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lundi 1 janvier 2018

Khatchkars

Les khatchkars encastrés dans la falaise de Geghard, près d'Erevan, pour fermer ou cacher les grottes et églises rupestres
 Et si Dieu a voulu de toute éternité l’existence de la créature, pourquoi, elle aussi, n’est-elle pas éternelle ?
Ceux qui parlent ainsi ne vous comprennent pas encore, ô Sagesse de Dieu lumière des esprits ; ils ne comprennent pas comment vous créez, en vous, et par vous-même, et ils aspirent à la science de votre éternité ; mais leur cœur flotte sur les vagues du passé et de l’avenir, à la merci de la vanité.
Qui l’arrêtera, ce cœur, qui le fixera pour qu’il s’ouvre stable un instant, à l’intuition des splendeurs de l’immobile éternité, qu’il la compare à la mobilité des temps, et trouve toute comparaison impossible ; qu’il ne voie dans la durée qu’une succession de mouvements qui ne peuvent se développer à la fois ; observant, au contraire, que rien de l’éternité ne passe, et qu’elle demeure toute présente, tandis qu’il n’est point de temps qui soit tout entier présent ; car l’avenir suit le passé qu’il chasse devant lui ; et tout passé, tout avenir tient son être et son cours de l’éternité toujours présente ? Qui fixera le cœur de l’homme, afin qu’il demeure et considère comment ce qui demeure, comment l’éternité, jamais passée, jamais future, dispose et du passé et de l’avenir ? Est-ce ma main, est-ce ma parole, la main de mon esprit, qui aurait cette puissance ?
Augustin, Confessions, XI, 11.
Comment parler de l'émerveillement qui vient à qui affronte — au sens de se tenir devant, front à front — ces pierres dressées arméniennes. Khatchkars.
Khatchkar, rien que le nom, le son raclé pour ouvrir, la dentale et la chuintante qui suivent, et puis le k dur et le a qui traine. Un nom qui n'évoque rien, ici, sauf si on est voyageur et qu'on pense à Kashgar, aux Ouigours, au Turkestan chinois — d'autres raisons de rêver mais rien qui ne nous éloigne plus encore du mot, Khatchkar.
Khatchkar, pierre à croix, stèle dressée, stèle votive ou commémorative. Pierre rectangulaire, parfois légèrement voûtée, parfois arquée, dressée ou posée ou encastrée.
Fragment de khatchkar, gavit (narthex) du monastère de Sanahin
On se trouve en face d'elles — non, en face d'elle, car chaque pierre est unique — et on observe. Front à front. On contemple la pierre à croix et on imagine, un temps, qu'elle vous contemple en retour car il est une étrange vie des objets lorsque ces objets sont chargés de sens et d'histoire, chargés de vie eux-mêmes, donc. Les pierres sont là, de tout temps, et elles seront là, encore, quand nous ne serons plus — plus là à les regarder tout au moins. Elles sont devant nous, calmes et austères, et nul ne peut se tromper sur leur âge : des pierres qui sont les siècles.
On regarde le khatchkar et on cherche les signes de son unicité au milieu d'un ensemble qui est presque toujours le même : chaque pierre est unique tout en obéissant à des règles précises d'organisation du décor, exactement comme le sont les motifs d'un tapis d'orient. Il y a la croix, toujours ou presque toujours, une large croix aux branches géminées ; il y a le disque solaire ; il y a des étoiles ; il y a aussi parfois des oiseaux, des animaux et souvent des feuillages et des fleurs ; parfois aussi des représentations humaines, personnages de la Bible essentiellement comme ici, sur l'un des khatchkars de l'église de Sevan.
La croix au centre de la pierre, tout en portant la crucifixion, est une croix très stylisée avec une ornementation d'entrelacs qui se retrouvent dans plusieurs des cartouches abstraits intercalés entre les scènes de la vie du Christ et de sa Passion. L'ensemble, d'une facture plus proche de l'art populaire que du raffinement des khatchkars médiévaux, date de 1653. Pour naïve qu'elle soit, elle est infiniment émouvante justement par son caractère figuratif dans un art qui ne l'est pas en général.
Le bœuf et l'âne sont devant Marie assise, l'enfant sur ses genoux, devant et non l'inverse, et ils se réjouissent. L'enfant joufflu, avec un visage d'adulte sévère, est emmailloté bien serré.
En dessous du bœuf et de l'âne, les trois rois mages
Au centre, la crucifixion. Deux orants de part et d'autre d'un Christ réjoui et entouré d'un motif de corde qui donne l'impression qu'il porte de longues tresses.
L'Anastasis ou Descente du Christ aux Limbes, entre le temps de la crucifixion et celui de la résurrection : le Christ qui, décidément, porte bien des tresses, descend triomphalement aux Enfers pour apporter le Salut aux justes morts depuis la création du monde (Adam et Ève, Abraham, David…). Ce motif typiquement byzantin fut l'objet de nombreuses icônes dans le monde orthodoxe grec ou slave. On le trouve ici dans une version assez singulière, extrayant l'un de ces justes qui émerge d'entre les pierres tombales. Il tire celui de gauche en le tenant par les poignets et non par la main, illustrant ainsi l'enseignement théologique qui refuse au pêcheur de se libérer par lui-même (main dans la main avec Dieu) mais seulement par l'énergie divine qui peut rompre le péché originel (Dieu est donc le seul à tirer). Derrière le Christ, une vigne : il est à la fois le cep de la vigne, destiné à croître (l'Église) et le fruit de la vigne (l'Eucharistie).
Pierre à croix, la croix figure toujours au centre du khatchkar mais rarement comme image de la crucifixion (comme sur ci-dessus ou comme plus bas le grand khatchkar du corridor d'Haghpat). Elle apparaît plutôt comme figure aniconique du Christ : la croix comme arbre de vie souligne la nature divine du Christ et ignore sa mort. Les racines de cet arbre issu du paradis ne s'enfoncent pas dans la terre mais remontent vers le ciel, les entrelacs qui l'entourent sont quant à une l'image de l'infini de la puissance divine et de son éternité.

Certaines de ces pierres font moins d'un mètre de hauteur, d'autres dépassent deux mètres. Elles protègent les fidèles de toute l'épaisseur de leur corps de roche rouge, grise, beige, jaune, rose. Protéger, c'est l'une de leurs fonctions.
Et nul ne confondrait un khatchkar ancien, fait de la main d'un homme dont le nom d'artiste, parfois, est resté, et un khatchkar moderne, académique, lisse, sans inspiration — un khatchkar qui reproduit à l'infini les mêmes séries de symboles qu'autrefois sans rien inventer de neuf et qui leur donne, de plus, ce léché, ce brillant de marbre poli qu'on aime à infliger aux objets qui pourraient sinon sembler manquer de valeur.
Celui qui vous protègera, c'est celui qui vous parlera. Calme, austère, sans affectation, pleine de pudeur. De sagesse.
Une pierre.

Khatchkars sur le bas-côté de l'église d'Odzun, le long du portique sud.
Portique de l'église d'Odzun
L'une des plus anciennes églises d'Arménie, l'église d'Odzun a été bâtie entre le Ve et le VIIe siècle — au IVe nous a assuré le prêtre en charge de l'église en nous montrant la base des murs, rongée par le temps, le relief effacé au-dessus du porche et la vierge noire dans une niche du chœur. L'œuvre même de Grégoire l'Illuminateur qui fut le fondateur de l'Église arménienne en 301. D'ailleurs, ajouta le prêtre, saint Thomas lui-même, celui des douze apôtres qui ne croyait que ce qu'il voyait et dut mettre ses doigts dans les plaies du Christ pour croire en sa résurrection, s'arrêta à Odzun alors qu'il était en route pour l'Inde et il y laissa les langes de l'enfant Jésus qui seraient conservés sous l'auteur à la Vierge.
Peu de khatchkars autour de cette église mais une étrange structure.

Élevé sur le flanc nord de l'église, il s'agit d'une construction monumentale dont chacune des deux ouvertures en arcade renferme une stèle de pierre grise irrégulièrement taillée et gravée, le tout sur un socle à degrés. Selon la légende, un roi indien l'aurait donné à Odzun après une bataille durant laquelle il aurait reçu l'aide d'un général arménien natif du lieu (et sans doute influencé par saint Thomas). Le tout vers l'an 301. Et un bon million d'hindous seraient enterrés juste là et ce serait sous leur influence qu'aurait été sculpté le motif d'anges tenant des serpents qui orne l'église, les serpents n'étant en rien un symbole chrétien (mais évidemment un symbole hindou). 
Il pourrait s'agire donc davantage d'un monument funéraire que d'une pierre dressée pour la prière. Les deux stèles portent gravées une succession de petits personnages portant des croix et auréolés, saints et nonnes, au-dessus d'une représentation d'église très proche, étrangement, de celle qu'on trouve sur la tapisserie de Bayeux.


Ce côté-ci de la montagne est le côté ensoleillé. En face d'Odzun, sur cette même vallée du Debed, ont été fondés un peu plus tard deux monastères majeurs du moyen âge arménien.

Un peu à contre-jour, l'un des grands khatchkars de Sanahin avec ce qui semble des personnages ou des oiseaux de part et d'autre de la croix
La fondation du monastère de Sanahin remonte au Xe siècle. Construit entre 967 et 970, il a été prolongé d'un vaste gavit largement ouvert sur l'extérieur par de grandes arches en 1181. Contrairement au monastère d'Odzun, il comporte plusieurs églises reliées entre elles par divers corridors voûtés et cours ornées de pilastres. Pas de chapiteaux aux colonnes mais des bases ornées d'animaux fantastiques. Dômes et coupoles tronquées sont ouvertes sur le ciel pour éclairer la nuit des églises. Car contrairement à la luminosité de la pierre dorée d'Odzun ou de Noravank mais comme celle de bien d'autres monastères, la pierre de Sanahin est noire et l'ensemble d'une grande austérité — le christianisme arménien n'est en rien joyeux dans ces murs, surtout que les fresques qui pouvaient les orner ont entièrement disparu.
Ici, le khatchkar a été inséré dans le mur de la chapelle Surb Grigor
Khatchkar dans le gavit de l'église centrale de Sanahin
A l'extrémité de l'académie, deux immenses khatchkars ferment l'ouverture, tels deux solides parents aux côtés d'un tout petit, posé sur un socle à motifs d'arcs de cercles. La partie historiée, invisible dans le contre-jour, est tournée vers l'intérieur.
A l'extérieur, ces khatchkars sont des pierres nues en rupture avec le reste du bâtiment. Toute leur beauté est dans cette irrégularité de forme et de couleur qui jure avec le raffinement de l'architecture qu'ils voisinent et accompagnent.
A l'intérieur, la vaste salle ouverte à tous les vents qui longe le bas-côté nord de l'église était l'académie où se réunissaient les théologiens et les lettrés. Le terme même d'académie montre le goût de l'antique et des études grecques qui marque la Renaissance du XIe siècle en Arménie comme en Géorgie voisine. Les niches le long du mur pouvaient recevoir les livres et manuscrits : l'académie était aussi bibliothèque et scriptorium.
Un khatchkar orne le gavit, de part et d'autre de la double entrée de l'église Surb Atsvatsatsin
Y aller une première fois. Grisaille, temps de neige, humidité qui suinte des murs.
Laisser passer des années.
Attendre le beau temps.
Revenir à Sanahin, l'église toujours déserte, pas même une femme qui passe, cette fois.
L'entrée du gavit. A gauche de la double arcade qui y donne accès, on aperçoit l'ouverture de l'académie.
La tour clocher fortifiée de Sanahin, la porte obturée par un khatchkar

Repartons.
Pas beaucoup plus loin.
Le monastère d'Haghpat a été bâti entre le Xe et le XIIIe siècle à quelques kilomètres de celui de Sanahin : en fait, si les deux monastères se font face (et dépendent aujourd'hui de la même commune), ils dominent un large cirque et sont en fait construits chacun sur un promontoire différent totalement séparé de son voisin par d'étroites et profondes vallées et accessibles seulement par des routes en épingle à chevaux — et ils ont bien entendu toujours été les rivaux l'un de l'autre (Sanahin signifie plus ou moins "j'étais là avant").

L'église Surb Nshan (du Saint Signe) a été achevée en 989, alors qu'en France Hugues Capet montait sur le trône. Peu d'églises en Europe occidentale sont aussi anciennes ou, du moins, ont conservé intacte toute leur structure du Xe siècle sans être remaniées par la suite. L'architecte, Tiridate ou Trdat (c. 950 - c. 1020), qui conçut également le monastère de Sanahin, fut le bâtisseur d'Ani, capitale de l'Arménie vers l'an mil et détruite successivement par les Seljoukides, les Mongols, les Turcomans  puis enfin les Timourides.
Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face, et je n'ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau !... Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.
Arthur Rimbaud, "Adieu", Une saison en enfer, 1873
Plutôt que remaniée, Surb Nshan fut complétée par divers bâtiments (deux églises, un scriptorium, un réfectoire) qui formèrent une forteresse à l'époque des invasions mongoles quand Genghis Khan dévasta la région. Si la forteresse résista plus ou moins aux Mongols, elle ne survécut pas en revanche au passage de Tamerlan.
Devenu par la suite un centre intellectuel majeur, le monastère accueillit à la fin du XVIIIe siècle le grand poète Sayat Nova, qui écrivit et chanta autant en arménien qu'en géorgien ou en turc.
A Haghpat, les khatchkars commémorent notamment les activités philanthropiques des personnalités dont ils portent les noms.
Les tombeaux de la famille des Ukanian à Haghpat (début du VIIIe siècle) sont constitués de trois larges chapelles mémorielles accolées les unes aux autres. Ces chapelles servent de piédestal aux khatchkars. Il s'agit de structures archaïques qui furent plus tard simplifiées, tout d'abord en piédestaux ornés de niches profondes puis en simples socles.
Le grand khatchkar Amenaprkich se trouve dans le corridor couvert qui mène au gavit de l'église principale d'Haghpat, Surb Nshan, église du Saint Signe. Le motif Amenaprkich ou "Sauveur de tous", qui n'existe qu'en quatre exemples sur toute l'Arménie, montre la décrucifixion avec Nicodème qui enlève un clou en présence de la Vierge et de saint Jean, juste sous les bras de la croix et de Joseph d'Arimathie en bas.
D'autres monastères sont plus récents. Ou juste un petit peu moins anciens.
De Noravank, j'ai parlé ailleurs. Les khatchkars y sont magnifiques.
Haghatsin, Ketchoris ou Khor Virap étaient moins impressionnants.
Tatev, j'irai une autre fois.
Mais Geghard —

Le monastère Sainte-Lance de Geghard, accroché au flanc de falaises vertigineuses, est tout proche d'Erevan et date du XIIIe siècle, même si on peut avancer qu'un complexe monastique existait déjà bien antérieurement sur les lieux. Une large partie du complexe est souterraine et, sans doute a-t-il existé une ou plusieurs églises rupestres dès le VIIe siècle, si ce n'est plus tôt — dès l'époque de Grégoire l'Illuminateur, évidemment. L'alphabet arménien y aurait été élaboré et on y aurait établi une école de manuscrits et une académie de musique. Las, les invasions arabes du VIIIe siècle ont tout détruit — mais bien entendu les grottes et les sources ont subsisté et ce cadre spectaculaire a été réaménagé au cours des siècles. L'église principale même a été construite entre 1215 et 1225 : la Kathoghike et son gavit (ou narthex). Certaines des grottes chapelles et églises souterraines ont été creusées par les éléments et ont été aménagées en respectant leur forme naturelle, d'autres ont été creusées et agrandies, complétées de murs de soutènement, et forment de vastes complexes architecturaux encore en partie cachés aux visiteurs.


La neige d'avril qui fond au soleil colore la pierre et souligne le tracé des entrelacs
Deux khatchkars encastrés dans un mur couvert d'inscriptions gravées
A l'intérieur de l'église de la Sainte Lance, un khatchkar rupestre, creusé directement dans le mur de l'église, au-dessus de l'angle d'une porte. Khatchkar de pierre noire dans une église toute de roche noire et presque sans ouverture — obscurité opaque qui attend de l'œil qu'il se fasse aux lieux avant de voir.
Au départ, des escaliers montent vers les terrasses et les grottes. Puis, plus haut, les espaces rupestres sont sans doute accessibles seulement par des échelles. Celles-ci sont nombreuses dans les monastères arméniens qui comportent souvent des pièces souterraines, des pièces où coulent des sources sacrées, d'autres où seront conservés les manuscrits lors des invasions.
Certains khatchkars sont ici directement gravés dans la roche des falaises.
D'autres sont encastrés pour fermer l'ouverture ancienne d'une grotte agrandie en chapelle et dotée d'une porte digne d'elle.
Loin de Rocamadour, loin du cœur de l'Europe dont l'Arménie forme une marche extrême, ces églises rupestres bouleversent par leur altérité. Peu de choses dans cet art chrétien qui nous soient familières : il s'agit d'une architecture plus ancienne que celle des églises romanes, une architecture sans lien avec le plan basilical de la tradition latine. Si les églises mêmes sont bâties sur le plan en croix de la tradition grecque, elles s'articulent de telle sorte au milieu des bâtiments monastiques et du cadre naturel qui les entoure que le plan général n'évoque plus cette figure de la Jérusalem céleste qu'on croit retrouver dans bien des monastères d'Europe. Ici, il y a le dessus et le dessous, le visible et le caché, le supérieur et le souterrain, l'offert et le secret, le lisse et le rugueux, le soyeux de basalte noir et le brut des roches de la falaise au-dessus.

Et puis, à l'écart des sommets, à l'écart des falaises et de la sauvagerie des rochers, il y a les lacs — Van et Sevan. Van est aujourd'hui en Turquie, Sevan en Arménie.

Au lac Sevan, il ne reste que deux des églises qui constituaient jusque dans les années 1930 le monastère de Sevanavank. L'île même sur laquelle le monastère était bâti a disparu quand les autorités soviétiques ont décidé de mener de grands travaux de drainage pour gagner des terres arables. Le niveau des eaux du lac a baissé de plusieurs dizaines de mètres et le monastère s'est retrouvé au sommet d'une colline sur la côte, directement accessible par la route.
Le gavit a été abattu dans les années 1930, sa trace n'en est conservée que par une petite cour qui mène à l'église Surb Atsvatsatsin (de la Mère de Dieu) dans laquelle sont conservés des khatchkars — ou plutôt des fragments de khatchkars.
Les khatchkars de pierre verte sont très rares en Arménie, il s'agit d'une pierre de la région même du lac Sevan
Les autorités soviétiques ont totalement désacralisé les lieux dont elles souhaitaient faire un lieu de villégiature pour la nomenklatura. L'union nationale des écrivains y possédait une résidence, le parti communiste arménien une autre. Une plage avec des restaurants et des espaces de jeu a été installée en contrebas du monastère.
Les khatchkars, eux, regardent toujours vers le lac car rien du passé, du présent, du futur, ne leur importe. Gravés du signe de l'éternel, ils s'inscrivent dans l'éternité, hors du temps.
S'ils nous regardent, c'est juste en passant, sans prêter plus d'attention que nécessaire à notre passage. Ce qu'ils regardent, c'est le ciel glorieux, le soleil qui s'élève, le passage des oiseaux migrateurs, les neiges d'hiver et le vert de l'été.
Sans mémoire puisque hors du temps, ils ne peuvent ni se souvenir ni oublier.
Ils sont.

lundi 1 mai 2017

Mausolées — Le roi vivant

L'intérieur de l'un des mausolées du Shah-i-Zinda
La route visible au bas de la photo de Paul Nadar est toujours là, divisée en plusieurs voies parcourues à grande vitesse par toutes sortes de véhicules. Les arbres sont-ils encore là ? Je ne saurais le dire. Sur la colline aujourd'hui s'étale le grand cimetière de Samarcande, tout près de la nécropole de Shah-i-Zinda, c'est-à-dire du "roi vivant".
Le Shah-i-Zinda en 1889, photographié par Paul Nadar lors se son expédition au Turkestan
Le "roi vivant " ? Notre chauffeur de taxi se lance dans une longue explication.
Il y avait un mauvais roi qui voulait tuer toute la population de la ville mais un autre est venu pour la sauver et démasquer l'imposteur. Las, l'imposteur était très fort, il y a tué le bon roi. Là vient un long détour et mon russe ne suit plus, il me semble que le bon roi a néanmoins protégé la ville, tout mort qu'il soit. Evidemment, les bons rois sont toujours là, mystérieux et lointains, dérobés à nos yeux, et pourtant si proches, attachés à veiller sur nous comme de distants anges gardiens.




Aucun ange gardien, aucun bon roi endormi sous la montagne n'a pu sauver cette famille emportée dans l'au-delà par une Jigouli aux freins défaillants sans doute au soir du 19 juin 1985. Tout au plus a-t-il pu faire en sorte que la mère de famille soit emportée avant les autres, évitant de participer à la tragédie finale.

Ailleurs, des sources tout à fait autorisées et respectables me donnent une autre histoire, qui n'est sans doute qu'une variante du récit populaire.

Le roi vivant. On raconte qu’un cousin du Prophète — ou était-ce un cousin d’Osman, l’un des premiers Califes — serait venu à Samarcande pour en convertir les habitants (nul besoin de faire appel à une quelconque réalité historique, la ville n’est devenue musulmane que près d’un siècle plus tard, au temps des califes Omeyyades). Ce cousin, quel qu’il fut, Koussam Ibn Abbas, rencontra l’opposition du roi de la ville — un mauvais roi, cela va sans dire — qui le fit décapiter. Mais Koussam n’en fut pas troublé pour autant, il se pencha pour ramasser sa tête qui avait roulé non loin de lui puis se dirigea vers le puits et y descendit.

Il y est toujours, et bien vivant car le puits est très certainement l’une des entrées du Jardin d’Eden.
Prokudin-Gorski a lui aussi fixé l'image des mausolées alignés au flanc d'une colline au-dessus d'une vallée aussi verdoyante que déserte, peut-être déjà utilisée comme cimetière. On voit qu'alors, juste avant la Première guerre mondiale, les coupoles avaient perdu tout leur glacis de céramique bleue ce qui accentue le caractère de ruine absent de la photo de Nadar.
Aux différentes entrées de la nécropole, on trouve des panneaux portant cette longue liste de recommandations. Panneaux en ouzbek, panneaux en russe, panneaux en anglais, tout est fait pour assurer l’application de règles de bonne conduite islamiquement correctes — avec toute la modération qu’on peut attendre d’un État autoritaire et laïc (entendons par là soucieux de contrôler tout risque de dérive religieuse susceptible de tirer profit d’une hypothétique liberté dans ce domaine, contrôle qui repose en certains endroits sur l’interdiction faite aux muezzins d’appeler à la prière, celle faite aux mineurs d’entrer dans une mosquée ou celle faite aux imams de prêcher). Mais étrangement, ces panneaux révèlent aussi des pratiques différentes, des traditions funéraires plus proche du chamanisme que de l’islam : nouer des rubans aux arbres, sacrifier des animaux sur les tombes ou y déposer de la monnaie.


Le roi vivant, prêt à hanter les vieilles dames et à les attirer dans ses rets.
Vieilles dames au regard fou gravé dans le marbre. 
Toutes ces tombes soviétiques regroupées autour d'un sanctuaire médiéval, des notables socialistes à deux pas d'un compagnon du Prophète. Car qui sait ce que réserve l'au-delà ?
Horoscope du prince Iskandar, petit-fils de Tamerlan, par Imad al-Din Mahmud al-Kashi, Le livre de la naissance d'Iskandar, vers 1384 (Wellcome Library, Londres).
Et les oiseaux qui tournoient dans le crépuscule.
Le mausolée de Koussam Ibn-Abbas est le plus vaste complexe funéraire du Shah-i-Zinda, tout en couloirs, passages, voûtes et salles de prières. Tourelles, coupoles, briques nues et céramiques mêlées.
Le roi vivant, juste là sous nos pieds.
Depuis le xie siècle, cette tombe qui n’en est pas une fut couverte d’un mausolée devenu le cœur de la nécropole de Shah-i-Zinda, car chacun ici voulut être enseveli à proximité du saint personnage. Les invasions mongoles ont eu beau raser les lieux, c’est là qu’à l’époque timouride l’aristocratie locale a recommencer à enterrer les siens. Les mausolées anciens ont été relevés  de leurs ruines, d’autres se sont ajoutés tout au long de l’allée qui descend la colline jusqu’à la route.

Ici reposent sous les coupoles de céramique bleue la sœur de Tamerlan, Shirin Bika Aga, et aussi sa nièce Shadi Mulk Aga ainsi que certaines de ses épouses et sans doute de ses concubines, sans oublier la nourrice de ses enfants — ses ministres aussi, et de savants personnages encore.

Bien plus tard, on perdu l’habitude de bâtir des mausolées, ou bien on n’en avait plus les moyens. Pour autant, être enterré près de la tombe de Koussam Ibn-Abbas est resté le but d’une vie et ces petits tombeaux alignés sur la terrasse au sud du mausolée se sont multipliés ­— si proche des bénédictions du saint homme.

On entre, on visite ces chambres nues. Un sarcophage, deux, trois tout au plus. Le silence.
Cubes bleus ornés ou non de coupoles, salles pleines d’ombres où brille le glacis bleu des carreaux de céramique.

On continue de descendre la colline.

Pour atteindre les mausolées, il faut gravir des marches de plus en plus étroites et raides.
La nécropole s’étire sur la pente entre deux collines et, comme la place a fini par manquer, les mausolées ont été bâtis de plus en plus proches les uns des autres, se resserrant le long d’une allée qui se fait canyons entre les murs ornés de calligraphies.

Sous ses doubles coupoles, on a longtemps pensé que reposait Kazi Zade Rumi (1364-1436), savant compagnon astronome d’Ulugh Bag, l’un des auteurs des Tables sultaniennes, l’ouvrage  d’astronomie le plus précis de l’époque médiévale, la référence de Copernic ou de Tycho Brahe. La hauteur des coupoles en faisait un mausolée royal témoignant de l’importance de la science dans la Samarcande du début du xve siècle, du respect que ses sultans rendaient à leur maîtres — et puis les sarcophages ouverts ont révélé des corps de femmes car, après tout, ces sultans respectaient peut-être encore plus leurs princesses que leurs savants.

Tout en bas de l’allée, le Darvazakhana bâti par Ulugh Beg marque l’entrée sud de la nécropole.


Il faut dire qu'à Samarcande, les bons rois et les mauvais se sont succédés sans coup férir, les uns près à nourrir leur peuple, les autres bien décidés à les affamer ou pire — mais qui sont les bons et qui sont les mauvais, difficile à dire. Ici, le héros, c'est Tamerlan, Timour Leng, Timour le boiteux.

Si j'étais Iranien, nous dit notre chauffeur de taxi, si j'étais Turkmène, ajoute-t-il avec un soupçon de réticence, si j'étais Russe — ou même Irakien ou Afghan (et là on sent combien la liste qui s'allonge le fait se gonfler de bonheur), je détesterais Timour — oui oui, ça se comprend, il y a eu des millions de morts (il cligne des yeux, affreux tous ces morts, il l'admet). Mais voilà, il était Ouzbek et je suis Ouzbek, alors, vous comprenez que je l'aime.
Il monte le son sur son autoradio qui crachote. Jo Dassin, ça devrait nous faire plaisir, les Français.
Que les Ouzbeks ne soient arrivés dans la région que près d'un siècle après la mort du boiteux Timour en 1405, n'a pas grande importance : notre Tamerlan turco-mongol à la solide culture persane est ici plus qu'un héros national, c'est le repère omniprésent de l'identité ouzbèke.


Comme autrefois sans doute au pied de la statue de Lénine, les foules ouzbèkes se pressent : enfants des écoles, retraités en goguette, groupes d’ouvriers suivant respectueusement leur guide, paysans qu’on se doit de mobiliser avant la récolte du coton.

A Samarcande, Tamerlan, est partout. Au bout d’une avenue triomphale, entre le Registan et le mausolée du Gour Emir, la statue monumentale du roi en majesté a remplacé celle de l’homme debout, le doigt tendu vers un avenir radieux, Lénine ou Karl Marx ou peut-être, il y a plus longtemps, l’homme de fer lui-même, Staline. 

Si une statue de fonte pouvait tourner la tête, vous verriez que par un étrange retournement, le visage aux traits asiatiques restitué en 1941 sur ordre de Staline par Mikhaïl Guerasimov, grand anthropologue soviétique spécialiste de la reconstitution faciale, a été nettement — dirions-nous aryanisé ? Occidentalisé à tout le moins, comme pour lui donner un faux air de Nikolaï Tcherkassov dans le rôle d’Ivan le Terrible — ce qui n’est pas si surprenant après tout. 

Ici, tout voudrait faire oublier les millions de morts, les villes vidées de leurs habitants, les montagnes de têtes coupées, les dizaines de milliers d’esclaves exécutés sur la route, la ruine de pays entiers, la catastrophe démographique, économique, politique que représentent les conquêtes de Tamerlan — un vrai Ouzbek, notre ancêtre à tous, notre guide, celui qui a conduit jusqu’ici, à Samarcande les artisans, les savants, les artistes, les poètes capturés ailleurs, loin. 

D’ailleurs, dans toute cette histoire, Tamerlan avait-il d’autre souci que le développement de son empire ? Quand il écrit à Charles VI, le roi de France brisé par la folie en pleine guerre de Cent ans, souhaite-t-il autre chose que le retour des marchands francs sur la route de la soie ?


La lettre de Timour à Charles VI, roi de France, est datée du 30 juillet 1402.  C’est un document de petite taille (47 cm sur 20), écrit en persan et conservé aux Archives nationales.


Si une statue de fonte pouvait tourner la tête, Timour pourrait sur sa droite contempler son propre tombeau, le Gour Emir.

Tamerlan ne voulait qu’une simple pierre sur sa tombe, comme un accès de modestie devant sa propre finitude. Ses fils se chargèrent de le faire changer d’avis, dessinant les plans d’un somptueux mausolée. Tamerlan alors fit bâtir, à toute vitesse, un bâtiment qui ne devait pas lui survivre : il fallut donc après sa mort tout reprendre et ses fils, éphémères successeurs, furent rapidement enterrés à ses côtés. 
Il revint encore à son petit-fils, Ulugh Bag le protecteur des arts et des sciences (si ce n’est des hommes car lui aussi mena la guerre sans pitié), de finir le tombeau qui, son tour venu, l’accueillerait.


L'intérieur du sanctuaire stupéfie. La base des murs est couverte de dalles d’onyx, les murs couverts de marbres et de peintures, les voûtes et la coupole sont ornées d’un décor de papier mâché peint et doré.


Sur la tombe de Timour, Ulugh Beg fit placer un gigantesque monolithe de jade vert presque noir (du néphrite) qu’il avait rapporté de Mongolie : la pierre avait servi de trône aux derniers descendants de Genghis Khan, plus tôt elle avait orné un palais impérial en Chine. Il ne s’agit pas d’un sarcophage comme sa forme pourrait le laisser croire, mais d’un cénotaphe : les Timourides sont tous enterrés dans la crypte au-dessous de l’espace enclos de marbre ajouré.



Les fils de Timour reposent à gauche et à droite du conquérant : Miran Khan et Shah Rukh. 
Le fils de Shah Rukh, Ulugh Beg, dort aux pieds de son grand-père. 
A la tête de Tamerlan, son ami et maître à penser, son guide spirituel, Mir-Sayyid-Baraka (1343-1403) repose sous un cénotaphe orné d'une toute petite coupole.



Le monolithe de jade est brisé en deux, comme on peut le voir ici. En 1740, le Persan Nader Shah (1698-1747), lancé à son tour dans une frénésie de conquêtes dont Tamerlan était le modèle, parvint à Samarcande. La pierre du trône mongol, la pierre des palais chinois, la pierre qui couvrait le corps du Boiteux, il la lui faut pour sa nouvelle capitale, Machhad. Il veut plus que les reliques de Tamerlan, il veut se saisir du mythe. Mais dans ses efforts pour arracher le cénotaphe hors de Gour Emir, il brisa net le jade, ce qui était tout de même d’assez mauvais augure : le jade resta donc là et continue de protéger Timour.


Sous la coupole d’or, devant le monolithe noir, j’oublie le corps de Tamerlan caché dans la crypte sous mes pieds, j’oublie l’embaumement, j’oublie le linceul et le cercueil d’ébène. Que voir, sinon un mythe vivant ?