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jeudi 30 juillet 2020

Oubliées dans le tiroir

C'est un tiroir dont nous avions oublié l'existence, un tiroir caché sous l'étagère d'une bibliothèque vitrée dont nul ne lit les livres fatigués qui y dorment. Au fond du tiroir, une carte postale de la Grande guerre qui a fait le bonheur de notre enfance, aux uns et aux autres : "n'écoutez pas les mauvais bruits", nous dit-elle. Une monsieur rubicond et heureux à droite, qui se bouche les oreilles. Un maigre vieillard acariâtre qui les écoute, lui, les mauvais bruits et dont les yeux roulent par l'effet d'une rondelle de carton fixée au revers, et qui entraine tour à tour dans la petite fenêtre tout à gauche l'apparition d'un soudard teuton en casque à pointe …
Dans le fond du tiroir, un tube d'acier brillant qui contient encore un peu d'aspirine. Un tube peut-être vieux d'un siècle — qui sait si l'aspirine est encore active ou si elle s'est lentement transformée en poison violent ?

Mais au moment où nous avons ouvert ce tiroir dont nous avions oublié l'existence, il y avait par dessus la carte postale et le tube d'aspirine, cachée par une pile de vieilleries, cette pochette de papier gris épais.

Bernard Rouget exerça à Casablanca dans les années 40. Au-delà des photos du Maroc dont il était tombé amoureux, Rouget (1914-1987) fut également un portraitiste reconnu, d'Albert Camus à Orson Wells ou Marcel Cerdan.
Trois photos à l'intérieur. J'imagine mon père les cacher dans le tiroir le jour où il les avait retrouvées, lui. Retrouvées ailleurs, quelque part dans la pièce. Il les regarde vite, vite, puis regarde autour de lui, réfléchit — où les cacher ? où ne les verrait-elle pas ? où ne les retrouverait-elle pas — ma grand-mère, la grande destructrice de la mémoire de ce qui n'était pas elle ?

Il ouvre le tiroir, glisse la pochette, referme le tiroir puis la porte vitrée de cette bibliothèque que personne n'ouvre et où ne sont rangés que des volumes dépareillés que personne ne lit.

Ensuite, il oublie.
Trois photos posées, des photos de studio, soigneusement éclairées avec ces contrastes de lumières et d'ombres qui signent une époque, des photos un peu trop visiblement retouchées qui font les visages lisses et sans âge.
Trois photos.

Deux de ces images sont datées — sur l'une, 25 octobre 1942, "à mon petit Bernard, pour l'anniversaire de ses sept ans" et une signature que je ne lis pas — pas Papa, par exemple, mais ce qui doit être un diminutif de Georges. Sur l'autre, Casablanca, mars 1945 et la signature du photographe, Rouget. Rien sur la dernière, le portrait de famille avec chien.

jeudi 13 février 2020

Ce siècle-loup — exploration d'un album soviétique


C'est un album de photos à la couverture gris vert. Un de ces albums comme on en trouve dans les sous-sols des librairies d'occasions, les arrières-boutiques des brocantes, les cartons des morts, souvenirs d'un siècle défunt, d'un pays à l'autre, d'une ville à l'autre — cette fois-ci encore, un album moscovite.
Un album de famille, à première vue.
Une famille dans le siècle loup, ce siècle qui s'est jeté sur ses enfants pour mieux les dévorer, de la Carélie au Ienisseï. 
Page 1 : 1933. Rien ne le prouve, rien, mais j'imagine que l'homme qui tient contre lui ses deux enfants est celui qui a rassemblé et collé les photos de cet ensemble : le regard dirigé vers nous à l'ouverture de cet album comme pour nous inviter à suivre sa famille, de génération en génération. Avant que l'album se vide des deux tiers de ses photos.

 

En le feuilletant, on découvre des pages presque vides. J'ai moi-même quelque part un album de famille dans un état similaire : les photos en ont été décollées pour être classées ailleurs — ou juste pour tenter d'effacer des souvenirs cruels.
Peut-être en est-il de même ici et qu'avant de jeter l'album quelqu'un a pris soin de décoller les photos qui lui plaisaient le plus, celles qu'il voulait conserver, dont le souvenir lui tenait à cœur — ou au contraire celles qui lui rappelaient les pires moments de son existence.

dimanche 22 décembre 2019

Sous le saule

A Neuvy, été 1969, toute une famille sous le saule et mon père derrière l'appareil photo
А я росла в узорной тишине,
В прохладной детской молодого века.
И не был мил мне голос человека,
А голос ветра был понятен мне.
Я лопухи любила и крапиву,
Но больше всех серебряную иву.
И, благодарная, она жила
Со мной всю жизнь, плакучими ветвями
Бессонницу овеивала снами.
И — странно!— я ее пережила.
Там пень торчит, чужими голосами
Другие ивы что-то говорят
Под нашими, под теми небесами.
И я молчу... Как будто умер брат.
 J'ai grandi dans un silence à ramages
Dans ma chambre d'enfants fraîche d'un jeune siècle.
Et la voix des hommes me laissait insensible,
Mais la voix du vent, je la comprenais.
J'aimais la bardane et j'aimais l'ortie,
Mais plus que tout le saule argenté.
Et lui, reconnaissant, il a toujours vécu
A mes côtés, et de ses branches en pleurs,
Il éventait de rêves mes insomnies.
Et, chose étrange ! Je lui ai survécu.
Une souche se dresse là, et d'autres saules
Se parlent avec des voix qui me sont inconnues,
Sous ces cieux qui furent jadis les nôtres.
Et je me tais... Comme si était mort mon frère.

Anna Akhmatova, janvier 1940


La maison d'enfance est toujours là. Le jeune saule, lui, a grandi comme les enfants ont grandi, il a étalé toujours plus loin ses longues branches jusqu'à menacer les murs et les toits. L'arbre a été abattu, sa souche tuée l'été suivant — quand était-ce ? Il n'y en a plus trace depuis si longtemps.

Il ne reste rien de cette lumière verte qui jouait sur les murs de la salle à manger dans le soleil de la fin d'après-midi.
Rien de cette maison de feuilles où nous jouions.
Rien de cette haute cage à oiseaux.
Rien de sa coupole verte au-dessus de nos têtes.
Rien de ces lianes auxquelles nous nous balancions.
Rien du parfum de ces lames de feuilles.
Rien du bruit du vent le soir quand toute la masse argentée dansait dans le couchant.

Et le photographe n'est plus, mon petit frère non plus.

J'aimais la bardane et j'aimais l'ortie.

Poème traduit par Sophie Benech.

jeudi 19 septembre 2019

En souvenir de Nina


Une femme.
La photo était dans un carton au milieu de vieux livres, dans un sous-sol de librairie à Moscou. Attendant la délivrance.
Une photo-carte de visite comme on en a tant usé à la fin du XIXe siècle et jusqu'à la Première guerre mondiale, de ces photos qu'on offrait à ses proches, à ses amis, à son bien-aimé. Une photo qu'on m'offre aujourd'hui.

Un visage étrange au-dessus de la robe blanche. Russe ? Géorgienne ? Les sourcils droits et les yeux étirés de biais, le visage triangulaire — mais est-ce cela qui me frappe ?

L'amertume des lèvres sans sourire ?
Le regard détourné — ou plutôt tourné en dedans de soi ?
La pâleur accentuée par le blanc de la chemise empesée et qui semble trop large ?

Qui est Nina ?
A qui a-t-elle offert son portrait ?
Comment a-t-il voyagé jusqu'à moi ?

L'emblème du studio figure sous le portrait mais je n'ai pu l'identifier, peut-être dans la région de Nijni-Novgorod (les seules photos du même studio que j'ai pu retrouver sont conservées à Arzamas, dans cette région).
Ce serait une jeune fille vivant non loin de la Volga, donc. Imaginons, une vie loin de la capitale — la grande ville comme un lointain rêve envahi de fumée.

Cette photo, l'aurait-elle offerte à l'homme qu'elle aimait et qui l'aimait, qui toute sa vie aurait conservé son image et l'aurait transmise à leurs enfants qui l'auraient donnée à leurs enfants qui…
Ou l'aurait-elle donné à un homme qu'elle aimait et qui ne l'aimait pas mais qui, par vanité, aurait conservé le portrait, que ses enfants perplexes devant le visage inconnu auraient…
L'aurait-elle offerte, qui sait, à l'homme qu'elle aimait et qui l'aimait alors que, atteinte de tuberculose, errant de sanatorium en sanatorium, de la Crimée aux Grisons, elle allait à Davos comme Klawdia Chauchat clore définitivement ses "yeux de loup des steppes" ?

Je retourne la photo dans l'espoir d'un indice supplémentaire.


Un poème.
Une dédicace : на добрую памиять Марусе от Нины — A Maroussia, meilleur souvenir de Nina. Point d'homme qui l'aimait et qu'elle aimait — une autre histoire à imaginer.
Qui pouvait bien être Maroussia ?

Au-dessus de cette signature, à l'encre jaunie, un poème. Écriture rapide, la plume qui accroche sur le papier lisse de la carte. Comme une urgence dans l'écriture irrégulière et la maladresse de cette petite page. Un poème de Fiodor Tyutchev (1803-1873) daté de 1830 : Silentium ! et qui évoque la contrainte de l'esprit, la répression des sentiments, l'autonomie d'une conscience recluse.


Молчи, скрывайся и таи
И чувства и мечты свои —
Пускай в душевной глубине
Встают и заходят оне
Безмолвно, как звезды в ночи, —
Любуйся ими — и молчи.

Tais-toi et garde en toi
Tes sentiments et tes rêves.
Dans les profondeurs de ton âme,
Qu'ils s'élèvent et déclinent
En silence, comme les étoiles dans la nuit.
Sache les contempler et te taire.

Nina n'en cite que les six premiers vers mais on peut supposer que Maroussia complètera sans mal la suite. Deux jeunes filles qui comprennent le pouvoir de la langue.

Maroussia ?
Ce ne serait pas sa sœur — on n'envoie pas ses meilleurs souvenirs à sa sœur.

Maroussia ?
Une amie très proche qu'on voit s'éloigner ?
Une cousine qui se marie ?
L'amie de cœur qu'après tant d'années ensemble dans un pensionnat de province on doit quitter pour toujours ?


Ce pourrait être celle-ci — cette jeune fille qui nous regarde sur ce portrait de groupe des années 1890. Trois jeunes filles autour du samovar dans une pièce lumineuse. Après-midi d'été, le soleil derrière le voilage, le silence autour de la table, Maroussia qui guette le regard du photographe — ce serait son fiancé peut-être ? Mais sourit-elle vraiment ?
Ses amies sont perdues dans leurs pensées, celle qui tourne le sucre dans sa tasse et celle qui regarde dans le vide, Nina. Les jeunes filles connaissent le pouvoir des mots, elles gardent le silence.
On reconnaîtrait la maigreur brune de Nina, ses cheveux tirés, sa tristesse. Demain, elles seront séparées et elle est tout à la douleur de cet éloignement qui s'annonce — Maroussia est si vive, si joyeuse, si prête en s'envoler vers sa nouvelle vie.
Le soleil se tient derrière les voilages, rien ne vient altérer sa puissance.  
Nina quitte la table à thé et, enfermée dans la petite pièce voisine aux rideaux tirés, elle copie à la hâte le poème qu'elle a choisi pendant la nuit. Juste assez de place au dos de la photo pour noter six vers — mais dans sa pensée résonnent les suivants. Les deux amies savent le pouvoir triste de la beauté.

Как сердцу высказать себя?
Другому как понять тебя?
Поймет ли он, чем ты живешь?
Мысль изреченная есть ложь.
Взрывая, возмутишь ключи, —
Питайся ими — и молчи.
Le cœur – saurait-il s'exprimer ?
Un autre – saurait-il te comprendre?
Peut-il entrer dans ta raison de vivre ?
Toute pensée qui s'exprime est mensonge.
En les faisant éclater, tu troubleras tes sources.
Sache seulement t'en nourrir et te taire.
Quand Maroussia va rassembler ses bagages, elle lui donnera la photo. Elles pleureront un peu, elles se réciteront le poème dans son entier, jamais elles ne s'oublieront.
Maroussia serait montée dans la voiture avec le photographe son fiancé et, à peine passée l'allée de tilleuls, elle aurait tout oublié.

Puis les années passeront. Cinq ans, dix ans, quinze ans.


De Nina, j'imagine qu'elle aurait pu être ruinée par la mort prématurée de son père, qu'elle aurait dû prendre un emploi ou, avec les vieilles femmes de la famille, une mère, une tante, continuer d'administrer une fabrique, un petit domaine.
Cinq ans, dix ans, quinze ans dans un bureau loin de Moscou et tout qui s'effrite et s'effondre — mais la beauté des mots, peut-être, est encore là — Nina le sait qui se tait. Elle a troqué sa blouse blanche pour une robe noire, elle tousse toujours. Elle se souvient.

Лишь жить в себе самом умей —
Есть целый мир в душе твоей
Таинственно-волшебных дум;
Их оглушит наружный шум,
Дневные разгонят лучи, —
Внимай их пенью — и молчи!

Apprendre à ne vivre qu'en soi-même!
Dans ton âme est tout un monde
De pensées magiques et mystérieuses.
Le bruit du dehors les assourdira
Les rayons du jour les dissiperont.
Sache écouler leur chant et te taire.


Et Maroussia ? 
Un jour, elle retrouve la photo. Pour elle aussi, cinq, dix, quinze ans ont passé. Elle se récite en silence les douze vers manquants — car pour elle aussi, que reste-t-il des pensées magiques et mystérieuses, à part le silence ?

Le poème de Fiodor Tyutchev fut traduit par Emmanuel Rais et Jacques Robert pour l'Anthologie de la poésie russe, du XVIIIe à nos jours chez Bordas en 1947.

jeudi 22 août 2019

Le parfum des pommes

Fragments d'un voyage en Russie (avec sept poèmes de Marina Tsvetaeva)

A quel moment commencez-vous à les voir, ces pommes ?

Vous marchez dans ce cimetière, tout près de Moscou, ou plutôt vous marchez sous les arbres et soudain vous comprenez que vous êtes dans un cimetière. Des tombes de pierre sous les arbres, les ombres mouvantes, les taches de lumières sur la pierre noircie. Deux ou trois pommes sur une tombe d'enfant — comme ailleurs ces petits cailloux déposés sur les pierres tombales. Deux pommes vertes.


Deux larges, trois petites tombes, une famille sous les arbres. Un siècle au moins nous séparent, elle et nous qui marchons sur ce sentier obscur sous les arbres.



Derrière, une église blanche, des coupoles d'argent, le ciel si bleu. Et le parfum des pommes. Il suffit de quelques pas et vous voilà dans un immense verger, des centaines de pommiers alignés, des pommes vertes, jaunes, rouges qui roulent dans l'herbe et d'autres familles, des familles en vie avec des enfants en vie, qui cueillent des pommes.


Il y a l'odeur des pommes et les cris des enfants, les parents qui se parlent à voix basse, des gens qui chantent au loin et ce petit chien tout fou qui court en rond sous les arbres avant de revenir près du bébé.


Quels enfants donc pouvaient être enterrés sous les tilleuls ? Des enfants de la fin du XIXe siècle ? Des enfants du début du XXe ? Des enfants nés de la révolution et morts de faim en orphelinat en 1920, comme Irina, la fille cadette de Marina Tsvetaeva ? Des enfants qui avaient joué eux aussi, et ri et chanté, des enfants que leurs grands-mères cajolaient, des enfants qui avaient des chiens et des chats, des enfants dont les parents seraient arrêtés un jour peut-être et qui poursuivraient leur enfance en orphelinat ?

Au milieu des vieux livres, dans la lumière sale d'un sous-sol, des enfants encore.
Ils apparaissent sur chaque page de cet album cartonné, des enfants entourés de parents et d'amour, dans la campagne idyllique d'un été russe. Deux sœurs qui regardent l'objectif, assises entre mère et grand-mère, ou dans le hamac avec papa. L'album inachevé prend la poussière sur une étagère de bouquiniste à Moscou. Pas un nom, pas un indice. Juste le soin de coller les photos dans les cadres qui ornent le lourd papier. 


Deux petites filles, deux sœurs grandies dans les années vingt — que sont-elles devenues dans cet âpre siècle ?

Быть в аду нам, сестры пылкие,
Пить нам адскую смолу, —
Нам, что каждою-то жилкою
Пели Господу хвалу!
 Nous irons en enfer, sœurs chéries,
Nous boirons la résine de l'enfer.
Nous qui par chacune de nos veines
Avons chanté la gloire du Seigneur.
Нам, над люлькой да над прялкою
Не клонившимся в ночи,
Уносимым лодкой валкою
Под полою епанчи.
Nous qui ne nous sommes pas penchées
Sur le métier ou le berceau,
Emportées sur une barque instable,
Sous un grand et beau manteau.
В тонкие шелка китайские
Разнаряженным с утра,
Заводившим песни райские
У разбойного костра.
Vêtues, ornées, dès le matin,
De soieries chinoises,
Nous chantions des chants de liesse
Autour d'un feu de bois.
Нерадивым рукодельницам
— Шей не шей, а всё по швам! —
Плясовницам и свирельницам,
Всему миру — госпожам!
Couturières peu laborieuses,
Cousant tout sans rien tenir, 
Nous étions, danseuses joueuses,
Les reines suprêmes sur toute la terre.
То едва прикрытым рубищем,
То в созвездиях коса.
По острогам да по гульбищам
Прогулявшим небеса.
Souvent couvertes de haillons,
Tresses envolées dans les nuages,
Sur les foires et places publiques
Nous avons perdu nos cieux.
Прогулявшим в ночи звездные
В райском яблочном саду…
— Быть нам, девицы любезные,
Сестры милые — в аду!
Ноябрь 1915
Dépensées en promenades
Dans un paradis de pommes,
Nous irons, filles joyeuses,
Sœurs aimées, en enfer !
Novembre 1915
Sous ce premier album, sur l'étagère de la librairie, un second. Des images plus anciennes, un cahier plus pauvre, plus maladroit. La même famille, je crois. Comme si plus tard, une fois venu le temps des difficultés, quelqu'un avait collecté les photos restées dans une enveloppe au fond d'un tiroir et les avait collées au plus vite, même celles déjà jaunies, même celles surexposées et illisibles, collées avant que la mémoire n'en soit perdue sur l'album déniché par chance parmi de vieux papiers.



Que sont devenus les parents de ces enfants ? Que sont devenus ceux qui rêvaient ? Et ceux qui ne rêvaient jamais ? Ceux qui rêvaient d'un monde meilleur comme ceux qui n'y croyaient pas ? Qu'est devenue la jeune femme assise sur la véranda ? Qu'est devenue celle qui se protégeait les yeux du soleil ? Et l'homme en uniforme ? Le jeune homme en chemise paysanne ? Et la mère aimante ? Et la maison de bois ?


De certains de ces parents parfois ne subsistent que quelques photos, des pages de dessins envoyés depuis le Kazakhstan ou la Kolyma, des lettres écrites sur du papier de hasard et envoyées sans espoir de réponse, quelques objets familiers.


De certains de ces parents demeurent ces dossiers de l'OGPU, conservés dans les archives des organes, dans les archives des prisons, étalés devant nous aujourd'hui avec leurs couvertures aux couleurs gaies.


D'autres en revanche ont survécu aux années staliniennes, mais que savons-nous de leur chemin ? Juste le souvenir des yeux grands ouverts entre le col montant et la coiffe sombre, le souvenir des lèvres serrées, et le trouble qui nous prend en croisant la mémoire d'un regard.


Des enfants aussi, que reste-t-il ? Une ou deux photos comme celles de Lev Goumilev, le fils des poètes Anna Akhmatova et Nikolai Goumilev, l'enfant promis à la prison et aux camps.


À ces photos de l'enfant conservées dans l'appartement d'Akhmatova à Saint-Pétersbourg, répond un poème de Tsvetaeva — et plus tard, quand le temps des arrestations sera venu, tout le cycle Requiem d'Akhmatova, sur ces dix-sept mois de 1938 à faire la queue devant les prisons de la ville dans l'espoir d'avoir des nouvelles de son fils.

Имя ребенка — Лев,
Матери — Анна.
В имени его — гнев,
В материнском — тишь.
Волосом он рыж
— Голова тюльпана! —
Что ж, осанна
Маленькому царю. 
Le nom de l'enfant et Lev,
Celui de la mère Anna.
Son nom à lui porte la colère,
Le silence emplit celui de sa mère.
Cheveux roux,
Tête comme une tulipe, 
Disons donc "Hosanna"
Au petit tsar.

 Дай ему Бог — вздох
И улыбку матери,
Взгляд — искателя
Жемчугов.
Бог, внимательней
За ним присматривай:
Царский сын — гадательней
Остальных сынов.
Dieu lui donne le soupir
Et de sa mère le sourire,
Le regard d'un chercheur
De perles,
Dieu, surveille-le
Bien.
Le fils de tsar
Est plus mystérieux que d'autres fils.
Рыжий львеныш
С глазами зелеными,
Страшное наследье тебе нести!
Lionceau roux
 Aux yeux verts,
Ton héritage sera lourd !

Северный Океан и Южный
И нить жемчужных
Черных четок — в твоей горсти!
Océan du Nord et du Sud
Le fil de perles d'un chapelet,
Serré dans ton poignet.
24 juin 1916


Quel héritage, croire, ne pas croire, croire au paradis mais vivre en enfer — et puis un jour, tout s'arrête, on quitte un monde pour un autre, on assiste à la disparition de l'empire familier. Reconstruire, croire ou ne pas croire. Aller de monastère en monastère, là où les jardins figurent le paradis dans le cercle des murs d'enceinte, l'église au centre, toutes ses tours, tous ses bulbes lancés vers le ciel — Jérusalem céleste.

Entrés dans sous les voûtes de l'église dans la file des pèlerins le cierge en main, nous avançons vers le saint — icônes et fresques nous guident vers le saint, icônes et fresques assombries par le temps, par la fumée des lampes et les mains, les lèvres des fidèles, tous ces saints intercesseurs calmement penchés depuis des siècles vers le Seigneur.

Les pèlerins attendent longuement pour embrasser la tombe de Serge de Radonèje à la Trinité-saint-Serge, défilant devant les merveilles de l'iconostase d'Andreï Roublev et Daniil Tcherny. Des femmes surtout qui allument lampes et cierges devant les icônes, quand d'autres chantent de ces voix si hautes et claires de la liturgie des monastères, glissant de quart de ton en quart de ton comme le font les oiseaux au fond des forêts.


Dans les églises, ce sont surtout les femmes qui prient à grands enclins et signes de croix, courbées sur le sarcophage des saints, ployées devant les icônes, étalées sur le dallage devant les reliques.




Et d'autres femmes qui sans cesse essuient et lavent le sol sur lequel on s'allonge, les objets pieux qu'on touche, les icônes qu'on baise.


Dehors, le parfum des pommes a envahi le jardin envahi d'oiseaux. Dedans, l'odeur de la cire et de l'encens se mêle aux chants des nonnes.



Les cierges sont le signe le plus visible de la présence des saints intercesseurs, un saint par jour, des saints si proches que leur image même peut s'effacer. On brûle des cierges ici devant l'iconostase vide, car là où les yeux incrédules ne voient rien, la foi sait reconnaître les traces de l'icône.



В день Благовещенья
Руки раскрещены,
Цветок полит чахнущий,
Окна настежь распахнуты, —
Благовещенье, праздник мой!
 Le jour de l'Annonciation,
Les bras en croix,
La fleur mourante est arrosée,
Les fenêtres sont grandes ouvertes,
L'Annonciation c'est ma fête !
В день Благовещенья
Подтверждаю торжественно:
Не надо мне ручных голубей, лебедей, орлят!
— Летите, куда глаза глядят
В Благовещенье, праздник мой!
Le jour de l'Annonciation
Je l'affirme solennellement, aucun besoin
De colombes apprivoisées, de cygnes, d'aiglons !
Envolez-vous où bon vous semble,
L'Annonciation c'est ma fête.
В день Благовещенья
Улыбаюсь до вечера,
Распростившись с гостями пернатыми.
— Ничего для себя не надо мне
В Благовещенье, праздник мой!
23 марта 1916
Le jour de l'Annonciation
Je souris jusqu'au soir.
J'ai fait mes adieux à mes invités ailés,
Pour moi, je n'ai besoin de rien,
L'Annonciation c'est ma fête.
23 mars 1916

Une icône, une, tout de même. L'intercession justement de tous les saints pour qu'Elle nous entende.


Dans ces monastères partout poussent les pommiers, alignés sous les murailles, les branches soutenues par de longues perches. Les pommes mûres roulent dans l'herbe vers les mains qui les ramassent. Ce sont les pommes de la Trinité à Serguiev-Possad, les pommes de la Dormition à Pereslav-Zalesski, les pommes de Borissoglebski, les pommes du kremlin de Rostov — j'en oublie.


Aux portes des réfectoires, les trapeznaïa, les femmes déposent leurs seaux de pommes. Dans les galeries closes et chaudes des églises, les papertes, les pommes diffusent leur parfum entêtant et bientôt un peu sure.



Il y a un samovar dans un coin, une barrique de kvas à côté, une ou deux marmites, et des chats qui attendent, sagement hermétiques. Sans doute ne veulent-ils pas de pommes, eux.


Sous les pommiers, dans les monastères, dans ces petites villes assoupies au bord de la Volga, il n'y a pas que des chats et des pèlerins. On rencontre des cyclistes, des familles qui pique-niquent, et des enfants encore.



Des enfants comme ce petit garçon à Mychkine qui, suivi de son chien, dévalait la pente à bicyclette vers la Volga.

 
Des enfants vivants ici — un enfant mort là, encore un. Enfant peut-être assassiné, cet autre petit garçon : le tsarévitch Dimitri, dernier fils d'Ivan le Terrible, dont la mort en 1591 à Ouglitch déclencha le long Temps des troubles. Un enfant si absent ici, sous les fresques de l'église saint Dimitri-sur-le-Sang-Versé, que son image même a disparu : de l'icône ne survit que l'oklad, cette couverture d'argent repoussé qui pour protéger l'icône n'en laisse plus voir que le visage et les mains. Sous l'icône, le cercueil-traineau qui a servi à ramener le corps à Moscou ; derrière elle, les fresques qui au XVIIIe ont retracé sa vie ; dans la pièce voisine, la cloche qui fut fouettée pour avoir transmis la nouvelle de la mort de l'enfant, sa langue de bronze arrachée, ses restes exilés quelque part en Sibérie — aujourd'hui bien assise dans l'église, telle le dernier témoin.


Радость — что сахар,
Нету — и охаешь,
А завелся́ как —
Через часочек:
Сладко, да тошно!
La joie, c'est comme le sucre,
Si on en manque — on se plaint !
Et si on a,
Au bout d'une heure
On est gavé !
Горе ты горе, — соленое море!
Ты и накормишь,
Ты и напоишь,
Ты и закружишь,
Ты и отслужишь!
9 ноября 1918
Le malheur, ô malheur — mer salée !
Tu donnes à manger,
Tu donnes à boire,
Tu berces,
Tu sers — à mort !
9 novembre 1918


Des enfants, des chats, des pommiers, le ciel chargé de pluie, des maisons de bois, des rivières et des étangs au pied des églises. Les bergeronnettes près des flaques d'eau, les nichoirs à sansonnets dans les jardins, contre les palissades, les pigeons sur les toits, les étourneaux en nuages au-dessus des arbres. Les flaques après la pluie, la végétation foisonnante, la forêt jamais loin.


Un corbeau aussi, qui nargue le chat, et des pommes suspendues derrière la vitre.


Только закрою горячие веки —
Райские розы, райские реки…
Aussitôt que je clos mes paupières chaudes :
Roses du paradis, fleuves de l'Éden…
Где-то далече,
Как в забытьи,
Нежные речи
Райской змеи.
Quelque part, loi,
Comme oubliés,
Discours tendres
Du serpent de l'Éden. 
И узнаю,
Грустная Ева,
Царское древо
В круглом раю. 
20 января 1917
Je reconnais,
Ève triste,
L'arbre royal
Du rond paradis.
20 janvier 1917 
 

Des pommiers encore qui cachent la maison. Les verges d'or au-dessus de la clôture verte.

Два дерева хотят друг к другу.
Два дерева. Напротив дом мой.
Деревья старые. Дом старый.
Я молода, а то б, пожалуй,
Чужих деревьев не жалела.
Deux arbres cherchent à se rapprocher.
Deux arbres. Ma maison est en face.
Une vieille maison et de vieux arbres.
Je suis jeune, sinon sans doute,
Serais-je sans regrets pour les arbres étrangers.
То, что поменьше, тянет руки,
Как женщина, из жил последних
Вытянулось, — смотреть жестоко,
Как тянется — к тому, другому,
Что старше, стойче и — кто знает? —
Еще несчастнее, быть может.
Le moins grand tend les bras,
Comme une femme, de toutes ses forces.
Si tendu qu'on a du mal à le regarder
Se tendre tant vers l'autre !
Le plus âgé, plus droit, qui sait ?
Peut-être le plus malheureux des deux.
Два дерева: в пылу заката
И под дождем — еще под снегом —
Всегда, всегда: одно к другому,
Таков закон: одно к другому,
Закон один: одно к другому.
Август 1919
Deux arbres : dans le feu du soleil couvhant
Et sous la pluie, et sous la neige aussi,
Toujours et encore, l'un vers l'autre !
Telle est la loi, l'un vers l'autre
Une même loi : l'un près de l'autre.
Août 1919



Des pommiers, l'odeur douceâtre des pommes. Et le reflet des églises dans les étangs.


Идет по луговинам лития.
Таинственная книга бытия
Российского — где судьбы мира скрыты —
Дочитана и наглухо закрыта.
Et l'office se déroule dans les prés,
Le livre mystérieux — existence de la Russie
Où les destinées du monde sont cachées,
Est bien fini et refermé.
И рыщет ветер, рыщет по степи́:
— Россия! — Мученица! — С миром — спи!
30 марта 1918
Le vent féroce balaie la steppe :
Russie — martyre, repose — en paix !
30 mars 1918



Des arbres enfin, à l'infini.


Les poèmes de Marina Tsvetaeva sont traduits par Véronique Lossky (éditions des Syrtes, 2015).

Cimetière et verger de Kolomenskoïe à Moscou.
Deux albums photo sans nom ni date (années 1910-1930 ?)
Dossiers d'enquêtes de l'OGPU, Musée de la prison de Souzdal.
Musée d'histoire politique, Saint-Pétersbourg.
Monastère de Serguiev Possad.
Kremlin de Rostov le Grand. 
Monastère des saints Boris et Gleb à Borissoglebski.
Église saint Dimitri-sur-le-Sang-Versé à Ouglitch.
Église de l'Intercession de la Vierge sur la Nerl à Bogolioubovo.
Et diverses forêts, maisons et églises à Pereslav-Zalevsski, Rostov le Grand, Ouglitch, Mychkine, Souzdal.