Juan Sanchez Cotàn (1560 – 1627), Cardes et carottes, Grenade, Museo de Bellas Artes
Tout
fait peur la nuit. Le noir fait peur, et la lumière aussi fait peur
quand on ne sait pas d’où elle vient. Ni qui vient derrière la lumière.
Et qui vient dans l’obscurité. Les ombres grandissent et se déforment,
les objets deviennent vivants, la peau s’écaille, les écailles s’étirent
comment des doigts, le végétal se fait animal. Ou pire, humain.
On
entend des bruits, des souffles, des geignements, et l’aigu d’un
moustique, et le craquement des lattes du parquet, et la fenêtre qui bat
dans le courant d’air, et la porte qu’on ouvre là-bas, et des pas dans
la cour, et des pas dans l’escalier, et chaque bruit résonne, et il y a
cette douleur au coin de la tempe, et une autre douleur au creux de
l’aine, et l’attente sous les draps. Viendra-t-il ? Viendront-ils encore
?
Les hommes se tournent et se retournent entre leurs draps sans trouver le sommeil.
S’ils dorment, c’est pour que le cauchemar les réveille, ce cauchemar-là qui les poursuit depuis l’enfance.
E. Muybridge, Going to bed, 1887
On soulève les draps, on entre dans son lit, on éteint la lumière, on ferme les yeux, on attend.
On pense.
On se rappelle des choses.
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| Eli Lotar, Abattoirs, 1929. |
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| Eli Lotar, Abattoirs, 1929. |
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| Eli Lotar, Abattoirs, 1929. |
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| Francis Marshall, Mauricette à l'école |
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| Chris Marker, photogramme de La Jetée. |
S’envelopper dans ses draps.
S’envelopper de tissus.
Faire des nœuds. Fixer des cordons.
Se protéger du mal qui guette.
Se nouer dans sa propre peau pour empêcher son corps de se dissoudre.
Une femme relève le rideau d’entrée d’une chambre surmonté d’amulettes. Décembre 2012, Foua (Guinée).
Survivre — guerriers
Et
le jour aussi, lutter contre la peur. Se nouer dans des cordons de
protection, enrouler le lacet des amulettes autour de ses bras, de son
cou, de sa poitrine, porter des talismans à même la peau, inscrits sur
la toile de ses vêtements, y tracer des formules magiques, laisser
l’encre déteindre sur soi dans la sueur du sommeil ou de la lutte.
A
Dakar, aujourd’hui, quand on craint un malheur, quand la vie est
difficile, quand les rêves sont inaccessibles et qu’il faut aider le
destin, on va consulter ceux qui savent. Parmi les solutions que ceux-ci
leur proposent figurent la confection de talismans à écriture dont
l’origine ne se trouve pas en Afrique mais dans le monde musulman : les
modèles les plus répandus remontent à al-Bûnî au XIIIe siècle. Ce sont
donc un peu les mêmes talismans qu’on traçait déjà au Moyen Âge en
Perse, au Maroc ou au Mali et les mêmes chemises qu’on portait dans les
cours ottomanes.
Tracés sur une feuille de papier, les
talismans sont confiés à un cordonnier qui les coud dans diverses sortes
d’amulettes. Parfois, les talismans sont tracés sur une chemise et le
client, souvent incapable de lire l’arabe, ne voit de cette écriture que
la part magique et n’en comprend pas le sens : l’écriture comme pur
signe.
Ces tuniques dakaroises résonnent comme l’écho
des merveilleuses chemises talismaniques ottomanes exposées à Topkapi,
chemises de princes, chemises de sultans, chemises de dignitaires tout
autant soumis à la peur de leur destin que les lutteurs de rue et les
faiseurs d’élections aujourd’hui à Dakar.
L’usage d’une amulette
est personnel et sa durée de vie variable. S’il lui est attribué une
efficacité, elle sera précieusement conservée, transmise à des héritiers
ou des amis, mais souvent disparaîtra avec son possesseur. Si
l’amulette est devenue inefficace du fait d’un contact avec des choses
impures, ou si elle déçoit les attentes, elle peut être détruite,
enterrée, ou simplement mise au rebut. Une tunique coûteuse portée pour
remporter des élections ou un match est abandonnée après la défaite.
Ces objets magiques, jetés après usage, constituent la collection
d’Alain Epelboin qu’il réunit depuis 30 ans auprès de récupérateurs de
la décharge à ordures de Dakar.
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| Photos tirées du catalogue de l’exposition Un art secret, les écritures talismaniques de l’Afrique de l’ouest,
Alain Epelboin, Constant Hamès, Johana Larco, Laurent et Jean Louis
Durand, Publications de l’Institut du Monde arabe, avril 2013 |
La
réalisation des tuniques de princes, portées pour se parer contre les
risques en tous genres, maladie, envoûtement, blessure de guerre,
obéissait à des règles bien plus savantes que celle de ces chemises
retrouvées aujourd’hui dans les décharges africaines et qui n’en sont
qu’une humble réplique. Pour être portées à même la peau, elles étaient
cousues dans un tissu fin et dessinées avec des pigments spéciaux.
Parfois, pour se garder des maladies, les dignitaires ottomans et leurs
enfants enfilaient des tuniques taillées dans les reliques des tentures
intérieures de la Kaaba ou du mausolée du prophète Muhammad à Médine.
Quand
il s’agissait d’un prince héritier, ces chemises étaient brodées durant
son enfance ou son adolescence et lui étaient remises lorsqu'il
devenait Sultan. On faisait alors appel aux oniromanciens, astrologues
et numérologues afin de choisir les citations du Coran, les prières,
convocation des esprits, formules talismaniques et figures géométriques,
en rond, carré, pyramide, rectangle, ellipse, arc, ayant chacune leur
propre valeur numérique, qui allaient orner les chemises du prince. La
coupe elle-même, le nombre de pièces de tissus assemblées notamment
étaient importants. Le savoir autour de ce chiffrage magique du vêtement
participait d’une mystique lettriste gnostique, celle développée en
Iran au XIV
e siècle par la doctrine de la
hurûfiya.
La
chemise du prince Cem pourrait sans doute prouver l’efficacité toute
relative du talisman puisque le prince Cem n’est jamais devenu sultan
mais a vraisemblablement été empoisonné loin de chez lui.
Cependant,
le col de la chemise, encore cousu, n'ayant semble-t-il jamais été
ouvert et donc la chemise jamais portée, Cem privé de cette protection
pouvait bien succomber au poison.
Survivre encore — femmes
Les
mondes, les époques, les croyances peuvent être différents mais la
pensée magique reste du même ordre : porter certains mots à même la
peau, s’envelopper dans les messages qu’on a brodés permet de continuer à
vivre malgré la peur qu’on en a. Simplement, ces objets deviennent plus
intensément privés encore, aucun intermédiaire n’intervient plus et
c’est le — non, la destinataire même du talisman qui devient la
créatrice.
La voilà qui se charge de coudre, de broder et d’écrire
ses pensées sur ces fragments de draps que les femmes avaient toujours
en main au xixe siècle, sur cet ouvrage qui les suivait partout et qui
dès l’enfance faisait partie de l’habitus féminin.
De
ces mornes travaux subsistent tant d’exemplaires d’alphabets, de phrases
pieuses et de vœux monotones en petits points serrés de soie rouge où
l’écriture n’est même plus dessin, même plus décor, où les phrases sont
désertées de tout sens pour ne conserver que la forme de signes vides.
Or, même ces écrits qui n’en sont pas peuvent brutalement prendre une
voix. Se faire langage.
Ce sont des servantes, des
pauvres, des folles, rivées aux chiffons qu’elles gardent dans la poche
de leur tablier et qu’elles brodent de paroles parce que la broderie est
la seule langue qui ne leur soit pas interdite.
Chiffon qui reste
chiffon, chiffon qui devient robe, chiffons qui deviennent veste.
Messages interrompus. Vêtements brodés qui permettent de porter ses
propres mots à même la peau.
« Oui, Madame ».
Quand on l’appelle, elle répond.
« Non, Madame, pas encore ».
L’horloge tictaque dans la pénombre de la pièce. Dehors il pleut.
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| La veste d'Agnès Richter |
Quand on l’appelle, elle répond.
Sinon, elle ne parle pas, elle ne chante pas.
Dans le désert obscur de la cuisine, elle brode sans lever les yeux.
L’horloge tictaque dans la pénombre.
Elle brode les yeux baissés, en retenant son souffle. Elle évite de croiser le regard du chou pendu au-dessus de l’évier.
Juan Sanchez Cotàn (1560 – 1627), Chou, melon et concombre (vers 1602), San Diego, San Diego Museum of Arts.