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lundi 2 janvier 2023

Bals — une photo, une enquête

Deux petits garçons. L'un goguenard, l'autre effrayé.

Au dos, quelques lignes, juste de quoi assurer une identité, retracer une vie : Emile Rigault, dix ans, Fernand Rigault, deux ans. Mais d'abord, le nom de leur père, Armand, entrepreneur de bals à Cerisiers.

Je trouve cette petite photo carte dans la caisse verte d'un bouquiniste parisien, à deux pas du Pont-Neuf mais Cerisiers, je connais bien. 

Cerisiers dans le pays d'Othe au nord de la Bourgogne, vers 1890 © Delcampe
 
Cerisiers dans l'Yonne, tout resserré dans le creux au pied des collines, la route qui descend abruptement vers le village, les arbres tout autour, le clocher de l'église et la petite place avec ses commerces, juste au centre. Un hôtel à l'abandon depuis des lustres sur la rue principale. Une placette avec ses marronniers toujours bien taillés avec un panneau intrigant : autrefois, dans une grange à l'écart de la route, il y avait un musée de la poupée et des automates. 

samedi 12 octobre 2019

Fenêtres



Au détour d'un escalier, une voiture d'enfant.
Autrefois, j'aimais bien les enfants, j'aimais les attendre au fond des bois quand, perdus, ils erraient à la recherche d'une lumière.
Parfois, je les guidais jusqu'à la première maison. Leur grand-mère disaient-ils.
Parfois je n'en faisais qu'une bouchée et la messe était dite.

La porte était ouverte et me voilà dans la place. Une voiture d'enfant dans l'escalier, de la poussière, des ruines, du bois coupé — le château semble déserté, rien de bouge que les feuilles mortes qui jonchent la salle, en bas, mais je sais qu'ils n'en est rien. Ils sont là.

Pourquoi suis-je venu ?

Le jour se levait.

J'avais marché jusqu'ici à travers les bois et j'étais fatigué.

Traverser la plaine sans attendre les chiens qu'ils lâcheraient sur moi dès qu'ils me verraient.
Le jour se levait quand j'atteignis les murs.
Car je sais que de là-haut ils m'observent. Avec leurs longs yeux d'acier et de verre, rivés là à guetter mon arrivée. Les chiens en bas qui commenceront à piailler dès qu'ils sentiront mon passage.
J'ai marché contre le vent.

La porte était ouverte à tous vents et me voilà dans la place.
Dans la salle, quand je suis entré, j'ai cherché le mur dont les anciens m'avaient parlé, le mur de la honte. Il y avait du vent et les feuilles mortes sur le sol filaient d'un bout à l'autre de la pièce dans un froissement sec. J'ai avancé et j'ai vu le panneau entre les fenêtres, leurs pieds tranchés nets et cloués là au regard de chacun de leur visiteurs.
 
Les chiens geignent dans le chenil, j'entends leurs griffes sur les battants de porte, ils s'agitent, ils appellent. Je monte l'escalier. Nul n'a jamais vu ces chiens autorisés à entrer dans le domaine de leurs maîtres, ils connaissent la règle et ne me suivront pas.
Ils attendront que j'aie fini pour me tailler en pièce.

dimanche 8 octobre 2017

De passage

Parfois en voyage, on ne fait que passer. Personne ne vous attend dans cette ville, il est midi, tout se referme devant vous. Vous marchez par les rues et tout se clôt devant vos pas, les persiennes qu'on replie, les portes qu'on verrouille, le rideau de fer qu'on abat.
Le bruit des pas sur le carrelage derrière le rideau, des pas qui s'éloignent vers la cuisine, bruit de casseroles, bruit de vaisselle.



Une cloche sonne, midi quinze je crois. Douze coups, un temps d'arrêt, un coup.
On passe dans une ville, on s'arrête le temps d'un déjeuner, sans vraiment parler à grand monde — juste ce qu'il faut de mots pour être un temps avec la ville.



On s'arrête un instant, on profite du soleil, du silence, du temps qu'on a devant soi — rien qu'à soi. On s'assied. Midi trente. Douze coups d'abord, puis deux, un ton plus grave.


Chacun a ses raisons de voyager. Il faut s'en rappeler.



Et dans chaque ville inconnue, on croise ce qu'on ne cherchait pas toujours. Le mystère, l'aventure — un mystère, une aventure si infime qu'on aurait presque honte d'en faire état.



On pourrait déjeuner dans l'un des ces restaurants de la rue piétonne, rivalisant avec le café son voisin de couleurs et de bouquets de fleurs sur les tables, on pourrait s'assoir aux côtés de touristes tout aussi étrangers que soi, les écouter parler. On pourrait goûter aux spécialités du cru, on pourrait en somme se laisser tenter, se laisser aller à jouer également les touristes.
On tente autre chose, cette brasserie au store fatigué sur la grande esplanade, quelque chose comme le café des Amis juste en face du café de la Mairie.
On évitera la terrasse. On s'assied dans la salle fraîche.



On admire le bleu presque breton. Un bleu marin à contourner le sort — Avallon est si loin de la mer, si loin de l'horizon ouvert, si loin du voyage et des voyageurs, loin d'Arthur et de Merlin, loin de la fée Morgane. Si Avallon est une île, cette île est au milieu des terres, ville enfermée dans ses remparts au sommet du promontoire rocheux qui domine la vallée du Cousin.


Le temps semble arrêté,  les murs, la mosaïque bleue et blanche, les tables ovales vissées au sol, les banquettes rouges qui dessinent des alvéoles accueillantes. La table de billard dans la salle voisine, le bruit des boules qui roulent sur le feutre avant de tomber, la voix étouffée de la télévision et celle d'un enfant qui taquine une vieille femme.
Le patron qui passe prendre la commande. Vous êtes bien à cette table, me dit-il, vous avez la statue de Vauban toute pour vous.
Je regarde Vauban, et les tilleuls du mail derrière. Sous les arbres, un groupe de scouts, à leur tête il me semble, un garçon coiffé d'un béret noir enfoncé jusqu'aux oreilles.


Sous la table voisine, un grand chien gris, un chien âgé et un peu las.
Seul.
Dans le lointain, j'entends sonner une heure.


J'ouvre mon livre, des hommes marchent dans la neige. Afghanistan, il y a des années déjà, une autre époque. Derrière moi, un vieil Arabe chante Petit papa Noël d'une voix suraiguë, il chante sans s'arrêter depuis que je suis entrée, il est assis devant l'écran à suivre l'avancée du PMU. L'enfant là-bas court autour des banquettes.
Le chien s'est levé, il cherche un endroit plus frais.
Je bois mon café.

Raymond Depardon, Notes (1978) in La solitude heureuse du voyageur.

jeudi 27 octobre 2016

Dessiner le temps, tracer les méridiens


Calendrier des bergers, imprimé à Paris par Guy Marchant, 1493. Angers, BM, SA 3390, f 76v- 76r

C’est une image de tache de soleil tombant de la camera obscura sur le sol de la Basilique San Petronio à Bologne qui m’a arrêtée. Je n’avais jamais réfléchi jusqu’ici à la notion de méridien et encore moins à ces méridiens qu’on peut tracer en tout lieu à partir d’une tache de lumière, à midi. Mais cette tache, je la connaissais — bien loin de Bologne. Elle court, mois après mois, sur la grande méridienne de l’ancien hôtel Dieu de Tonnerre qu’avait fondé en 1293 Marguerite de Bourgogne, la veuve du roi de Sicile Charles d’Anjou.



La méridienne — qualifiée ici sans doute à tort de gnomon — mesure 17 m de long. Elle a été tracée dans l’ancienne salle des malades. Son « huit » étiré le long d’une ligne qui traverse toute la largeur de la salle est gravé dans les dalles du sol et indique l’heure du midi solaire vrai et l’heure du midi moyen.

Le bâtiment disposait en effet d’une très vaste nef, large de 18 mètres, longue de 90 et haute de 27, désaffectée de son usage d’hôpital depuis le milieu du XVIIe siècle. Après avoir obturé l’une des fenêtres gothiques de la grande salle pour ne laisser passer qu’un fin rayon de soleil, il fallut de nombreuses observations pour établir l’horizontalité du sol, tracer le méridien, reporter à droite ou à gauche de cet axe la position de la tache solaire au midi moyen suivant les données de l’équation du temps. Joseph de Lalande, astronome, encyclopédiste, directeur de l’Observatoire de Paris, membre de l’Académie des Sciences et futur créateur du Bureau des longitudes, se chargea des calculs et des vérifications : l’ensemble fut inauguré en octobre 1786, près de 60 ans après la méridienne de Saint-Sulpice à Paris. Il y avait déjà eu la méridienne de Picard, en 1669 ; celle de Cassini tracée entre 1683 et 1718, rectifiée en 1740 après la mesure du méridien en Laponie par Clairaut et Maupertuis et au Pérou par La Condamine et Godin qui confirme l'aplatissement de la Terre aux pôles conformément aux théories de Huyghens et Newton, corrigée encore entre 1792 et 1798 par Delambre. Une longue histoire, en somme.
Carte de l'arc de méridien mesuré au cercle polaire par Clairaut et Maupertuis, 1740
Abbé Nollet, l'usage du télescope, Leçons de physique expérimentale, Paris, 1743.


Aux alentours de midi, le rayon de soleil passant par l’orifice percé dans une ancienne fenêtre du mur sud de la salle vient former une tache lumineuse au sol. Il est midi solaire lorsque le soleil passe au sud dans le plan du méridien. A ce moment, la tache lumineuse se trouve exactement sur la ligne droite nord-sud tracée au sol. Cette ligne est l’intersection du plan méridien et du plan horizontal.

La ligne droite du midi solaire vrai est entourée d’une ligne courbe en forme de 8 allongé indiquant le midi moyen. Elle intègre ainsi le décalage appelé équation du temps : lorsqu’il est midi moyen, la tache lumineuse est sur la courbe en huit qui se rapproche ou s’éloigne du mur suivant la hauteur apparente du soleil. L’hiver, la tache lumineuse coupe le méridien de plus en plus loin du point d’entrée — si loin que la salle n’était pas tout à fait assez large et qu’il a fallu creuser le mur opposé pour finir de tracer la courbe. Au contraire, l’été, la tache lumineuse est tout proche de son point d’entrée, au pied du mur sud. Ces deux points extrêmes correspondent aux solstices d’hiver et d’été. La droite qui les joint est orientée exactement sud-nord. Elle trace sur le sol la ligne du méridien local — le méridien de Tonnerre, donc.


La tache de lumière à la méridienne le 25 mai 2008

La méridienne de Tonnerre traduit ainsi de façon immédiatement lisible une somme d’informations cosmographiques, les unes savantes et dignes de l’époque des Lumières, les autres héritées de traditions plus anciennes : l’orientation du méridien (l’axe nord-sud), l’inclinaison de l’elliptique, le temps vrai, le temps moyen, les solstices et les équinoxes (quatre fois par an, temps vrai et temps moyen coïncident), les mois, les saisons ainsi que les signes astrologiques.


Mais comme cette méridienne avait été tracée dans un bâtiment du XIIIe siècle et que, par pure distraction, je n’avais pas été très attentive aux dates, j’avais commencé par chercher comment on calculait le temps au Moyen Âge — après tout, il y a aussi un très beau cadran solaire médiéval à l’extérieur de cet hôtel Dieu.
Et même si on est bien loin de Cassini et des méridiens, ce n’est pas sans intérêt — ni sans rapport. Voyez.

Maître Ermengaud, Bréviaire d’amour, Languedoc, vers 1430-1440, Lyon, BM, ms. 1351, F. 38

Pour tracer un cadran solaire, il fallait mesurer le jour, le diviser en heures et corriger ces heures en fonction des saisons. La durée du jour et de la nuit, dépendante des saisons et de la latitude, est ainsi le sujet de cette page de ce Bréviaire d’amour du XVe siècle. L’encastrement des trois cercles traduit le rapport entre la division des heures et la durée du jour aux équinoxes (c’est le cercle central) et aux solstices (l’hiver en bas et l’été en haut).

Angers, BM, ms. 35, f. 241v-241r

Angers, BM, ms. 35, f. 241v-241r (détail)

Parfois, cette durée du jour et de la nuit prend des proportions qui paraissent aberrantes — mais ce sont celles du miracle : alors, Dieu joue avec le temps et inverse pour quelques instants la course du soleil. L’exégète Nicolas de Lyre, dans ses Postilles sur la Bible écrites au milieu du XVe siècle, veut donner une illustration concrète d’un passage du livre d’Isaïe : l’ombre du soleil remonte des degrés sur « les degrés d’Achaz » (Is 38, 8) et parcourt ainsi, selon le cadran, dix ou vingt divisions supplémentaires, donnant ainsi une journée de 22 ou même de 32 heures. Sur la page de gauche, dans l’angle de la feuille sous le cercle des heures, on voit s’allonger l’ombre du style à la dixième heure comme sur un cadran solaire.

France, XIIIe siècle, Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 1186, f. 1v

Barthélémy l’Anglais, Livre des propriétés des choses, France de l’Est, vers 1480, Tours, BM, ms. 703, f. 176v

Pour mesurer l’heure au soleil, l’observateur pouvait utiliser l’astrolabe ou tenir entre ses yeux un quadrant dit « ancien », appareil qui mettait en relation la hauteur du soleil et la latitude à laquelle on se trouvait à l’aide d’un quart de cercle muni d’un système de visée et d’un fil à plomb, associé à un curseur qu’on déplaçait en suivant la partie graduée et grâce auquel on mesurait la hauteur méridienne du soleil. L’image est troublante en ce qu’elle associe les rayons du soleil au zénith et un groupe d’étoiles — peut-être l’instrument pouvait-il être utilisé indifféremment le jour et la nuit.

Traité d’astronomie, Mont Saint-Michel, 2nde moitié du XIIe siècle. Avranches, BM, ms. 235, f. 32v

Pour l’heure de la nuit, on s’appuyait sur la rotation de la voûte céleste : si on connaissait à minuit la position d’une étoile circumpolaire, ses différentes positions par la suite permettaient de déterminer l’heure. Le personnage, étrangement couché la tête en bas sur ce manuscrit du XIIe siècle n’utilise évidemment pas un télescope mais vise le pôle (l'étoile polaire) par un tube. Au-dessus de lui, on identifie la Petite Ourse près de l’étoile repère, la computatrix ou « calculatrice » qui est alignée dans l’axe du tube.

Calendrier des bergers, imprimé à Paris par Guy Marchant, 1493. Angers, BM, SA 3390, f 76v- 76r

Enfin, on arrive à ce qui me dépasse : afin de calculer l’heure la nuit, on se servait d’une simple corde tenue de manière à la faire coïncider avec l’étoile représentant le pôle : c'est la scène que montre le Calendrier des bergers qui ouvre cet article. A partir de là, on imagine une figure centrée sur cette étoile et divisée en 24 secteurs, sur laquelle on mesurera le mouvement d’une étoile « devant » ou « après » la corde pour les heures avant ou après minuit. Comme l’heure sidérale diffère de l’heure solaire de 4 minutes par jour (c’est-à-dire une différence cumulée d’une heure en 15 jours), les 24 lignes de la figure servent donc à adapter la position de l’étoile en fonction de cette évolution (c’est le rôle des lignes plus courtes). Je me demande combien de bergers, marchant la nuit par les chemins obscurs une corde à la main, étaient en mesure de calculer l’heure ! Mais on retrouve plus ou moins cette figure sur ce cadran solaire saxon du Yorkshire, vers 1060, avec son alternance de lignes courtes et longues.


Barthélémy l’Anglais, Livre des propriétés des choses, Paris, avant 1416, Reims, BM, ms. 993, f. 130r

Notons qu’en plus du quadrant, l’observateur du ciel pouvait aussi utiliser une sphère armillaire dont les anneaux, les armilles, figuraient les cercles remarquables de la sphère céleste, un modèle de l’univers à l’échelle. Graduées, les armilles pouvaient adapter l’observation en fonction de la latitude principalement dans un but pédagogique de mémorisation des éléments de références dans le ciel ou pour visualiser et résoudre des problèmes simples liés aux mouvements apparents du soleil ou des étoiles et donc, encore une fois, au calcul de la durée du jour et de la nuit.

« Qu’est-ce donc que le temps? Si personne ne m’interroge, je le sais; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore … Est-il donc vrai, mon Dieu, que je le mesure, sans connaître ce que je mesure? »

St. Augustin: Confessions XI.

Une version légèrement plus courte de ce post a fait l'objet d'une première publication en 2013 sur Poemas del Rio Wang.