vendredi 18 mars 2016

Vers les Portes de fer

Ici tout semble écrasé par la montagne.
Par la pénombre, le brouillard qui s'accroche, le vide, le froid. L'ennui sans doute.
Vous descendez la rue et vous ne savez pas pourquoi vous marchez là.
Vous ne savez plus ce qui vous a mené là.

Il semble qu'il n'y a personne dans le village que les chiens ou les vaches. Pas une voix humaine, pas un chant. Pas de lumière derrière les vitres, pas de mouvement dans les rues.
A un moment, oui, une trace, comme du linge qui s'enfuirait à votre approche.

Une tour, deux tours, au-dessus d'une palissade et vous vous souvenez que vous êtes dans cette vallée au pied du Kazbek, là où autrefois les bandits ossètes ou tchétchènes (vous ne savez plus) attaquaient les voyageurs russes qui prenaient la route de Tiflis.
On disait qu'ici se trouvaient les Portes de fer bâties par Alexandre le Grand pour contenir Gog et Magog.
Vous pensez aux bandits, vous pensez à Gog et Magog. Vous imaginez des cavaliers. Vous sentez le vent qui se lève et vous refermez votre manteau. Vous imaginez une horde de cavaliers, hurlant dans la vallée. Vous entendez l'écho mais sans doute que ce n'est que le bruit du vent.

Et puis vous les voyez, une famille laineuse en contrebas de la rue, leurs yeux tournés vers vous. Attentifs et paisibles. Interrogatifs. Curieux mais sereins.
Comme une famille de l'Ancien Testament égarée en terre barbare mais fidèle à sa loi. Confiants.



jeudi 17 mars 2016

Sur la route militaire géorgienne

Route militaire géorgienne, vous avez franchi la première étape, la grande montée en lacets serrés. Vous allez franchir le col — c'est le col de la Croix, Jvari, à 2379 m. La route est coupée aux camions ce soir-là à cause du risque d'avalanches, vous les dépassez par dizaines échoués aux bord de la route, vous passez entre les chasse-neige et les congères, vous dépassez les voitures russes, les voitures immatriculées à Vladikavkaz, à Grozni, à Rostov et à Krasnodar, et vous franchissez le premier tunnel anti-avalanche.
Au col, sous des réverbères éteints, un hôtel à l'abandon. Vous y êtes passés, une nuit, il y a des années. Des centaines de moutons, non, des milliers sans doute, endormis dans l'obscurité devant le bâtiment désert et que les phares de la camionnette où vous avez trouvé place vont réveiller.
Le chauffeur qui descend et cherche les bergers, les colis qu'on dépose. La route qu'on reprend.
Depuis, chaque fois que vous passez, vous cherchez des yeux les moutons. Peut-être sont-ils à l'intérieur.
La route contourne le monument à l'amitié russo-géorgienne inauguré en 1983.
Ensuite, c'est le vertige. Dans vos rêves, quand vous prenez la route, il vous semble toujours que vous allez tomber sans fin. Ce soir, la route est coupée aux camions, les voitures russes vous ont doublé dans la descente — le vertige leur est inconnu — et maintenant votre chauffeur accélère pour arriver avant la nuit. Vous rêvez d'un black-out sur Stepantsminda, arriver dans le village plongé dans l'obscurité — mais non, vous en voyez les lumières au loin et plus loin, la gorge qui se resserre entre les parois rocheuses qui cachent le ciel, le Caucase affaissé de tout son poids sur la Terre comme s'il voulait étouffer ce pays si sombre.
Vous vous arrêtez là.
Partout, neige et verglas, il vous faudra avoir le pied sûr.

Au pied du Kazbek

Stepantsminda.
Une vache, la neige qui fond, l'ombre de la montagne sur la rue, la conduite de gaz comme un jeu de construction.

Il suffit de retourner, le Kazbek est là caché dans les nuages. L'église de la Trinité nous observe.
Trois compteurs de gaz, une conduite rouge.
Hiver.

Noir, blanc, couleur.
Rouge.
Chien.
Hiver.

lundi 22 février 2016

Portrait de l'écrivain qui s'efface


Pour Emmanuel
C'est un polaroid. Tout à l'heure encore, il était posé à même le miroir qu'il montre. Un miroir dans le miroir, et quelque chose du visage de mon frère dans ce miroir.

Sans doute que le soleil n'est pas bon pour les polaroids, l'image n'a pas toujours été aussi jaune, aussi pâle. Mon frère qui aimait photographier les objets, les riens, la route, les arbres, les draps, tout ce qui était flou, les taches de lumières, les nuages, les toits, les feuilles, les vaches peut-être — ça je ne sais plus — et les cailloux, la buée sur le pare-brise, les reflets dans l'eau, les mirages de chaleur sur l'asphalte, les fenêtres éclairées quand on les voit de la rue accrochées à des maisons où on n'entrera jamais, les oiseaux migrateurs et aussi les maisons refermées où personne n'entre plus, les marches descellées qui mènent à un porche désert, les cordes, son ombre. Et toutes sortes de lieux opaques encore. De lieux fermés sur eux-mêmes, secrets, gardés jalousement.

Un polaroid. Le blanc de la fenêtre derrière lui qui éblouit. Le bois mal équarri de la poutre a des siècles, c'est l'une des poutres qui soutiennent notre maison. Un tube de colle, des livres. Le bambou noueux du cadre, un miroir d'avant — d'autrefois — de quand notre père était petit — de quand nous étions petits — de quand on était en vacances. L'appareil tourné vers le miroir. La main qui soutient. Le cou qui monte hors du col sombre, la manche. L'œil fermé. Un sourcil.

Le bois de la poutre qui porte le miroir, ce bois si vieux, ce qu'il y a de plus vieux sur la photo, et le visage si jeune. Le bois qui survit, ce soir encore, quand le visage n'est plus.

Ce qui reste d'un visage quand la lumière l'efface. Que la photo jaunit. Quand un frère choisit de s'effacer. Qui sait ce qu'il voit au moment où il presse le bouton, son œil droit est fermé, son œil gauche, l'œil ouvert, est derrière l'œilleton. Il se regarde dans le miroir à travers l'œilleton, une autre image que celle que nous voyons maintenant. Il appuie, il fixe.

L'image apparaît lentement sur la surface glacée et il la regarde. Il se regarde apparaître sur la photo, il se voit apparaître dans le miroir. Il reste une tache blanche, le soleil par la fenêtre derrière, la lumière blanche qui mord sur le reflet dans le miroir — quelque chose qu'il n'avait pas vu sans doute, une minute plus tôt.

Il était écrivain et prenait des photos. Ensuite, ou avant, il écrivait dans un petit carnet. Il avait toujours un petit carnet dans l'une de ses poches, il écrivait. Quelques mots. Une phrase, une autre. Puis il remettait le carnet dans la poche. J'imagine qu'il a regardé l'image, son portrait, le portrait d'un écrivain en train de s'effacer — et il l'a posé là sur le miroir, là où le soleil qui arrive par la fenêtre derrière, là où la lumière, là où le temps, là où tout va concourir lentement mais sûrement à l'effacer.

Photo : Emmanuel Darley, 2009.





dimanche 14 février 2016

Fous

Deux fous de carnaval, Gravure de Hendrik Hondius I, 1642
Deux fous de Carnaval dansent, passant devant une auberge. Dans les années 1640, le graveur et éditeur hollandais Hendrik Hondius l'Ancien, presque septuagénaire, ne se consacre plus qu'à la gravure d'œuvres des vieux maîtres. Ces deux fous ci-dessus, comme les trois fous qui suivent, sortent tout droit de l'œuvre de Pieter Brueghel. Jeux de théâtre pour ces trois-là, humour chez les deux premiers, liberté des corps et des visages — un monde si loin et si proche à la fois, ces images familières qui dessinent des allégories que nous ne comprenons plus.
Trois fous de carnaval, Gravure de Hendrik Hondius I d'après  Pieter Brueghel, 1642
At last the secret is out,
as it always must come in the end,
the delicius story is ripe to tell
to tell to the intimate friend;
over the tea-cups and into the square
the tongues has its desire;
still waters run deep, my dear,
there's never smoke without fire.

Behind the corpse in the reservoir,
behind the ghost on the links,
behind the lady who dances
and the man who madly drinks,
under the look of fatigue
the attack of migraine and the sigh
there is always another story,
there is more than meets the eye.

For the clear voice suddently singing,
high up in the convent wall,
the scent of the elder bushes,
the sporting prints in the hall,
the croquet matches in summer,
the handshake, the cough, the kiss,
there is always a wicked secret,
a private reason for this. 
W.H. Auden