samedi 21 février 2015

Arménie, un voyage



Cet après-midi là, tout était sombre et humide dans cette vallée arménienne et dans le monastère d’Haghpat dallé de pierres tombales tout était encore plus obscur et humide.
Le taxi s’était garé en contrebas sur une petite place et nul n’était venu à notre rencontre. Il y avait bien une femme assise sur un pliant à l’entrée de l’église principale mais elle avait pris la fuite en me voyant.  Un peu plus tôt, à Sanahin, dans la grisaille de l’autre versant de la vallée, une autre femme arrivant derrière moi m’avait appelée, « Девушка ! ». Elle s’était arrêtée pour m’offrir un pied de pensées, de petites fleurs violettes avec toutes leurs racines. Elle se souvenait de deux mots de français appris des décennies plus tôt quand l’Arménie appartenait à un monde différent — « Bonjour camarade ! ».













De tous ces monastères arméniens, lequel serait le plus beau, le plus étrange, le plus rude ?  Haghpat ? Sanahin ? ou Geghard à l'est d'Erevan ?










Avril 2011.  Qu'y a-t-il de plus rude, de plus terrible, de plus beau et étrange que ce pays ? Non pas juste des monastères, mais tout le pays qui les entoure, rude et inhospitalier. Nous sommes en avril et la neige couvre une bonne part de ce pays de montagnes. Dans ces montagnes, des vallées longtemps désertes : les villages se sont développés sur les hauteurs à l'abri des envahisseurs. Bien plus tard, des villes industrielles ont été fondées à la fin du xviiie siècle, ou au xixe, ou plus tard encore, pendant la période soviétique, villes riches, actives et populeuses — villes ruinées aujourd’hui. Toutes les villes de ces vallées appartiennent ainsi à un autre monde que celui des villages des hauteurs.  
La marshrutka traverse un paysage enneigé, des villes à l'abandon, des villes de débris, des usines noircies, des amoncellements de tôles. Quelque part, un village de maisons préfabriquées : nous sommes à Gumri, autrefois Leninakan, là où a frappé le terrible tremblement de terre de 1988 — près de vingt-cinq ans ont passé et des gens vivent toujours dans ces baraquements provisoires.











La marshrutka d’Erevan, une épave crasseuse, nous avait abandonnés le matin à Vanadzor, l’ancienne Kirovakan, quelque part entre l’un ou l’autre des gigantesques complexes chimiques qui encerclent la ville. 

Le mont Ararat, à une cinquantaine de kilomètres d'Erevan de l'autre côté de la frontière turque, domine la ville de ses 5137 m
Le taxi avec lequel nous avions continué était conduit par un Arménien de Rostov sur le Don, conducteur de bus à la retraite vivant d’aller-retour entre la Russie et l’Arménie. De Vanadzor, il nous a conduit par la vallée vers Alaverdi, une autre ville industrielle dévastée dont l’abandon encombre une vallée obscurcie par la poussière de cuivre.
Une vallée comme un couloir oppressant : la vallée suit la rivière, la route suit la vallée, la voie ferrée suit la route et rien ne peut sortir de la vallée à moins de se hisser entre les rochers.


À Alaverdi, nous avons déjeuné près d’une station-service juste avant le pont, une simple baraque de planches avec une seule table, une large peinture représentant le mont Ararat et une jeune patronne un peu distante qui, fébrile, a tenu à nous faire goûter de tout ce qu’elle avait. A un moment, elle m’a appelée à l’arrière de sa baraque, m’invitant à avancer sur le petit balcon qui surplombait la rivière. D’un large mouvement du bras, elle m’a offert la vue : ce qu’elle aimait par dessus tout en ce lieu, me dit-elle, c’était la beauté du paysage — tout est si beau ici, dit-elle, la montagne, le torrent en contrebas, les arbres.
Et moi, j’aurais tant voulu que cette beauté me soit accessible. Voir moi aussi la beauté de ce lieu, de cette bolge qui, ce jour-là, était le lieu le plus terrifiant qu’il m’ait été donné de rencontrer : les roches déchiquetées et souillées de neige rougie, l’eau brune de boue cuivrée comme une pâte malsaine, les arbres encore dépouillés de feuilles mais chargés de centaines de sacs en plastiques multicolores — et les façades caverneuses des usines et des immeubles — tout cela mêlé dans une même interrogation : est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Je lui ai dit : oui, le printemps va arriver et je suis rentrée.




















La vallée n’est pas encore abandonnée non plus, elle s’endort, elle s’éteint. Ils sont nombreux à partir au loin. Quant à nous, il nous faut quitter la vallée, monter, laisser tout derrière nous. Laisser la voie ferrée, la route, les villes, les machines, les usines, la rouille, le ciment effrité, les débris, la neige sale et monter vers les arbres et vers les villages, vers tout qui ouvre ses portes au passant, au voyageur, au vagabond.
Monter vers la mémoire.

Comme ailleurs dans le Caucase, ces villages anciens étaient bâtis sur les hauteurs en surplomb des vallées, désertes quant à elles jusqu’à la fin du xviiie siècle. Alaverdi était en contrebas comme en terre étrangère. Haghpat et Sanahin s’étirent ainsi depuis au moins un millénaire sur des plateaux déchiquetés au-dessus de la ville d’Alaverdi, à la fois proches l’un de l’autre à vol d’oiseau et séparés par des heures de marche à travers une succession de vallées profondément encaissées et coupées de rivières qui les cisaillent.


Le printemps finira bien par arriver.

Ani, Arménie — il y a plus de cent ans.

A Odzun, en Arménie. Les deux stèles, ou obélisques, placées entre deux arcades à l'extérieur de l'église, remonteraient au Ve siècle de notre ère et commémoreraient la victoire des Arméniens sur les Indiens.

Ce sont des photos d'un autre temps, dues au photographe géorgien Alexandre Roinashvili (1846 - 1916).
Odzun, ou ci-dessous Haghpat, une église située aujourd'hui en Arménie, dans la même vallée.


Ces images datent des années 1880, ce sont des photos prises en extérieur comme le faisait son contemporain et ami Ermakov à la même époque :  photos de paysages, des montagnes géorgiennes ou de celles du Daghestan où Roinashvili s’était installé ; ruines d’églises ou de forteresses arméniennes, tant en Arménie actuelle qu'à Ani dans les territoires au nord-est de la Turquie actuelle qui, à l'époque, appartenaient à l'Empire russe.


L'église Saint Grégoire de Tigrane Honents
Ani, capitale du royaume arménien des Bagratides, riche cité qui vers comptait peut-être 200 000 habitants et défiait Constantinople, est en ruine depuis qu'elle a été dévastée en 1045 par les armées byzantines, puis en 1064 par les Seldjoukides d'Alp Arslan. Elle passe sous le contrôle des Géorgiens avant d'être dévastée par les Mongols de Gengis Khan. Évidemment, Tamerlan aussi est passé par là.
Lorsqu'au XIXe siècle la région de Kars passa sous domination russe, les ruines d'Ani furent fouillées par l'archéologue Nicolas Marr à partir de 1892 et jusqu'en 1917. C'est pendant cette phase que Roinashvili photographia le site.

Les ruines de l'église du Saint Sauveur à Ani.

dimanche 15 février 2015

Un tableau, une page de Michael Kohlhaas

Cornelis van Dahlem, Cour de ferme avec des mendiants, 1564.
Ce tableau, je l'ai toujours en tête même si le Louvre l'a retiré depuis des années de ses cimaises. L'étrangeté du premier plan dans la pénombre, les bâtiments clos, les arbres nus, les mendiants qui attendent, la porte entrebâillée et cet homme là-bas dont on ne sait si ses genoux ploient pour supplier ou s'il vient d'être frappé d'un coup mortel. Un tableau dont l'apparente quiétude me paraît pleine de tension et de violence. Nous sommes en 1564 — aux Pays-Bas, en Allemagne ? Tant ici qu'ailleurs, au cœur de guerres civiles et de guerres de religion.
 
Et puis hier, une page du Michael Kohlhaas de Kleist, écrit en 1808 dans la tourmente des guerres napoléoniennes, une page qui cite ce tableau que Kleist ne pouvait sans doute connaître. Un seul changement il me semble, la nuit qui enveloppe la scène. Il y a la grange, il y a les va-nu-pieds, il y a la tension, l'attente de l'incendie, le printemps qui tarde à venir. 



In einem anderen Mandat, das bald darauf erschien, nannte er sich: "einen Reichs- und Weltfreien, Gott allein unterworfenen Herrn"; eine Schwärmerei krankhafter und mißgeschaffener Art, die ihm gleichwohl, bei dem Klang seines Geldes und der Aussicht auf Beute, unter dem Gesindel, das der Friede mit Polen außer Brot gesetzt hatte, Zulauf in Menge verschaffte: dergestalt, daß er in der Tat dreißig und etliche Köpfe zählte, als er sich, zur Einäscherung von Wittenberg, auf die rechte Seite der Elbe zurückbegab. Er lagerte sich, mit Pferden und Knechten, unter dem Dache einer alten verfallenen Ziegelscheune, in der Einsamkeit eines finsteren Waldes, der damals diesen Platz umschloß, und hatte nicht sobald durch Sternbald, den er, mit dem Mandat, verkleidet in die Stadt schickte, erfahren, daß das Mandat daselbst schon bekannt sei, als er auch mit seinen Haufen schon, am heiligen Abend vor Pfingsten, aufbrach, und den Platz, während die Bewohner im tiefsten Schlaf lagen, an mehreren Ecken zugleich, in Brand steckte. 
 Heinrich von Kleist, Michael Kohlhass


Dans un autre mandement qui devait paraître bientôt après, il se désigna lui-même comme "un maître soumis à Dieu seul, indépendant vis-à-vis de l'empire et du monde entier". Cette proclamation exaltée, de nature inique et morbide, fit accourir à lui, issu de la racaille que la paix avec la Pologne avait rendue famélique, tout un essaim de loqueteux, attirés à la fois par le tintement de son argent et par la perspective du butin ; si bien qu'il avait derrière lui, en repassant sur la rive droite de l'Elbe, un nombre de trente hommes et plus, prêts à aller incendier Wittenberg. Il installa son camp dans la solitude d'une sombre forêt qui entourait la ville en ce temps-là, ses hommes et les chevaux abrités sous le toit d'une vieille grange à demi écroulée mais encore couverte de tuiles ; et dès que Sternbald — dépêché à la ville sous un déguisement et muni du mandement — fut de retour et lui eut appris qu'on y connaissait déjà sa déclaration, il sortit avec sa petite troupe et se glissa dans la place, la sainte veille de la Pentecôte, pendant que les habitants étaient plongés dans un profond sommeil, pour mettre le feu en même temps en plusieurs points de la ville. 
 Heinrich von Kleist, Michael Kohlhaas, traduction d'Armel Guerne.