samedi 28 décembre 2013

Montrer la pensée en action : les mains de Charcot


Deux tableaux. Deux leçons de médecine.
Si différents soient-ils — André Brouillet n’est pas Rembrandt, loin s’en faut — le second renvoie évidemment au premier.
La leçon d’anatomie du Docteur Tulp, Rembrandt van Rijn, 1632 (169,5 × 216,5 cm), Mauritshuis, La Haye, Pays-Bas.
Une leçon de Charcot à La Salpêtrière, André Brouillet (1857-1914), 
tableau présenté au salon de 1887 (3 x 4,25 m), Faculté de médecine, Paris VIe.
Le dispositif du tableau de Brouillet reprend partiellement le modèle de Rembrandt à plus large échelle (presque deux fois plus haut, deux plus large) :  le professeur à droite avec son sujet, les auditeurs à gauche, personnages en noir, le visage souligné par le blanc du col. Ces auditeurs, comme ceux du tableau de Rembrandt, sont tous parfaitement identifiés. 
Ce sont donc Jacob Blok, Hartman Hartmanszoon, Adraen Slabran, Jacob de Witt, Mathijs Kalkoen, Jacob Koolvelt et Frans van Loenen qui suivent la leçon d’anatomie du docteur Nicolas Tulp, 16 janvier 1632, la corporation des chirurgiens d'Amsterdam n'autorisant par an qu'une dissection publique.
Et pour le tableau de Brouillet, ce sont P. Richet, G. de la Tourette, P. Marie, E. Brissaud,  P. Berbez, G. Ballet, C. S. Féré, I. Le Bas, J. Clarétie, A.-J. Naquet, D.-M. Bourneville, H. Parinaud, E. Lorrain, G. Guinon, A. Gombault, P. Arène, T. Ribot, V. Cornil, P. Burty, M. Debove, M. Duval, J. B. Charcot et A. Joffroy. André Brouillet a travaillé un durant à ce tableau, il a peint le portrait de groupe d’après une photographie et l’ensemble représente un compromis entre les cours du matin et les leçons du vendredi, l’un et l’autre ouverts à des publics différents. Mais pour plusieurs la pose des personnalités représentées, il a pris modèle sur La leçon d’anatomie du docteur Tulp : on retrouve le spectateur qui s’interrompt pour réfléchir au milieu des notes qu’il prend, celui qui écoute en détournant les yeux du corps étalé devant lui, celui qui se penche pour mieux voir — mais aucun qui nous regarde.


 Le docteur Tulp figurait seul à droite du tableau, au-dessus de son sujet. Le docteur Jean-Martin Charcot (1825 – 1893) apparaît lui aussi en noir et blanc (mais sans chapeau), lui aussi à droite, pas tout à fait seul en revanche mais dominant son sujet qui s’affaisse dans les bras d’un assistant : pas seul car son travail est désormais le travail de toute une équipe de soignants, médecins, étudiants, amis.

 Charcot est debout et non assis comme le docteur Tulp, il n’a aucun instrument en main — mais divers instruments sont posés sur une table derrière lui). Seule sa main droite est en action, elle démontre, le doigt tendu vers le spectateur : elle appuie sans doute le discours du professeur — qui se tait en cet instant et paraît réfléchir tout comme le docteur Tulp se taisait et paraissait réfléchir.



Le corps offert à la dissection dans le Rembrandt, nu, presque aussi blanc dans la lumière qui le frappe que le drap qui le couvre partiellement, est celui d’Aris Kindt (dit aussi Adriaan Adriaanszoon), âgé de 41 ans, pendu le même jour 16 janvier 1632 pour vol à main armée. À une époque où toute leçon d'anatomie, exceptionnelle on se souvient, commençait par une éviscération, celle-ci, soit choix du docteur Tulp, soit choix de Rembrandt, se concentre sur l’étude du mouvement des doigts, sur l'anatomie de la main — ces doigts et mains qui prolongent les yeux du peintre.
 
 Sur le tableau de Brouillet, le corps de Blanche Wittman n’est ni réellement nu, ni entièrement couvert de linge blanc, mais la peau dévoilée reçoit et renvoie largement la lumière venue des grandes baies vitrées de la salle — plus rien de l’espace obscur, confiné, du tableau de Rembrandt. Elle n’est pas allongée, même si juste au-dessous d’elle l’attend un civière couverte d’un drap blanc dans l’angle en bas du tableau, là où Rembrandt avait placé un livre, peut-être l’ouvrage d’anatomie de Vésale. Plongée dans un sommeil hypnotique, elle est passée de la léthargie à la catalepsie avant d’atteindre l’état de somnambulisme. 
En cet instant du tableau, son corps en catalepsie dessine un arc.



Mais l’élément qui relie cette leçon à celle du docteur Tulp, c’est encore une fois la main, dans sa rigidité de contracture hystérique. Ce n’est pas ici le centre du tableau, mais c’est l’un des fils conducteurs du travail de Charcot. Pour lui aussi, la main est outil, prolongement de l’œil, la main qui dessine, qui prend en note par le croquis avant de compléter avec les mots. C’est aussi, bien entendu, la main qui guérit.
Et puis, c’est également la main malade qu’il étudie puisque l’anatomie est la première discipline poursuivie par Charcot. Mains malades des vieilles démentes abandonnées à l’Hospice de la Salpêtrière où il est interne en 1848. Mains tordues des hystériques-épileptiques dont il aura la charge à la Salpêtrière, encore, à partir de 1862. Mains tordues, corps tordus, jambes, visages, épaules défigurés par les paralysies comme par la secousse des attaques hystériques et qui vont constituer le cœur de son travail de praticien jusqu’à sa mort en 1893 et ouvrir le champ de la neurologie comme de la psychiatrie puis de la psychanalyse .
J.-M. Charcot, planche de thèse de doctorat, 1853, encre et crayon.
J.-M. Charcot, dessin d'observation, 1867.
Un transfert de contracture chez une hystérique sous hypnose, planche III de La photographie médicale, Paris, Delahaye.


Chacun des patients apparaît avec son identité et son histoire, son mode de vie. Puis il observe, et dessine, le corps souffrant et ses détails cliniques. De là, il regroupera des types, des profils cliniques.
Albert Londe, Contracture hystérique volontaire chez un hystérique. Planche XII de la Nouvelle iconographie de la Salpêtrière.
Ainsi, de main en main, par l’étude du fonctionnement d’un corps non plus mu seulement par muscles, ligaments et tendons mais par la puissance de l’esprit, Charcot maître de Freud a ébauché la description de l’inconscient — qu’il schématise ainsi en 1892.
L’Inconscient, 2ème moi en formation
L’idée fixe qui paralyse F
Les idées antérieures condamnées mais ne formant pas un moi concret.
Moi
Force de reviviscence

C’est en travaillant sur les trajets entre le corps, le mouvement et l’esprit, sur les interactions entre l’œil, la main, le muscle, le nerf et l’idée qu’il parvient à cette notion d’inconscient. Il travaille sur certaines paralysies apparues lors d’un choc émotionnel, d’une vive colère, d’un accès de violence et cherche à la reproduire de manière expérimentale au moyen de l’hypnose profonde sur des patientes hystériques — sur Blanche Wittman par exemple, les yeux ouverts mais totalement absente de son propre corps. Induire une paralysie et la défaire, revenir en arrière. En état de somnambulisme, par touchers successifs sur l’épaule, le bras, l’avant-bras, le poignet, la cuisse, la jambe, le pied qui verrouillent chaque segment du corps, Blanche perd l’usage de sa main, perd la sensibilité de la main, perd une moitié de son corps. Puis, une fois cette paralysie installée, on lui suggère la déparalysie : pour cela, la patiente somnambule, les yeux ouverts, suit en miroir les mouvements de celui qui opère l’hypnose et qui déroule sa propre main, son bras jusqu’au coude et enfin à l’épaule. L’expérience vise à comprendre le processus menant au retour du mouvement dans un espoir thérapeutique.

Références :
Iconographie photographique de la Salpêtrière, service de M. Charcot, Jean Martin Charcot, photos de D. M. Bourneville et P. Regnard. En trois volumes et 119 photographies, à Paris, Delahaye, 1877.
Nouvelle iconographie photographique de la Salpêtrière, P. Richet, G. de la Tourette, photos de Albert Londe. Paris, Delahaye & Lecrosnier, 1889.
Catherine Bouchara, Charcot, une vie avec l’image, Paris, Philippe Rey, 2013.
Bibliothèque interuniversitaire de Santé, université Paris-Descartes, et son site



 

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