas si ce sont huit heures du matin, ou huit heures du soir. Elle s'arrête et lève la tête. Un instant, le clocher lui fait peur, il lui semble qu'il va tomber sur elle et l'ensevelir.
L'ensevelir.

Elle ressort la photo de sa poche. Elle ne sait plus où est le portefeuille. Dans le sac avec la viande emballée dans le papier rose ?

Et si j'étais dans un corps, dans un autre corps, un corps qui ne serait pas à moi ? Je serais cette femme, plutôt cette femme que cet enfant, je serai cette femme, j'aurais été assise sur cette chaise, j'aurais tenu un enfant, tenu la main droite de cet enfant dans ma main droite, et cet enfant aurait été mon enfant ?
Elle se demande, y a-t-il un enfant qui a été mon enfant ?
Et puis elle pense, ai-je porté cette robe ?

Elle attend un peu avant de regarder de nouveau l'image.  Elle se demande pourquoi il y a un trou dans le papier.

Le trou lui fait peur plus que tout. Elle ne sait pas ce qu'il dit.


Fuir.
Elle se détourne de l'église et repart.
Elle marche d'abord à grand pas, mais pas longtemps. Elle est fatiguée.
Elle se dit que, peut-être, elle est vieille. Mais non, elle sourit, elle ne peut pas être si vieille, elle est juste fatiguée.
Elle a beaucoup marché aujourd'hui. Elle n'est sans doute pas très vieille.

Mais pourquoi un trou sous la photo ? Pourquoi les pieds de l'enfant sont-ils raturés d'un trait d'encre ?





















Elle arrive devant une grande bâtisse entièrement close. Elle pourrait être chez elle ici. Elle aimerait être chez elle ici. Mais tout est clos, entièrement clos.

Il y avait plusieurs portes. Elle pensa, elle ne sait pas pourquoi, elle pensa la porte de Papa Ours et la porte de Maman Ours et la porte de Petit Ours et puis, non, il n'y avait que deux portes, deux portes seulement.
Il en manquait une. Sa porte à elle avait dû être murée.
Elle aurait voulu appeler mais aucun son ne sortit de sa gorge, juste un ronflement sourd.

Était-elle devenue un animal, se demanda-t-elle ? Les animaux ne parlent pas, ils font des bruits.
Il n'y avait plus de porte pour elle, tout était fermé, tout était muré.

En face, les fenêtres étaient ouvertes mais on n'entendait, elle n'entendait aucune voix.
Le bruit d'une radio peut-être. De la musique.
Ou bien le bruit venait-il d'ailleurs ?
Elle avait suivi le son de la musique et elle était arrivée sur un pont. Une vieille jouait de l'accordéon. Il lui sembla que la vieille jouait très mal. Puis qu'elle connaissait bien le morceau qu'elle jouait.
Puis qu'elle ne le connaissait pas.

Un couple passa qui jeta une pièce à la musicienne. Elle pensa, ce n'est pas une musicienne, c'est une mendiante. Ce mot-là, elle l'avait.
Ensuite, elle n'avait plus de sac dans la main, plus de viande dans le papier rose. Elle courait vers la mer, elle savait que la mer était au bout de la rue. La nuit venait peut-être. 
Ou le mauvais temps.


Elle aurait pu attendre le tramway et rentrer. Il y avait un tramway puisqu'il y avait des rails.

C'était la nuit qui tombait ou le mauvais temps ? Elle n'y voyait plus.
Il y avait des mouettes qui criaient au-dessus de sa tête.
Et du vent.
Et elle ne se souvenait pas du numéro du tramway. Elle se souvenait des rails.
Et où était-ce ? Où était-ce ?




















Elle savait qu'elle avait vécu dans une de ces baraques de brique, autrefois.

Ou non, pas vécu. Pas vraiment vécu.

Et l'enfant, il y était ?


Elle arriva devant un grand mur et s'arrêta. S'arrêta pour le regarder. Il semblait qu'elle aimait les murs. Que les murs parlait une langue qu'elle comprenait.

Que si elle le regardait assez longtemps elle retrouverait les mots.
Alors elle dirait que.