jeudi 30 juillet 2020

Oubliées dans le tiroir

C'est un tiroir dont nous avions oublié l'existence, un tiroir caché sous l'étagère d'une bibliothèque vitrée dont nul ne lit les livres fatigués qui y dorment. Au fond du tiroir, une carte postale de la Grande guerre qui a fait le bonheur de notre enfance, aux uns et aux autres : "n'écoutez pas les mauvais bruits", nous dit-elle. Une monsieur rubicond et heureux à droite, qui se bouche les oreilles. Un maigre vieillard acariâtre qui les écoute, lui, les mauvais bruits et dont les yeux roulent par l'effet d'une rondelle de carton fixée au revers, et qui entraine tour à tour dans la petite fenêtre tout à gauche l'apparition d'un soudard teuton en casque à pointe …
Dans le fond du tiroir, un tube d'acier brillant qui contient encore un peu d'aspirine. Un tube peut-être vieux d'un siècle — qui sait si l'aspirine est encore active ou si elle s'est lentement transformée en poison violent ?

Mais au moment où nous avons ouvert ce tiroir dont nous avions oublié l'existence, il y avait par dessus la carte postale et le tube d'aspirine, cachée par une pile de vieilleries, cette pochette de papier gris épais.

Bernard Rouget exerça à Casablanca dans les années 40. Au-delà des photos du Maroc dont il était tombé amoureux, Rouget (1914-1987) fut également un portraitiste reconnu, d'Albert Camus à Orson Wells ou Marcel Cerdan.
Trois photos à l'intérieur. J'imagine mon père les cacher dans le tiroir le jour où il les avait retrouvées, lui. Retrouvées ailleurs, quelque part dans la pièce. Il les regarde vite, vite, puis regarde autour de lui, réfléchit — où les cacher ? où ne les verrait-elle pas ? où ne les retrouverait-elle pas — ma grand-mère, la grande destructrice de la mémoire de ce qui n'était pas elle ?

Il ouvre le tiroir, glisse la pochette, referme le tiroir puis la porte vitrée de cette bibliothèque que personne n'ouvre et où ne sont rangés que des volumes dépareillés que personne ne lit.

Ensuite, il oublie.
Trois photos posées, des photos de studio, soigneusement éclairées avec ces contrastes de lumières et d'ombres qui signent une époque, des photos un peu trop visiblement retouchées qui font les visages lisses et sans âge.
Trois photos.
Deux de ces images sont datées — sur l'une, 25 octobre 1942, "à mon petit Bernard, pour l'anniversaire de ses sept ans" et une signature que je ne lis pas — pas Papa, par exemple, mais ce qui doit être un diminutif de Georges. Sur l'autre, Casablanca, mars 1945 et la signature du photographe, Rouget. Rien sur la dernière, le portrait de famille avec chien.

Sur la première des trois photos, Georges regarde son fils Bernard par delà les années, par delà leur mort. Visage lisse, sourire retenu par les lèvres closes, pas une ride, le nœud papillon pour seul relief. Un homme presque sans âge.
A notre tour, Georges nous regarde, son image posée sur les morceaux de ce jeu de l'oie 1900 qui a dû lui appartenir — on lance les dés, on avance, on recule, on s'arrête plusieurs fois à la case "hôtel" et on se repose, on se perd dans le labyrinthe, on attend des mois au fond du puits, on évite la case "prison", on manque la case "gagné", on arrive à la case 58, on meurt.
Fin de partie.
Georges. Il n'a pas grandi dans cette maison mais sans doute y venait-il comme nous, chaque été. 

Par-ci par-là, la maison a conservé les traces de ces vacances d'un autre siècle — des journaux d'enfants, un jeu de l'oie, des livres de prix, des romans édifiants pour la jeunesse. Conservé des photos d'enfants endimanchés, les bras croisés sur le dossier d'une chaise ou affublés de l'uniforme qu'ils porteront un jour, plus tard.
Conservé les portraits des enfants sculptés par leur père, éparpillés dans le jardin et condamnés à se dissoudre lentement au gré des saisons. 
Que reste-t-il d'eux aujourd'hui ?
Je ne me souviens plus où mon grand-père est enterré. Casablanca ?

Deuxième photo.
Sur la deuxième Georges et sa femme, Nelly, sont réunis, comme une vraie famille, comme s'ils vivaient vraiment ensemble avec leur fils. Mais ils ne font pas même semblant d'être une vraie famille, pas même semblant de s'aimer.
Rien ne les relie plus que ce fils assis à leurs pieds et qui ne les regarde pas et qu'ils ne regardent pas. Un fils en trop qu'ils se renvoient et s'arrachent tour à tour. Le seul être aimé, sur cette photo, c'est la chienne. Même moi qui ne l'ai jamais connue, cette chienne, je sais son nom — Diba. Il me semble que j'en ai plus entendu sur elle que sur cet homme debout, qui se tient en arrière les bras croisés dans le dos.

Eux, mes grands-parents, il ne se regardent pas. Sur aucune photo — passées les toutes premières années de leur mariage — leurs regards ne convergent vers un point commun.

A un moment de leur vie, tous juste mariés en 1934, ils sont partis au Proche Orient. De ces deux ans de voyage, il reste un album désolé : certaines pages sont restées vides, sur d'autres les photos sont collées sans ordre ni commentaires, ailleurs les images manquent, décollées, arrachées. 
Un vol d'oiseaux s'élève au-dessus d'un désert caillouteux, un vieil homme se dresse devant les pierres et une photo manque.
Sur la page suivante aussi.
Est-ce lui qui enlève ses photos d’elle — ou elle qui enlève ses photos de lui ? Celui qui censure l'album est distrait, lapsus linguae, lapsus imaginis, et la laisse parfois figurer — floue et juste derrière un chameau. 
Est-ce lui qui ne juge pas nécessaire d'expurger les photos floues ? Est-ce elle qui ne juge pas nécessaire de sauver les photos floues ?
Le chameau est net.
L'homme au casque colonial aussi, ou presque. Elle non, on voit juste qu'elle porte des lunettes de soleil.
Floue encore sous son béret au milieu de ces hommes coiffés du keffieh.
D'eux, Georges et Nelly, il ne reste pas lourd dans cet album de voyage — d'album de famille, ils n'en ont pas eu, ou il ne s'est pas gardé.
Des pages de vie effacées entre des pages et des pages de familles de bédouins.
Lui, Georges, c'était l’homme de Verdun. 
Parti pour le Liban, voyageant de la Syrie à la Palestine simplement parce que la femme qu’il aimait, à peine sortie des Beaux-Arts, voulait y trouver des sujets de tableaux.

Elle voulait peindre des « types humains », ils en ont cherché et trouvé — à Hama sur l'Oronte elle a trouvé quelques aveugles, ailleurs quelques bédouins encore — peut-être ceux que lui photographiait.
La Syrie. Il ne s'agissait pas seulement d'un voyage de noce : ils étaient partis pour y vivre des années, une terre sous mandat français, des affaires à mener, un nouveau départ à prendre.
Ailleurs, là-bas, en orient.
De leur vie sinon, leur vie à eux, Georges et Nelly, peu de choses transparaissent.
Les images qui les montreraient ensemble ont été retirées de l'album — et ils y sont en général avec des tiers. Tout au plus peut-on comprendre qu'à un moment, l'appareil photo a changé de main : ainsi de lui, ailleurs, j'ai retrouvé des photos qui à un moment avaient dû figurer dans l'album. À son tour, elle avait pris la caméra et photographié son mari entre deux Arabes en tenue très photogénique — lui qui n'a pas de couvre-chef, il a le soleil dans l'œil et toujours le nœud papillon vissé sur le blanc colonial de son costume.
Et chez eux, plus tard, de retour chez eux à Beyrouth lors de la naissance de leur fils, elle l'a costumé et fait poser devant la corde à linge et le berceau du bébé repoussé dans le fond, caché derrière son voile fantomatique. Ont-ils ri ce jour-là au moment de se déguiser ou cherchait-elle simplement une silhouette orientale à dessiner ? Un effet de drapé ?
Que reste-t-il de cette vie d'exil  ?
Sur une page de l'album, entre trois paysages pierreux, dans la désolation d'un désert, l'image d'un lit vide — leur lit à Hama peut-être.
 Un côté du lit au soleil, un côté dans l'ombre.
Des corps et des costumes, des robes et des caftans, des couvre-chef, des regards.
Un mur — Le mur — Jérusalem en 1934 ou 35.
Ce sont les derniers visages de l'album, les derniers vivants.

Ensuite, entre le cimetière arabe de Naplouse et un fiacre, l'image mystérieuse d'un cinéma de Tel-Aviv, le théâtre Moghrabi, où s’affiche un film soviétique — Groza, film de Vladimir Petrov (1934) d’après la pièce d’Alexandre Ostrovski.
La troisième image dans la pochette de papier gris est datée de mars 1945 — dix ans ont passé.  La Syrie est loin, comme sont loin Hama, Jérusalem et Tel Aviv.
Casablanca.

Sed quid solus agam quaque infelicia perdam
       otia materia subripiamque diem?                   
Nam quia nec uinum nec me tenet alea fallax
       per quae clam tacitum tempus abire solet
nec me—quod cuperem, si per fera bella liceret—
       oblectat cultu terra nouata suo,
quid nisi Pierides, solacia frigida, restant,                   
       non bene de nobis quae meruere deae? 

 Mais que faire seul, par quels moyens perdre de malheureux
Moments de loisirs et esquiver les jours ?
Car puisque ni le vin ni le jeu illusoire ne me tiennent
(Qui font passer le temps sans qu'on s'en rende compte)
Et puisque je n'ai pas le plaisir — ce que j'aimerais, si les guerres
Farouches le permettaient — de rafraîchir et cultiver la terre,
Que me reste-t-il d'autre que les Piérides, froide consolation,
Ces déesses qui n'ont pas bien mérité de moi ?
Ovide, Pontiques, IV-II 

A ce moment-là, Georges est un homme seul. Un homme seul qui étudie la photo artistique d'une jeune femme nue. Il regarde la photo et il fume, c'est le soir peut-être, il nous tourne le dos — c'est une énigme. Il a 50 ans, il lui reste 5 ans à vivre, la guerre est presque terminée mais dans son crâne, l'éclat d'obus qui l'avait frappé à Verdun, une guerre plus tôt, continue de le ronger.
Qui a choisi ce décor, cette pose détournée, qui de lui ou du photographe ? C'est la seule des trois photos de la pochette qui soit signée par Bernard Rouget, sans doute celle qui à l'origine appartenait à la pochette de papier gris — photos d'arts — portraits — photos industrielles — photos chez soi. Est-il chez lui, Georges Darley ? Pour qui a-t-il fait tirer ce portrait ? pour sa femme ?
D'elle, de cette époque trouble, il reste ce portrait encadré jeté au fond du placard — photo décollée, cadre écaillé, verre sali de chiures de mouches et de toiles d'araignées. Mais qui sait, c'est peut-être elle-même qui l'y a oublié comme on se débarrasse d'un mauvais souvenir.
S'il est dans la chambre une bibliothèque vitrée dont nul ne lit les livres fatigués qui y dorment, ailleurs dans la maison sont les livres de Georges, livres vivants, chaleureux sous leur reliure de cuir noir, livres toujours lus. Ailleurs aussi dans la maison sont les livres de Nelly, livres vivants encore sous leurs couverture usées par de multiples lectures — et parfois les titres sont en double car ils ont peut-être aimé les mêmes œuvres.

De la Syrie restent les miettes d'un tapis, un grand coffre cèdre, un peti miroir décoré de nacre.
Les aveugles d'Hama, eux, se sont éclipsés.

jeudi 13 février 2020

Ce siècle-loup — exploration d'un album soviétique


C'est un album de photos à la couverture gris vert. Un de ces albums comme on en trouve dans les sous-sols des librairies d'occasions, les arrières-boutiques des brocantes, les cartons des morts, souvenirs d'un siècle défunt, d'un pays à l'autre, d'une ville à l'autre — cette fois-ci encore, un album moscovite.
Un album de famille, à première vue.
Une famille dans le siècle loup, ce siècle qui s'est jeté sur ses enfants pour mieux les dévorer, de la Carélie au Ienisseï. 
Page 1 : 1933. Rien ne le prouve, rien, mais j'imagine que l'homme qui tient contre lui ses deux enfants est celui qui a rassemblé et collé les photos de cet ensemble : le regard dirigé vers nous à l'ouverture de cet album comme pour nous inviter à suivre sa famille, de génération en génération. Avant que l'album se vide des deux tiers de ses photos.
En le feuilletant, on découvre des pages presque vides. J'ai moi-même quelque part un album de famille dans un état similaire : les photos en ont été décollées pour être classées ailleurs — ou juste pour tenter d'effacer des souvenirs cruels.
Peut-être en est-il de même ici et qu'avant de jeter l'album quelqu'un a pris soin de décoller les photos qui lui plaisaient le plus, celles qu'il voulait conserver, dont le souvenir lui tenait à cœur — ou au contraire celles qui lui rappelaient les pires moments de son existence.
Peut-être est-ce autre chose encore, un album dilapidé où, d'année en année, chacun a pioché pour prendre les images qui comptaient — et ne demeurent que celles dont personne ne voulait.
Et qui sait, peut-être est-ce non seulement un album dilapidé où chacun a pioché pour prendre les images qui comptaient mais aussi un album expurgé dont, au fur et à mesure des phases de terreur, on faisait disparaître les photos compromettantes.
Page 2 : 1933 - 1935. Ce sont des images de colonies de vacances, la première à la colonie "Dynamo" en 1933.Le cliché en bas à gauche correspond à un autre pris à la suite et collé sur la page 17 de l'album où deux des enfants ont changé de position (sur cette seconde photo, le petit garçon à gauche qui lit la Pravda aura disparu).
Les deux photos à droite ont été découpées dans des portraits de groupe pour ne garder que la figure d'un garçon blond d'une dizaine d'années.
Si l'on reconnaît quelques visages de page en page, l'impression d'ensemble est le désordre — le vide aussi, bien entendu. Ce serait un album de famille mais il est difficile de repérer des ressemblances ou de voir vieillir des individus d'année en année. Certaines photos sont visiblement anciennes mais non datées, d'autres le sont mais aucune chronologie n'est vraiment respectée : un voyage avant la Première guerre mondiale et la révolution de 1917, des enfants en vacances dans les années 20, des visages de la fin du XIXe siècle, des familles dans les années 30. L'album s'arrête brutalement en 1937, l'année de la grande terreur stalinienne.
Page 3 : Sur la route militaire géorgienne, en un point que je crois reconnaître au-delà de Kazbegi en allant vers les gorges de Darial. Est-ce la fin du XIXe, le début du XXe ?
Au milieu du groupe, une femme au visage masqué d'un voile blanc. Assise à droite, l'une des femmes pourrait être une infirmière. Première guerre mondiale ?

Ensuite viennent deux pages elliptiques, on ne sait que voir, qui voir — et s'il y avait à l'origine, comme on peut le supposer, un ordre logique aux photos, ce qui a survécu ne suffit pas à comprendre quel pouvait en être le thème.
Page 4 : vers 1900 ?

Page 5 : deux clichés pas très nets sous un ectoplasme de colle blanche. Les photos ont été redécoupées, on n'en voit pas vraiment ni le décor ni les figurants. Une femme, deux jeunes filles, un jeune homme peut-être en uniforme, des tableaux au mur. Il est difficile de les dater — années 10 ? années 20 ? avant ou après la révolution ?
Après, on fait un saut dans le temps — le costume, les coiffures, la qualité même du tirage indique que des années ont passé. Les deux clichés qui suivent ont sans doute été pris en studio, par des professionnels, mais il n'y figure aucune indication permettant de les identifier.
Page 6 : un couple, années 1910 ou plus tard ? Après la révolution ? On ne les retrouve pas ailleurs dans l'album — à moins que ce ne soit la femme bien plus âgée sur la page suivante, en mai 1936. Et lui, dans ce cas, pourrait être le vieillard de la dernière photo de l'album, toujours en mai 1936 —avec vingt ou trente ans de plus ? En fait, rien n'indique même que ces deux personnes forment un couple ni qu'ils aient été photographiés à la même époque.
Page 7 : Première apparition du garçon portant une calotte ouzbèke. Il accompagne une femme âgée et une toute jeune fille. On retrouvera ce garçon sur la dernière photo de l'album avec une autre fille, plus jeune, elle aussi coiffée d'un béret.
La photo date de mai 1936
Des années 1930, l'album revient aux années d'avant la révolution. Quatre pages, cinq photos évidemment anciennes qu'il est possible de dater approximativement à partir de plusieurs indices — les manches bouffantes et le col montant des années 1900 par exemple.
Sur la page 8, un sobre portrait de femme avec, imprimé en relief, le nom du studio de photographe. Frances Champneys Burnham, 421 Brixton Road à Londres était active dans les années 1880.
La page 9 est vide — une large tache de colle au centre.
Page 10 : Deux jeunes filles et un chaton, vers 1900 ?
Page 11 : Deux images d'un voyage à Venise
Deux femmes devant la basilique Saint-Marc, à droite on aperçoit la loggetta del Sansovino qui forme la base du campanile : la photo est donc soit antérieure à la chute de la tour en 1902, soit postérieure à sa reconstruction en 1912. Je pencherais plutôt pour 1912.
Les deux femmes vues sur la place peut-être, et le reste de leur groupe — un officier à droite ? — photographiés au coin du feu. La photo a sans doute été prise dans leur hôtel vénitien comme en témoignent les diverses vues de la basilique Saint-Marc accrochées au mur.
Page 12 : Un chien de chasse, deux femmes, un paysage méridional. L'époque semble voisine de celle des photos vénitiennes  ou de la femme en manteau noir sur la page du "couple" mais il n'est pas sûr qu'il s'agisse des mêmes personnes.
Après, l'album tourne le dos au passé, c'est le présent de celui ou de celle qui le construit qui va dominer : les enfants naissent et grandissent, les adultes vieillissent, il n'est plus question de photos de studios, ceux qui possèdent une caméra fixent des instants de la vie de leur famille.
Page 13 : Une famille, de très jeunes enfants seuls ou avec leurs grands-parents, 1925. Le même bébé sur un tirage différent, avec sa mère ? Ce pourrait être les mêmes enfants que ceux de la page 19 — mais pas les mêmes adultes.
Le petit garçon en haut à droite est peut-être celui dont nous verrons qu'il s'appelait Evgueni. En 1925, il peut avoir 2 ou 3 ans — en 1935, il en aura 12 ou 13.
Et là, une page énigmatique. Aucun de ceux qui y figurent n'apparaît sur une autre page. La photo centrale est l'une des plus grandes et des plus nettes de l'album.
Page 14 : En bas à gauche, sur un petit cliché sépia si vif qu'il paraît en couleur, un homme qui écoute, les mains croisées. Il est dans un fauteuil, le dos à un mur orné de tableaux. Une tache blanche donne l'impression d'un projecteur allumé derrière lui, comme s'il était dans un théâtre — mais ce n'est qu'une tache. Il est bien habillé, il porte une cravate, je dirais une allure d'intellectuel plutôt que bourgeoise. Devant lui, le vide nous invite à imaginer ce qu'il écoute — une conférence ?
Au centre en bas, une petite photo mal cadrée, un peu effacée mais encore lisible : au premier plan, une large table brillante. Derrière, autour d'une table couverte d'une nappe, trois personnes qui discutent, l'une de face, l'autre de profil (à droite), le dernier de dos dans un fauteuil. Une large pièce avec de grandes fenêtres avec le double vitrage de l'hiver. Un bureau ? Un institut ? La salle d'un congrès ?
Et puis ce trio tragique.
Je ne comprends pas ce qui se passe sur cette image. Une photo qui fut pliée, à un moment. Puis dépliée et collée. Les deux femmes sont serrées l'une contre l'autre sans pour autant sembler en contact. Elles pourraient être la mère et la grand-mère de l'enfant, celle-ci est sur les genoux de la femme la plus âgée, qui nous fait face, mais c'est l'autre femme qui l'enserre d'une main ferme. Une femme nous regarde de ses yeux clairs, l'autre fixe quelque chose, ou quelqu'un, hors-champ, hors de nous, que l'enfant regarde également. Ce que regarde la mère, belle et étrange tout autant, une tache sur la cornée de l'œil gauche, ne doit pas être attirant ni plaisant. L'enfant hésite à montrer son hostilité, il se passe quelque chose dont elle n'est pas dupe mais elle s'abandonne avec confiance contre le corps de celle qui la porte — robe fleurie fraichement repassée qui contraste avec la blouse sombre et mal coupée de la plus jeune.  
Comme un sentiment d'urgence avant la catastrophe, la confiance de l'une, la peur de l'autre et l'enfant prise entre les deux.
Et d'autres enfants viennent encore.
Page 15 : Une seule photo subsiste sur cette page.
A Zvenigorod en 1925, une femme devant la cathédrale de la Dormition qui tient quelque chose dans ses bras qu'elle regarde avec la tête penchée. Si on agrandit l'image, on reconnaît un bébé emmailloté. 
A la page d'après, le bébé sort de ses langes. Beaucoup d'enfants sur les pages qui suivent, un peu plus d'annotations. Le début d'une histoire.
Page 16 : Un bébé entre deux mains, une femme dans un transat, deux photos arrachées à gauche, les deux photos conservées sont collées l'une chevauchant l'autre sans que le sens de ce chevauchement apparaisse clairement.
Page 17 : Une photo manquante, trois image d'un groupe de femmes pas très jeunes, devant une isba de rondin. La dernière tient un petit chien sur ses genoux. A gauche, le groupe d'enfants déjà vu page 2.



Des enfants bronzés, un peu sévères, à l'ombre d'une haie. La pose du garçon au premier plan m'apparaît tout à la fois décontractée (le mouvement des jambes) et tendue (le bras droit, le visage), il ressemble un peu au garçon à la coiffure ouzbèke des photos pages 7 et 23. Les mêmes enfants, presque dans la même pose, figuraient sur un cliché en page 2.
Le cliché est décollé, rien ne dit qu'il figurait à cet emplacement à l'origine.
Au dos de cette photo, "pour Genia en souvenir de Kolia", qui donne son adresse à Moscou, le 25 août 1935.
Du coup, la photo de la page 2 prend un autre sens. On peut imaginer que les deux garçons, les deux amis, ont posé chacun à leur tour avec les mêmes enfants (sauf le lecteur de la Pravda qui ne figure que sur celle-ci). L'un des deux garçons allongés est Kolia, l'autre est Genia. Ce pourrait être ici Kolia, Nicolaï Karpov de Lefortovo à Moscou, tandis que sur l'image de la page 17, ce serait Genia — Evgueni.
Page 19 (la page 18 est vide mais garde la trace des photos qui y étaient collées) : un groupe qui cligne des yeux en plein soleil, 1928 ou 29. Peut-être Genia au premier plan au centre, âgé de 6 ou 7 ans, avec ses yeux étirés en amande et son visage aigu.
Ensuite, deux pages surprenantes. C'est une autre sorte de vide : non plus de ces pages dont les photos ont été décollées mais, se faisant face, quatre vues de forêts, des espaces dépeuplés et solitaires.
Page 20 : deux paysages des environs de Moscou, à Svistukha, en 1929.
Page 21 : Ce sont évidemment les mêmes lieux. Il s'agit des deux seules pages, face à face, sans êtres humains.
Le nom du lieu est indiqué de la même écriture que sur toutes les autres pages, écriture appuyée et peu lisible, souvent tracée de biais au stylo bleu en marquant profondément la page cartonnée.
Et comme une accélération, à la suite de ces arbres, comme s'il s'était agi d'une pause, deux pages d'énigmes et d'effroi pour finir.
Page 22 : année 1936 ou 37 — le 6 est corrigé en 7. Une colonie d'enfants ? Les enfants de la photo de gauche ne ressemblent pas à d'autres enfants figurant dans cet album, la jeune femme n'est pas plus reconnaissable, la petite fille de droite a eu la tête rasée, elle est très maigre.

La petite photo en bas à droite, ce cliché dont on pourrait croire qu'il ne montre qu'une anodine scène de l'enfance rurale, parce qu'elle figure dans cet album soviétique, parce que nous sommes en 1936 (non, 1936 est raturé et il s'agit de 1937),  et parce qu'il s'agit de l'avant-dernière image de l'album, condense tout ce qu'il peut y avoir d'unheimlich dans cet ensemble de photos.
Quatre enfants, très jeunes, tête baissée et même, pour le plus âgé, corps tendu en recul, contemple avec ce qui semble au mieux de la stupeur, au pire de l'effroi, des poules et des poussins qui picorent. Derrière, une porte de grange s'ouvre sur une obscurité lacérée et tachée. Le visage des deux enfants à gauche, très bronzé et dans l'ombre, un peu flou, les cheveux rasés de la fillette, tout cela donne l'impression que les têtes sont couvertes d'un voile noir. La ferme de bois n'est sans doute pas celle d'un kolkhoze, le lieu est ancien et sent le bois de pin.
Cette photo m'évoque une scène du Miroir de Tarkovski, quand pendant la guerre la mère va mendier auprès d'une voisine et échanger ses boucles d'oreilles contre un coq qu'elle devra décapiter par la suite sous les yeux de son fils. A quoi pensent ces enfants figés dans leur surprise ? Au mystère de la poule et de l'œuf ? Aux œufs qu'on mange et à ceux qui éclosent ? Au miracle de la naissance des poussins ? A la beauté de l'oiseau vivant qu'on mangera plus tard, mort ?

Et puis on parvient à la dernière page.
Page 23 et dernière : Trois clichés ont été collés sur l'album, deux ont été arrachés, sur le troisième un visage est encré. Contrairement aux autres pages de l'album, ici l'inscription figure à l'encre violette et non au stylo bille.
C'est la même encre violette qui indiquait la date (la même date) sur la photo page 7, la même encre qui tache la photo de la page 2. La même encre qui efface un visage.
On retrouve, je crois, le garçon avec une petite calotte orientale qui figurait sur le cliché page 7 et qui pourrait être Genia  âgé de 13 ou 14 ans. La fille avec un béret blanc paraît plus jeune et menue que celle sur l'autre photo, sa sœur peut-être. De même, la femme âgée du cliché page 7 n'apparaît pas ici. Une forêt obscure, une voiture magnifique, un vieillard au visage grave qui tient un objet non identifiable dans sa main gauche ouverte. Des enfants souriant au photographe.
Un jeune garçon debout sur le marchepied qui penche la tête avec tendresse vers une femme qui se tient debout contre la voiture. Une femme sans visage, de l'encre violette pour effacer le visage aimé, la même encre que celle qui sert à noter la date. Peut-être un uniforme. La grande terreur au bout de l'album.
За гремучую доблесть грядущих веков,
За высокое племя людей, –
Я лишился и чаши на пире отцов,
И веселья, и чести своей.
Pour les siècles futurs et leur gloire de feu,
Pour cette insigne tribu humaine,
On a ôté ma coupe au festin des aïeux,
Volé ma joie et mon honneur même.
Мне на плечи кидается век-волкодав,
Но не волк я по крови своей:
Запихай меня лучше, как шапку, в рукав
Жаркой шубы сибирских степей...

C'est le siècle chien-loup qui sur moi s'est jeté,
Mais pas de sang de loup dans mes veines...
Enfouis-moi bien plutôt dans la manche fourrée,
Si chaude, des steppes sibériennes.
Чтоб не видеть ни труса, ни хлипкой грязцы,
Ни кровавых костей в колесе;
Чтоб сияли всю ночь голубые песцы
Мне в своей первобытной красе.

Pour ne pas voir les lâches, ni le chemin fangeux,
Ni la roue où sang et os se mêlent ;
Pour que toute la nuit brillent les renards bleus,
Tels qu'en leur beauté originelle.
Уведи меня в ночь, где течет Енисей
И сосна до звезды достает,
Потому что не волк я по крови своей
И меня только равный убьет.
Mène-moi où L'Ienisseï coule dans la nuit,
Où les grands pins touchent les étoiles,
Parce que par le sang aucun loup je ne suis
Et seul pourra me tuer mon égal.

Ossip Mandelstam, 17-28 mars 1931 - fin 1935 
(traduction Henri Abril)