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lundi 1 janvier 2018

Khatchkars

Les khatchkars encastrés dans la falaise de Geghard, près d'Erevan, pour fermer ou cacher les grottes et églises rupestres
 Et si Dieu a voulu de toute éternité l’existence de la créature, pourquoi, elle aussi, n’est-elle pas éternelle ?
Ceux qui parlent ainsi ne vous comprennent pas encore, ô Sagesse de Dieu lumière des esprits ; ils ne comprennent pas comment vous créez, en vous, et par vous-même, et ils aspirent à la science de votre éternité ; mais leur cœur flotte sur les vagues du passé et de l’avenir, à la merci de la vanité.
Qui l’arrêtera, ce cœur, qui le fixera pour qu’il s’ouvre stable un instant, à l’intuition des splendeurs de l’immobile éternité, qu’il la compare à la mobilité des temps, et trouve toute comparaison impossible ; qu’il ne voie dans la durée qu’une succession de mouvements qui ne peuvent se développer à la fois ; observant, au contraire, que rien de l’éternité ne passe, et qu’elle demeure toute présente, tandis qu’il n’est point de temps qui soit tout entier présent ; car l’avenir suit le passé qu’il chasse devant lui ; et tout passé, tout avenir tient son être et son cours de l’éternité toujours présente ? Qui fixera le cœur de l’homme, afin qu’il demeure et considère comment ce qui demeure, comment l’éternité, jamais passée, jamais future, dispose et du passé et de l’avenir ? Est-ce ma main, est-ce ma parole, la main de mon esprit, qui aurait cette puissance ?
Augustin, Confessions, XI, 11.
Comment parler de l'émerveillement qui vient à qui affronte — au sens de se tenir devant, front à front — ces pierres dressées arméniennes. Khatchkars.
Khatchkar, rien que le nom, le son raclé pour ouvrir, la dentale et la chuintante qui suivent, et puis le k dur et le a qui traine. Un nom qui n'évoque rien, ici, sauf si on est voyageur et qu'on pense à Kashgar, aux Ouigours, au Turkestan chinois — d'autres raisons de rêver mais rien qui ne nous éloigne plus encore du mot, Khatchkar.
Khatchkar, pierre à croix, stèle dressée, stèle votive ou commémorative. Pierre rectangulaire, parfois légèrement voûtée, parfois arquée, dressée ou posée ou encastrée.
Fragment de khatchkar, gavit (narthex) du monastère de Sanahin
On se trouve en face d'elles — non, en face d'elle, car chaque pierre est unique — et on observe. Front à front. On contemple la pierre à croix et on imagine, un temps, qu'elle vous contemple en retour car il est une étrange vie des objets lorsque ces objets sont chargés de sens et d'histoire, chargés de vie eux-mêmes, donc. Les pierres sont là, de tout temps, et elles seront là, encore, quand nous ne serons plus — plus là à les regarder tout au moins. Elles sont devant nous, calmes et austères, et nul ne peut se tromper sur leur âge : des pierres qui sont les siècles.
On regarde le khatchkar et on cherche les signes de son unicité au milieu d'un ensemble qui est presque toujours le même : chaque pierre est unique tout en obéissant à des règles précises d'organisation du décor, exactement comme le sont les motifs d'un tapis d'orient. Il y a la croix, toujours ou presque toujours, une large croix aux branches géminées ; il y a le disque solaire ; il y a des étoiles ; il y a aussi parfois des oiseaux, des animaux et souvent des feuillages et des fleurs ; parfois aussi des représentations humaines, personnages de la Bible essentiellement comme ici, sur l'un des khatchkars de l'église de Sevan.
La croix au centre de la pierre, tout en portant la crucifixion, est une croix très stylisée avec une ornementation d'entrelacs qui se retrouvent dans plusieurs des cartouches abstraits intercalés entre les scènes de la vie du Christ et de sa Passion. L'ensemble, d'une facture plus proche de l'art populaire que du raffinement des khatchkars médiévaux, date de 1653. Pour naïve qu'elle soit, elle est infiniment émouvante justement par son caractère figuratif dans un art qui ne l'est pas en général.
Le bœuf et l'âne sont devant Marie assise, l'enfant sur ses genoux, devant et non l'inverse, et ils se réjouissent. L'enfant joufflu, avec un visage d'adulte sévère, est emmailloté bien serré.
En dessous du bœuf et de l'âne, les trois rois mages
Au centre, la crucifixion. Deux orants de part et d'autre d'un Christ réjoui et entouré d'un motif de corde qui donne l'impression qu'il porte de longues tresses.
L'Anastasis ou Descente du Christ aux Limbes, entre le temps de la crucifixion et celui de la résurrection : le Christ qui, décidément, porte bien des tresses, descend triomphalement aux Enfers pour apporter le Salut aux justes morts depuis la création du monde (Adam et Ève, Abraham, David…). Ce motif typiquement byzantin fut l'objet de nombreuses icônes dans le monde orthodoxe grec ou slave. On le trouve ici dans une version assez singulière, extrayant l'un de ces justes qui émerge d'entre les pierres tombales. Il tire celui de gauche en le tenant par les poignets et non par la main, illustrant ainsi l'enseignement théologique qui refuse au pêcheur de se libérer par lui-même (main dans la main avec Dieu) mais seulement par l'énergie divine qui peut rompre le péché originel (Dieu est donc le seul à tirer). Derrière le Christ, une vigne : il est à la fois le cep de la vigne, destiné à croître (l'Église) et le fruit de la vigne (l'Eucharistie).
Pierre à croix, la croix figure toujours au centre du khatchkar mais rarement comme image de la crucifixion (comme sur ci-dessus ou comme plus bas le grand khatchkar du corridor d'Haghpat). Elle apparaît plutôt comme figure aniconique du Christ : la croix comme arbre de vie souligne la nature divine du Christ et ignore sa mort. Les racines de cet arbre issu du paradis ne s'enfoncent pas dans la terre mais remontent vers le ciel, les entrelacs qui l'entourent sont quant à une l'image de l'infini de la puissance divine et de son éternité.

Certaines de ces pierres font moins d'un mètre de hauteur, d'autres dépassent deux mètres. Elles protègent les fidèles de toute l'épaisseur de leur corps de roche rouge, grise, beige, jaune, rose. Protéger, c'est l'une de leurs fonctions.
Et nul ne confondrait un khatchkar ancien, fait de la main d'un homme dont le nom d'artiste, parfois, est resté, et un khatchkar moderne, académique, lisse, sans inspiration — un khatchkar qui reproduit à l'infini les mêmes séries de symboles qu'autrefois sans rien inventer de neuf et qui leur donne, de plus, ce léché, ce brillant de marbre poli qu'on aime à infliger aux objets qui pourraient sinon sembler manquer de valeur.
Celui qui vous protègera, c'est celui qui vous parlera. Calme, austère, sans affectation, pleine de pudeur. De sagesse.
Une pierre.

Khatchkars sur le bas-côté de l'église d'Odzun, le long du portique sud.
Portique de l'église d'Odzun
L'une des plus anciennes églises d'Arménie, l'église d'Odzun a été bâtie entre le Ve et le VIIe siècle — au IVe nous a assuré le prêtre en charge de l'église en nous montrant la base des murs, rongée par le temps, le relief effacé au-dessus du porche et la vierge noire dans une niche du chœur. L'œuvre même de Grégoire l'Illuminateur qui fut le fondateur de l'Église arménienne en 301. D'ailleurs, ajouta le prêtre, saint Thomas lui-même, celui des douze apôtres qui ne croyait que ce qu'il voyait et dut mettre ses doigts dans les plaies du Christ pour croire en sa résurrection, s'arrêta à Odzun alors qu'il était en route pour l'Inde et il y laissa les langes de l'enfant Jésus qui seraient conservés sous l'auteur à la Vierge.
Peu de khatchkars autour de cette église mais une étrange structure.

Élevé sur le flanc nord de l'église, il s'agit d'une construction monumentale dont chacune des deux ouvertures en arcade renferme une stèle de pierre grise irrégulièrement taillée et gravée, le tout sur un socle à degrés. Selon la légende, un roi indien l'aurait donné à Odzun après une bataille durant laquelle il aurait reçu l'aide d'un général arménien natif du lieu (et sans doute influencé par saint Thomas). Le tout vers l'an 301. Et un bon million d'hindous seraient enterrés juste là et ce serait sous leur influence qu'aurait été sculpté le motif d'anges tenant des serpents qui orne l'église, les serpents n'étant en rien un symbole chrétien (mais évidemment un symbole hindou). 
Il pourrait s'agire donc davantage d'un monument funéraire que d'une pierre dressée pour la prière. Les deux stèles portent gravées une succession de petits personnages portant des croix et auréolés, saints et nonnes, au-dessus d'une représentation d'église très proche, étrangement, de celle qu'on trouve sur la tapisserie de Bayeux.


Ce côté-ci de la montagne est le côté ensoleillé. En face d'Odzun, sur cette même vallée du Debed, ont été fondés un peu plus tard deux monastères majeurs du moyen âge arménien.

Un peu à contre-jour, l'un des grands khatchkars de Sanahin avec ce qui semble des personnages ou des oiseaux de part et d'autre de la croix
La fondation du monastère de Sanahin remonte au Xe siècle. Construit entre 967 et 970, il a été prolongé d'un vaste gavit largement ouvert sur l'extérieur par de grandes arches en 1181. Contrairement au monastère d'Odzun, il comporte plusieurs églises reliées entre elles par divers corridors voûtés et cours ornées de pilastres. Pas de chapiteaux aux colonnes mais des bases ornées d'animaux fantastiques. Dômes et coupoles tronquées sont ouvertes sur le ciel pour éclairer la nuit des églises. Car contrairement à la luminosité de la pierre dorée d'Odzun ou de Noravank mais comme celle de bien d'autres monastères, la pierre de Sanahin est noire et l'ensemble d'une grande austérité — le christianisme arménien n'est en rien joyeux dans ces murs, surtout que les fresques qui pouvaient les orner ont entièrement disparu.
Ici, le khatchkar a été inséré dans le mur de la chapelle Surb Grigor
Khatchkar dans le gavit de l'église centrale de Sanahin
A l'extrémité de l'académie, deux immenses khatchkars ferment l'ouverture, tels deux solides parents aux côtés d'un tout petit, posé sur un socle à motifs d'arcs de cercles. La partie historiée, invisible dans le contre-jour, est tournée vers l'intérieur.
A l'extérieur, ces khatchkars sont des pierres nues en rupture avec le reste du bâtiment. Toute leur beauté est dans cette irrégularité de forme et de couleur qui jure avec le raffinement de l'architecture qu'ils voisinent et accompagnent.
A l'intérieur, la vaste salle ouverte à tous les vents qui longe le bas-côté nord de l'église était l'académie où se réunissaient les théologiens et les lettrés. Le terme même d'académie montre le goût de l'antique et des études grecques qui marque la Renaissance du XIe siècle en Arménie comme en Géorgie voisine. Les niches le long du mur pouvaient recevoir les livres et manuscrits : l'académie était aussi bibliothèque et scriptorium.
Un khatchkar orne le gavit, de part et d'autre de la double entrée de l'église Surb Atsvatsatsin
Y aller une première fois. Grisaille, temps de neige, humidité qui suinte des murs.
Laisser passer des années.
Attendre le beau temps.
Revenir à Sanahin, l'église toujours déserte, pas même une femme qui passe, cette fois.
L'entrée du gavit. A gauche de la double arcade qui y donne accès, on aperçoit l'ouverture de l'académie.
La tour clocher fortifiée de Sanahin, la porte obturée par un khatchkar

Repartons.
Pas beaucoup plus loin.
Le monastère d'Haghpat a été bâti entre le Xe et le XIIIe siècle à quelques kilomètres de celui de Sanahin : en fait, si les deux monastères se font face (et dépendent aujourd'hui de la même commune), ils dominent un large cirque et sont en fait construits chacun sur un promontoire différent totalement séparé de son voisin par d'étroites et profondes vallées et accessibles seulement par des routes en épingle à chevaux — et ils ont bien entendu toujours été les rivaux l'un de l'autre (Sanahin signifie plus ou moins "j'étais là avant").

L'église Surb Nshan (du Saint Signe) a été achevée en 989, alors qu'en France Hugues Capet montait sur le trône. Peu d'églises en Europe occidentale sont aussi anciennes ou, du moins, ont conservé intacte toute leur structure du Xe siècle sans être remaniées par la suite. L'architecte, Tiridate ou Trdat (c. 950 - c. 1020), qui conçut également le monastère de Sanahin, fut le bâtisseur d'Ani, capitale de l'Arménie vers l'an mil et détruite successivement par les Seljoukides, les Mongols, les Turcomans  puis enfin les Timourides.
Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face, et je n'ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau !... Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.
Arthur Rimbaud, "Adieu", Une saison en enfer, 1873
Plutôt que remaniée, Surb Nshan fut complétée par divers bâtiments (deux églises, un scriptorium, un réfectoire) qui formèrent une forteresse à l'époque des invasions mongoles quand Genghis Khan dévasta la région. Si la forteresse résista plus ou moins aux Mongols, elle ne survécut pas en revanche au passage de Tamerlan.
Devenu par la suite un centre intellectuel majeur, le monastère accueillit à la fin du XVIIIe siècle le grand poète Sayat Nova, qui écrivit et chanta autant en arménien qu'en géorgien ou en turc.
A Haghpat, les khatchkars commémorent notamment les activités philanthropiques des personnalités dont ils portent les noms.
Les tombeaux de la famille des Ukanian à Haghpat (début du VIIIe siècle) sont constitués de trois larges chapelles mémorielles accolées les unes aux autres. Ces chapelles servent de piédestal aux khatchkars. Il s'agit de structures archaïques qui furent plus tard simplifiées, tout d'abord en piédestaux ornés de niches profondes puis en simples socles.
Le grand khatchkar Amenaprkich se trouve dans le corridor couvert qui mène au gavit de l'église principale d'Haghpat, Surb Nshan, église du Saint Signe. Le motif Amenaprkich ou "Sauveur de tous", qui n'existe qu'en quatre exemples sur toute l'Arménie, montre la décrucifixion avec Nicodème qui enlève un clou en présence de la Vierge et de saint Jean, juste sous les bras de la croix et de Joseph d'Arimathie en bas.
D'autres monastères sont plus récents. Ou juste un petit peu moins anciens.
De Noravank, j'ai parlé ailleurs. Les khatchkars y sont magnifiques.
Haghatsin, Ketchoris ou Khor Virap étaient moins impressionnants.
Tatev, j'irai une autre fois.
Mais Geghard —

Le monastère Sainte-Lance de Geghard, accroché au flanc de falaises vertigineuses, est tout proche d'Erevan et date du XIIIe siècle, même si on peut avancer qu'un complexe monastique existait déjà bien antérieurement sur les lieux. Une large partie du complexe est souterraine et, sans doute a-t-il existé une ou plusieurs églises rupestres dès le VIIe siècle, si ce n'est plus tôt — dès l'époque de Grégoire l'Illuminateur, évidemment. L'alphabet arménien y aurait été élaboré et on y aurait établi une école de manuscrits et une académie de musique. Las, les invasions arabes du VIIIe siècle ont tout détruit — mais bien entendu les grottes et les sources ont subsisté et ce cadre spectaculaire a été réaménagé au cours des siècles. L'église principale même a été construite entre 1215 et 1225 : la Kathoghike et son gavit (ou narthex). Certaines des grottes chapelles et églises souterraines ont été creusées par les éléments et ont été aménagées en respectant leur forme naturelle, d'autres ont été creusées et agrandies, complétées de murs de soutènement, et forment de vastes complexes architecturaux encore en partie cachés aux visiteurs.


La neige d'avril qui fond au soleil colore la pierre et souligne le tracé des entrelacs
Deux khatchkars encastrés dans un mur couvert d'inscriptions gravées
A l'intérieur de l'église de la Sainte Lance, un khatchkar rupestre, creusé directement dans le mur de l'église, au-dessus de l'angle d'une porte. Khatchkar de pierre noire dans une église toute de roche noire et presque sans ouverture — obscurité opaque qui attend de l'œil qu'il se fasse aux lieux avant de voir.
Au départ, des escaliers montent vers les terrasses et les grottes. Puis, plus haut, les espaces rupestres sont sans doute accessibles seulement par des échelles. Celles-ci sont nombreuses dans les monastères arméniens qui comportent souvent des pièces souterraines, des pièces où coulent des sources sacrées, d'autres où seront conservés les manuscrits lors des invasions.
Certains khatchkars sont ici directement gravés dans la roche des falaises.
D'autres sont encastrés pour fermer l'ouverture ancienne d'une grotte agrandie en chapelle et dotée d'une porte digne d'elle.
Loin de Rocamadour, loin du cœur de l'Europe dont l'Arménie forme une marche extrême, ces églises rupestres bouleversent par leur altérité. Peu de choses dans cet art chrétien qui nous soient familières : il s'agit d'une architecture plus ancienne que celle des églises romanes, une architecture sans lien avec le plan basilical de la tradition latine. Si les églises mêmes sont bâties sur le plan en croix de la tradition grecque, elles s'articulent de telle sorte au milieu des bâtiments monastiques et du cadre naturel qui les entoure que le plan général n'évoque plus cette figure de la Jérusalem céleste qu'on croit retrouver dans bien des monastères d'Europe. Ici, il y a le dessus et le dessous, le visible et le caché, le supérieur et le souterrain, l'offert et le secret, le lisse et le rugueux, le soyeux de basalte noir et le brut des roches de la falaise au-dessus.

Et puis, à l'écart des sommets, à l'écart des falaises et de la sauvagerie des rochers, il y a les lacs — Van et Sevan. Van est aujourd'hui en Turquie, Sevan en Arménie.

Au lac Sevan, il ne reste que deux des églises qui constituaient jusque dans les années 1930 le monastère de Sevanavank. L'île même sur laquelle le monastère était bâti a disparu quand les autorités soviétiques ont décidé de mener de grands travaux de drainage pour gagner des terres arables. Le niveau des eaux du lac a baissé de plusieurs dizaines de mètres et le monastère s'est retrouvé au sommet d'une colline sur la côte, directement accessible par la route.
Le gavit a été abattu dans les années 1930, sa trace n'en est conservée que par une petite cour qui mène à l'église Surb Atsvatsatsin (de la Mère de Dieu) dans laquelle sont conservés des khatchkars — ou plutôt des fragments de khatchkars.
Les khatchkars de pierre verte sont très rares en Arménie, il s'agit d'une pierre de la région même du lac Sevan
Les autorités soviétiques ont totalement désacralisé les lieux dont elles souhaitaient faire un lieu de villégiature pour la nomenklatura. L'union nationale des écrivains y possédait une résidence, le parti communiste arménien une autre. Une plage avec des restaurants et des espaces de jeu a été installée en contrebas du monastère.
Les khatchkars, eux, regardent toujours vers le lac car rien du passé, du présent, du futur, ne leur importe. Gravés du signe de l'éternel, ils s'inscrivent dans l'éternité, hors du temps.
S'ils nous regardent, c'est juste en passant, sans prêter plus d'attention que nécessaire à notre passage. Ce qu'ils regardent, c'est le ciel glorieux, le soleil qui s'élève, le passage des oiseaux migrateurs, les neiges d'hiver et le vert de l'été.
Sans mémoire puisque hors du temps, ils ne peuvent ni se souvenir ni oublier.
Ils sont.

samedi 30 décembre 2017

Dans la neige, à Noravank

A un moment, la route devient impraticable — trop de neige, la pente est trop raide, le verglas trop sensible. On s'arrête.
Du monastère, en avançant un peu et en levant la tête, on aperçoit les sommets perdus dans la brume. Il y a des corbeaux, d'autres oiseaux aussi, des branches nues couvertes de givre, des baies pourpres de sucre sur la neige, des rochers. Un peu de vertige.
Nous avons roulé des kilomètres dans la gorge après avoir quitté la route qui descend vers le sud, vers l'Iran. Venant de Tabriz, quelques cars affrontaient les dangers de l'hiver et d'une chaussée en partie à l'abandon pour monter sur Erevan où, tête nue dans les froids, les couples échangeront des toasts de nouvel an à coup de cognac arménien.
Mais nous étions sorti des grands axes internationaux, car si désasphaltés qu'elle fût, la route n'en était pas moins la voie royale menant de Téhéran à Moscou via Erevan et Tiflis, et nous avions rejoint la modeste voie qui monte à Noravank.
Puis les rochers sont devenus menaçants, suspendus au-dessus de la route.
La route grimpe au-dessus d'une vallée qui s'est élargie après le canyon. Sans doute est-ce la raison pour laquelle, il y a près de huit cents ans, des moines sont venus bâtir là le monastère de Noravank : l'été, on doit pouvoir y cultiver la terre ou, tout au moins, y nourrir quelques brebis. Au fond coule l'Amaghu, j'entends l'eau qui roule sur les rochers.
Mais cette matinée du 30 décembre 2016, nous étions seuls et, s'il restait des moines à Noravank, ils ne sont pas sortis à notre rencontre.
Du vent, des corbeaux, des fantômes. Le vertige qui tire les chevilles lorsqu'on pose le pied sur le verglas.
Si notre vie est pleine d'instants dépourvus de raison, ce jour-là n'en faisait pas partie. Il me fallait ce silence, ce brouillard, le froid qui pique, les plaques de glace sur la route, le torrent saisi par le gel. Il me fallait la terre rouge de mon enfance africaine, étrangement réapparue ici par l'un de ces gestes sauvages dont le rêve est familier.
Il me fallait les murs vides. L'abandon. La mémoire des morts.

Des voitures sont venues par ici, les jours d'avant ou le matin même. Il y a un gardien qui apparaîtra soudain, comme un corbeau de plus qui crie pour signaler sa présence avant de disparaître dans quelque gourbi mieux chauffé que des églises dans le désert.

Noravank est une forteresse avant d'être un monastère. L'ensemble a été bâti au XIIIe siècle par le prince Burtel Orbelian pour l'évêque de Syunik ou Syunia dont il était le prince. Commencé en 1205, il n'a été achevé qu'en 1339. Les murs d'enceinte datent du XVIIe siècle.
Quand on s'avance, la première impression est que les églises nous tournent le dos et se dérobent. Sans doute est-ce la neige mais elles sembleraient même hostiles.
Closes. Jalouses de leurs secrets et de leur grandeur, telles deux joyaux sur la couronne des Orbelian, hier serties de l'émeraude d'une nature généreuse, aujourd'hui abandonnées dans ce désert de pierre, pierres parmi les pierres, rochers parmi les rochers, sommets parmi les sommets.
Étrangement, d'en bas, une archère ouverte dans le haut du mur montre le ciel comme si l'église, derrière le décor de cette façade, n'était qu'une ruine ouverte.
En bas au contraire, une unique fenêtre comme un trou noir, enfermant l'ombre de la nuit dans la grotte de la chambre inférieure. Autour de cette nuit, un décor d'enluminure de manuscrit fait de cette fenêtre une lettre : Ո ou ո, le "vo" ou "o" arménien, l'initiale des Orbelian dont l'église est le mausolée. L'architecte et sculpteur Momik, auteur de ce décor, était aussi peintre de livres saints.
L'église Surb Astvatsatsin — dédiée à la Sainte Mère de Dieu : en bas, ouvert aux vents, le mausolée des Orbelian, en haut, dressé vers les sommets voisins, l'église.
Dans la chapelle supérieure, sous la coupole nue, une couronne de fine colonnettes ouvre sur le ciel pour que, sans fin, la course du soleil se lise sur les murs de pierre dorée. Aujourd'hui, la neige entre par bouffées sèches et danse sur le sol au milieu de la poussière.
A hauteur d'œil, les fenêtres ouvrent sur la falaise et renforcent le sentiment d'enfermement. Noravank forteresse apparaît alors comme le piège où se seront perdus les moines venus là pour adorer l'éternel : le monastère a été plusieurs fois abattu par les tremblements de terre dès le premier siècle de son existence.
Au-dessus de l'entrée, le Christ entre Pierre et Paul
Tout le décor sculpté de l'église Surb Atsvatsatsin est l'œuvre d'un seul homme, le sculpteur Momik, dont ce fut le dernier ouvrage et qui repose à Noravank où il mourut en 1339. La Vierge à l'enfant est encadrée par les archanges Gabriel et Michel. Mais outre le décor floral et les croix, la façade comporte encore des sirènes et des oiseaux fantastiques.
L'escalier est extraordinairement étroit et ce qui peut apparaître praticable lorsqu'on monte l'est bien moins lorsqu'on veut redescendre. Seule une fine cordelette sert de guide, plus soutien moral que réelle protection contre la chute : quelque chose donc de la main d'un fantôme des temps passés qui, tel Virgile Dante, guidera vos pas dans l'espace sacré.
Derrière, on aperçoit le cimetière des moines et ses khachkars
Sur l'esplanade qui s'étend devant Surb Atsvatsatsin, un puits mène à une salle souterraine, on imagine une ville cachée sous le monastère comme un monde inversé où les moines continuent de vivre comme si le temps ne s'était pas écoulé tous ces siècles. Un monde obscur éclairé de petites lampes à huile dans lequel des hommes d'autrefois continueraient d'écrire et de peindre de lourds manuscrits qu'ils serreraient ensuite dans les immenses armoires du monde d'en bas —jusqu'à ce que vienne le lecteur qui les délivrerait de quelque antique malédiction.
On y rêve avant de se reprendre — il fait si froid, marchons.
A une centaine de mètres de la première église, la seconde, en deux parties : à droite, l'église à plan carré avec le dôme en tambour au centre de la structure en croix et, à gauche, le bâtiment rectangulaire est un gavit, cette forme de narthex caractéristique des monastères arméniens et qui étaient construit à l'ouest des églises et y tenaient lieu d'antichambre voûtée parfois plus vastes que l'église elle-même.
Cette seconde église est celle de Surb Karapet — saint Jean Baptiste — élevée entre 1216 et 1225 par le prince Liparit Orbelian. Le gavit lui a été ajouté en 1261.
Parmi les khachkars élevés à droite de l'entrée de Surb Karapet, celui du sculpteur Momik
Au portail du gavit, deux tympans. Sur celui du haut, Dieu le Père entre la Vierge et l'apôtre Jean tient et caresse de sa main gauche, selon les interprétations, soit la tête d'Adam qui reçoit la vie du souffle du Saint-Esprit soit celle de saint Jean-Baptiste que protège l'Esprit saint sous la forme d'une colombe. Sous la main droite de Dieu, une crucifixion.
Sur le tympan inférieur, la Vierge est assise avec l'enfant sur un tapis oriental dont le motif est clairement lisible encore. Entrelacés dans le décor géométrique, des phylactères et des feuillages.
C'est là que sont les tombeaux. Non de ceux qui, dans le cimetière, sont marqués par ces larges pierres-croix dressées, les khachkars, mais les tombeaux princiers de la famille des Orbeliani.
Bien avant l'an mil, la puissante famille géorgienne des Liparitides s'opposa pendant des siècles à l'hégémonie des Bagratides sur le royaume. A la fois vassaux et rivaux des Bagratides, ils cherchèrent l'appui de Byzance contre leur roi — et Byzance, si affaiblie fut-elle par ailleurs, n'allait pas refuser de semer le désordre dans le Caucase. La riposte du pouvoir royal fut à la hauteur de l'affront et tout le clan, mis hors d'état de nuire, les uns étranglés, les autres aveuglés et châtrés.
Les derniers survivants de la famille, connue plus tard sous le nom d'Orbeliani, s'en fut alors se réfugier en Arménie en 1177 où, avec le soutien des Eldiguzids de Tabriz, ils gouvernèrent les principautés de Vayots Dzor et de Syunik, terres persanes, et se montrèrent fidèles vassaux des Seljoulides d'abord puis des Mongols (allant jusqu'à visiter Karakorum pour obtenir du khan Möngke, fils de Genghis Khan, quelques exemptions d'impôts pour les monastères comme Noravank) et enfin des Timourides (bien sûr, comme dans toute bonne histoire de ce type, leurs descendants revinrent plus tard en Géorgie et s'emparèrent, enfin, du pouvoir et le conservèrent, qui sait, jusqu'à nos jours).
La chapelle de Surb Grigor, sur le bas-côté de Surb Karapet, bâtie par l'architecte Siranes en 1275, abrite les tombes de la famille Orbelian.
Outre le décor des murs, la pièce est entièrement pavée de ces pierres tombales au décor exquisement calligraphié.
Ici, on marche sur les tombes, longues dalles de marbre clair auxquelles je repenserai, plus tard, devant les tombeaux des Timourides à Samarkand — ces Timourides qui mirent fin au pouvoir des Orbeliani sur leur principauté de Syunik en 1437. Différentes calligraphies se succèdent, au gré des modes et des influences, quelques pierres sont sculptées mais sans rien qui évoque le décor classique des khachkars : ni croix stylisées, ni décor floral.
Juste la gloire de noms qui furent grands, on l'imagine, et qui aujourd'hui saisis dans les rets d'écritures qui nous sont étrangères ne sont plus grands que de tout leur mystère.



La plus belle de ces pierres est celle de la tombe d'Elikum III, fils du prince Tarsayich Orbelian, mort vers 1300, mi-homme mi-lion, qui évoque le chevalier à la peau de panthère héros du poème épique et roman courtois de Chota Roustaveli, écrit entre la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle et dédié à la reine Tamar et à son époux, David Soslan.
Il a le corps légèrement tourné comme s'il dormait sur le côté et venait de tourner la tête vers nous, la chute du dos, la courbe du fessier, le bras si humain jusqu'à la naissance des griffes.
La tête du lion repose sur un petit coussin brodé et, si ces yeux étaient encore intacts, si le relief n'avait pas souffert, ils nous fixeraient depuis le royaume des ombres où jamais ombre il n'aurait voulu être, trop vaillant, trop grand pour n'être que cela, ombre.

Les pattes, plus pattes d'une fourrure négligemment jetée sur le dos que pieds élégamment croisés dans ce demi-sommeil des morts qui se croient immortels. Et la queue qui vient se lover sur la jambe comme un signe supplémentaire de ce que l'écriture seule ne peut dire de la puissance du prince.
Quand on sort des églises, il reste à voir ce qui fait la dernière richesse de Noravank, les khachkars alignés sur la pente vers les sommets. Le froid est plus intense encore, bien en dessous de zéro et le vent accentue l'impression d'être parvenus aux tréfonds du monde. Le brouillard semble être encore descendu plus bas sur les montagnes. Nous ne sommes là que depuis une heure peut-être, une heure et demi tout au plus, mais ce serait comme une éternité suspendue là et dans laquelle nous marcherions.
On remonte l'allée pour contourner Surb Karapet. L'oiseau qui nous survole n'est plus un corbeau, bien trop large toutes ailes déployées. Il crie une fois avant de s'éloigner dans la brume.



Chacun des khachkars est différent. La plupart datent du XIVe ou du XVe siècle. Leur décor, gravé dans la pierre tendre, suit le même modèle (comme on le voit ici) mais avec une infinité de variations : une croix aux branches géminées surmonte un motif de rosette — le disque solaire. Le relief se détache sur l'orbe d'un bouclier orné d'étoiles. Au-dessus parfois, là où la pierre se recourbe comme pour dessiner le début d'une voûte, les figures alignées forment une déisis symbolique.
En mémoire de.