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vendredi 7 février 2014

Dans la clôture du palais, à Topkapı


De ce qui se jouait dans le palais du Harem, à Topkapı, des intrigues et des passions, tout a été dit, tout a été écrit des siècles durant. Qu'il nous reste à noter, devant l'immense quadrillage de carrelage bleu qui y couvre chaque pan de mur, devant le quadrillage de cours et de chambres, devant la grille des ouvertures, combien le palais évoque un immense jeu d'échec où chacun, chacune, poussait ses pions vers le pouvoir — ou le néant.





Souvent, quand je vois jouer aux échecs, 
Mon œil suit un pion
Qui se fraie peu à peu un chemin
Jusqu'à la huitième ligne.
Il met tant d'ardeur à s'y rendre
Qu'on ne doute pas
Qu'il y trouvera sa récompense et ses joies.
Que de tourments sur sa route :
Les fous se visent en diagonale de leurs lances,
Les tours le menacent sur leurs larges colonnes, 
Les rapides cavaliers dans leurs carrés
L'assiègent, cherchant par ruse à l'isoler
Et ici ou là, dépêché du camp adverse, 
Un pion l'attaque sur le côté.

Mais il échappe à tous les dangers,
Il gagne la huitième ligne.

Comme il y arrive triomphalement,
À cette terrible ligne, la dernière !
Comme il atteint volontiers sa propre mort !
Car il ne s'est donné tout ce mal 
Que pour venir y mourir.
C'est pour la reine qui nous sauvera,
Pour la relever d'entre les morts
Qu'il est venu se jeter dans l'Hadès des échecs.

Constantin Cavafy, Poèmes inédits 
(traduction française de Socrate Zervos et Patricia Portier.)






















lundi 2 décembre 2013

Une épiphanie géorgienne



Juste une nonne.





Juste des cierges.
Juste des pierres.
Juste une église.
Juste un cimetière.
Et des murs.
Et des tuyaux.

















Et des images qui tremblent.


Et juste des enfants.
Juste des chats.
Juste des moines, juste des prêtres.
Juste des oiseaux.
Et des hommes.
Et des femmes.














Et des objets abandonnés qui poursuivent leur vie oubliée au milieu de ruines.
Et le ciel au-dessus de tout cela.





[…]
Garde toujours Ithaque dans ton esprit,
C'est vers elle que tu vas.
Mais ne hâte pas ton voyage :
Mieux vaut qu'il dure beaucoup d'années,
Que tu sois vieux déjà en abordant ton île,
Riche de ce que tu auras gagné sur ta route,
Et sans espoir qu'Ithaque te donne des richesses.
Ithaque t'as donné ce beau voyage.
Sans elle, tu n'aurais pas pris la route.
Elle n'a plus rien à te donner.

Même si elle te paraît pauvre, Ithaque ne t'as pas trompé :
Maintenant que te voilà sage avec tant d'expérience,
Tu auras compris ce que les Ithaques veulent dire.

Ithaque, Constantin Cavafy 
(traduction de Socrate C. Zervos et Patricia Portier).






Et cette mélancolie également. La mélancolie de la guerre et de l’exil. De l’absence. De la désagrégation.
Lado Pochkhua est un peintre et photographe géorgien dont le travail était présenté le mois dernier à Tbilissi, au Musée national. Il est né à Sokhumi mais a dû fuir la ville pour se réfugier à Tbilissi lors de la guerre civile de 1993, quand l’Abkhazie a pris son indépendance et que les séparatistes ont expulsé les populations géorgiennes de la région.

« A l’âge de vingt-trois ans, j’ai presque tout perdu : ma famille, mes amis, ma ville natale, mes papiers. A Tbilissi, j’ai découvert une vie nouvelle, désordonnée et affamée, la vie d’un réfugié d’Abkhazie. C’est-à-dire, n’être plus rien qu’un zéro. Une personne sans raison sociale. Après avoir reçu mon premier colis d’aide humanitaire, un menu de l’US Army composé de viande et haricot dans une boite métallique, je me suis fait la promesse de me sortir de la situation dans laquelle j’étais tombé ».

Les photographies de la série « Anatomie de la mélancolie géorgienne » (1993 – 2004) ont été prises alors que Lado vivait à Tskhneti, une banlieue de Tbilissi où nombre de réfugiés, dont lui-même, furent installés après qu’ils eurent fuit la guerre en Abkhazie : à cette époque, Lado Pochkhua apprenait l’anglais dans un volume de l’Anatomy of Melancholy de Robert Burton, trouvé sur un marché de Tbilissi.








Une première version de ce post a paru sous une forme différente en novembre 2013, en anglais (et allemand, italien et hongrois) sur le blog Poemas del Rio Wang.