dimanche 12 août 2018

Méridiens, cartes, horloges marines (2)


La baie d’Oran en mer Méditerranée, sur la côte de Barbarie, par Johannes van Keulen (vers 1725) : la vue montre une perspective circulaire de la baie, orientée au sud, comme si on observait le rivage depuis un navire. Les éléments essentiels y sont figurés, comme la forteresse ou deux sources.
Nous avons vu que la mesure des longitudes était encore une difficulté majeure au milieu du XVIIIe siècle et qu'elle constitua un enjeu scientifique essentiel pour les États européens à vocation impériale par le frein que cette difficulté imposait au développement colonial.

Pour effectuer la mesure de la longitude, il était donc nécessaire de disposer d'une montre précise — ou chronomètre — car la Terre pivote d'un tour en 23 h 56 min 4 s. En un point précis, il y a donc environ quatre minutes de décalage d'un jour sur l'autre à midi entre l'heure solaire (ou sidérale) et l'heure moyenne sur laquelle repose l'horlogerie : les 24 h plus (ou moins) le déplacement de la Terre dans sa révolution autour du soleil et sans compter les variations du mouvement apparent du soleil selon les mois (c'est la deuxième loi de Kepler). Il fallait donc régulièrement régler ses montres et horloges en se remettant sur le midi astronomique : c'était le travail des régleurs.

Les Hollandais et les Anglais, dont la puissance économique reposait sur l'exploitation de colonies et donc la maîtrise de la navigation, étaient prêts à investir des sommes importantes pour résoudre ce problème de repérage en mer. C'est ainsi qu'en 1714, le Parlement britannique offrit par le Longitude Act une récompense de 20.000 £ à qui trouverait une solution acceptable au problème. Cette solution pouvait donc venir soit d'un chronomètre, soit d'un instrument de navigation permettant de faire le point précisément. Il y eut beaucoup d'horloges… mais peu de résultats fiables. Quant aux instruments de navigation, John Hadley eut beau inventer en 1731 l'octant à double réflexion par un jeu de miroirs mobiles, instrument à l'origine du sextant qui allait permettre d'utiliser les distances lunaires pour faire le point et résoudre ainsi en partie le problème des longitudes sans avoir besoin de conserver l'heure d'origine, les résultats restaient cependant imparfaits et le Parlement britannique estima que la récompense n'avait pas lieu d'être accordée.

Les difficultés n'empêchèrent pas les cartographes de dessiner des cartes toujours plus précises, au moins pour les territoires familiers — encore que, la carte ci-dessous donne de la France un tracé des côtes encore très fautif, en particulier sur le Cotentin ou la Basse-Bretagne. Malgré tout un réseau de triangulations marines, cette carte publiée vers 1790 n'intègre pas les mesures des Cassini ni leurs rectifications.
On voit bien tout le réseau de triangulations sur cette carte hollandaise anonyme de l'océan Atlantique et du golfe de Gascogne, conservée au Musée de la navigation (Sheepvaartmuseum) d'Amsterdam. Cette carte, comme la plupart de celles qui composent les trois volumes du Zee-Fakkel (le Flambeau de la mer), l'atlas de Johannès van Keulen et de ses descendants publié au XVIIe et poursuivi au siècle suivant, est orientée à l'Est (cette carte-ci gravée vers 1790).
Sur terre, les Cassini ont travaillé soixante ans (soit sur quatre générations) à l'établissement d'une carte la plus exacte possible du royaume en s'appuyant sur une triangulation géodésique. Ce travail leur a permis d'établir, ville par ville, la latitude et la longitude, qui seront indiquées en marge des cartes (voir le détail de l'une des marges ci-dessous).
On voit ici le canevas de triangulation construit à partir de la méridienne de Paris et de cinq lignes perpendiculaires. "Nouvelle carte qui comprend les principaux triangles qui servent de fondement à la description géométrique de la France, levée par ordre du Roy par mess. Maraldi et Cassini de Thury, ..." César-François Cassini de Thury (1714-1784) et Giovanni Domenico Maraldi (1709-1788), carte établie en 1744 et portant titre manuscrit en français et en italien (BnF).
Mais ce qu'on réussit à réaliser sur la terre ferme est plus difficile à mener en mer et les cartes les plus belles conservèrent une part de maladresse jusqu'à la fin du XVIIIe siècle…
Comme la précédente tirée du même atlas du Zee-Fakkel, cette carte est orientée à l'Est. Elle montre les détroits de Skagerrat, Kattegat (la "chatière") et du Sund entre la Suède et le Danemark. On y repère, outre les repères de triangulation, les fonds, hauts-fonds et bancs de sable. Carte de Johannes van Keulen en Zonen, 1777, conservée au Musée de la navigation (Sheepvaartmuseum) d'Amsterdam.
Mais le même atlas présente également des profils de côtes, ci-dessous tout d'abord les côtes d'Angleterre et d'Écosse, puis celles d'Ouessant et Saint-Martin. Ces panoramas restent essentiels pour guider les marins en l'absence de coordonnées géographiques fiables : il s'agit de permettre de suivre un rivage en s'appuyant sur tel rocher, arbre, construction qui permettront de confirmer la position.
Ces profils des côtes bretonnes figurent dans le deuxième volume de l'atlas maritime de Johannes van Keulen, publié en 1790 à Amsterdam (ces atlas sont conservés au Musée maritime d'Amsterdam)
A l'autre bout du monde, le Français Bougainville, en 1763, traçait les repères relevés sur les côtes de Tahiti.


Sur le dessin ci-dessous, on voit comment le géomètre, mathématicien, astronome et futur académicien La Condamine, parti mesurer trois degrés du méridien en Équateur, où il allait rester de 1735 à 1743, afin de déterminer la figure de la Terre, travailla à la mise en forme de la carte : quadrillage de fond, triangulation en certains points (notamment pour tracer les îlots au large de la côte), hésitations et reprises dans le tracé de la côte, commentaires.
Charles-Marie de la Condamine (1701-1774), Route de Mr. de la Condamine le long de la côte nord de l'île Marajo ou Joannès à l'embouchure du fleuve des Amazones, dessin de La Condamine, 1736 (BnF). Pour une vue élargie, voir ici.
Rien à voir avec la "carte" ci-dessous, même si son auteur, Mahé de La Bourdonnais, construit une échelle de repères au centre de sa carte, le tracé général reste rudimentaire. L'auteur ajoute des notes de part et d'autre. Quant à ce qui ressemble à une échelle de latitude et longitude autour de la carte, il ne s'agit ici que d'un décor… mais la carte a une histoire un peu particulière puisqu'elle fut tracée, de mémoire, dans un cachot de la Bastille.
Rien à voir donc avec notre sujet, ce n'était qu'une digression.
Bertrand-François Mahé de la Bourdonnais (1699-1753), gouverneur déchu des îles de France (Maurice) et de Bourbon (La Réunion), a tracé cette carte de l'océan Indien de mémoire sur un mouchoir et à l'aide de café et de suie alors qu'il était prisonnier à la Bastille en 1750 (BnF).
Il était donc question de méridiens, de triangulations, de mesures de l'arc terrestre — et d'horloges destinées au calcul des longitudes par la comparaison entre l'heure où le soleil est au plus haut là où on se trouve, c'est-à-dire le midi local et l'heure du point de départ (le méridien d'origine). Il va sans dire qu'il faut donc des horloges, montres ou chronomètres les plus exacts possible.

On va assister alors, tout au long du XVIIIe siècle, à une longue compétition tour à tour rivalité, collaboration et émulation entre horlogers français et horlogers anglais, voyageant entre Paris et Londres. L'un d'eux est Henry Sully (1680–1729) dont la réalisation la plus célèbre est le gnomon de Saint-Sulpice, à Paris. C'était pour sa part un horloger anglais mais installé en France sous la Régence après avoir travaillé à Vienne pour le comte du duc d'Arenberg. A Vienne, où il était venu pour se parfaire dans son art, il avait développé un double savoir tant pratique que théorique et, grâce à d'Arenberg, il put fréquenter divers cercles savants où il se lia à Leibnitz qui à son tour le recommanda à Philippe d'Orléans.
Il fut membre de différentes sociétés savantes dont la Royal Society de Londres et les deux Sociétés des arts  successives — celle de 1718 sous le patronage du Régent et celle de 1728 sous celui du comte de Clermont — mais il échoua à entrer à l'Académie des sciences comme Leibnitz le lui avait promis.
Ces Sociétés réunissaient au Louvre puis au Petit Luxembourg un petit groupe d'artistes : non pas des artistes au sens moderne du terme mais des artisans hors pair, aux savoirs théoriques étendus, non de simples exécutants mais de ceux qui par leurs recherches ont permis le développement des techniques et, à plus long terme, la première révolution industrielle. A leurs côtés, on rencontre des savants, des mathématiciens, des astronomes, des géographes. Sully est l'un des fondateurs de cette Société des arts de 1718 et l'un de ses éléments essentiels. La Société des arts se réunit chaque semaine, ses membres échangent des savoirs, présentent et publient des mémoires sur des sujets variés : l'objectif est tout autant de collecter et préserver par le texte et l'image des savoir-faire traditionnels que les artisans se transmettent par le geste au cours de l'apprentissage, que d'identifier les meilleures pratiques, les méthodes, les outils, les procédures de fabrication afin d'améliorer la qualité des produits — dans le contexte d'une forte implication de l'État dans la croissance économique.
En revanche, le statut inférieur de technicien, d'artisan dans la société d'ordres de l'Ancien régime interdit à Sully l'accès à la très élitiste Académie des sciences — tout au plus put-il y faire diverses communications sur les améliorations qu'il avait mises au point dans la fabrication de montres.

Le Régent le présenta à John Law, son ministre des finances — et comme Sully, un émigré venu de Grande-Bretagne. Montres et pendules avaient déjà bouleversé la pratique de l'astronomie et, par rebondissement, de la cartographie et de géographie. Elles permettaient la synchronisation des actions sur le terrain militaire à une époque où il n'existait pas d'heure commune. Il s'agissait donc d'outils stratégiques pour le développement de la puissance des États, notamment pour la navigation comme nous l'avons vu. Sully était persuadé que la mesure des longitudes passait par la mise au point d'horloges adaptées à la navigation, mais il ne s'agissait pas uniquement selon lui d'une question pratique, pendule contre ressort, etc. C'est la notion même d'heure qui est en jeu puisque l'horlogerie repose sur la relation entre l'heure solaire (ou sidérale) et l'heure moyenne.
Planche tirée de Henry Sully, Règle artificielle du temps pour apprendre la division naturelle et artificielle du temps et connaître toutes sortes d'horloges et de montres... par H. S., de Londres(1717) : tables montrant la différence entre le temps solaire (ou vrai) et le temps moyen.
Planche tirée de Henry Sully, Règle artificielle du temps pour apprendre la division naturelle et artificielle du temps et connaître toutes sortes d'horloges et de montres... par H. S., de Londres(1717) : schéma d'une horloge.
Henry Sully mit au point le premier chronomètre de marine en 1716 — mais le Parlement britannique n'en eut cure.
Henry Sully, Schéma d'une horloge à suspension et échappement,  planche tirée de la Description abrégée d'une horloge d'une nouvelle invention pour la juste mesure du temps sur mer, avec le jugement de l'Académie royale des sciences sur cette invention et une dissertation sur la nature des tentatives pour la découverte des longitudes dans la navigation et sur l'usage des horloges pour la mesure du tems en mer, par Henri Sully, horloger du duc d'Orléans, 1726 (BnF).
Cette planche veut montrer comment la mesure de la position d'un astre en différents points sur Terre, rapportée aux Tables astronomiques élaborées par les Cassini trente ans plus tôt permettra de calculer la longitude d'un lieu.
Astronomes, physiciens, mathématiciens interviennent dans la recherche de l'horloge exacte. Ainsi Huygens avait-il mis au point de manière expérimentale en 1657 la régulation des horloges par un pendule aux oscillations régulières — impossible à utiliser sur un navire — et inventa en 1675 le spiral plat qui permettrait de contrôler les oscillations du balancier d'une montre. Mais cette invention était encore imparfaite puisque soumise à des erreurs dès lors qu'il y avait une variation de température. Pour Newton, la solution pour réduire les frictions dans les mécanismes passait par l'utilisation de diamants et rubis. D'autres suggéraient que l'usage de l'or pourrait faciliter la régularité des montres. Enfin, et c'est toute l'importance de la participation des horlogers aux sociétés savantes, le développement de l'horlogerie reposait sur la maîtrise de modèles géométriques et donc sur la collaboration de mathématiciens aux recherches.
Deux vues de l'horloge marine de Sully, la première suspendue au centre de l'image, la seconde posée à gauche.
La situation particulière de Sully l'amenait à travailler à Paris avec des horlogers souvent anglais, à rester constamment en contact avec ses relations londoniennes comme avec la Royal Society. Pour Law, il s'agissait d'un atout particulier pour le développement de nouvelles manufactures de produits de haute technologie en France, sur le modèle de ce qui se faisait en Grande-Bretagne ou aux Pays-Bas, deux puissances maritimes. La Révocation de l'Édit de Nantes en 1685 avait privé la France de ses artisans huguenots, très qualifiés — il fallait changer de politique et attirer des artisans étrangers très qualifiés afin de stimuler l'activité économique tout en développant le commerce colonial des grandes Compagnies comme celle du Mississippi.
Sully se retrouva ainsi participer à l'expérience de la Manufacture d'horlogerie de Versailles avec d'autres maîtres horlogers anglais, pendant cette période de la Régence où John Law fut au faîte de sa puissance avant la bulle de la Compagnie du Mississippi — sa faillite — et la banqueroute de 1720 qui signent la fin des expériences financières du début du XVIIIe. Il s'agit — étrangement — d'une Manufacture des horloges anglaises que Sully va diriger, à la fois centre de recherche, d'expérimentation — le maître mot de ces précurseurs des Lumières — et de formation. Les horlogers anglais, une soixantaine, y furent engagés tout à la fois pour la fabrication de montres et d'horloges et pour la transmission de leurs méthodes et savoir-faire aux horlogers français, et ce au moyen de démonstrations et de conférences ouvertes au plus grand nombre. Il s'agissait ainsi de favoriser l'innovation non par la concurrence mais par la coopération et l'émulation.
Illustration tirée de Règle artificielle du temps, traité de la division naturelle et artificielle du temps...] : nouvelle édition corrigée et augmentée de quelques mémoires sur l'horlogerie par M. Julien Le Roy et Henry Sully, 1737 (BnF)
Sully meurt soudainement en 1729. Après avoir présenté une Montre de la mer en 1716 à l'Académie des sciences, il avait réalisé deux nouveaux modèles en 1723 et publié Une Horloge inventée et exécutée par M. Sulli en 1726 mais cette dernière ne fonctionnait réellement que par calme plat et non en haute mer. Tout restait à faire.

A Londres, John Harrison se lançait de son côté dans la recherche d'un chronomètre de marine dont le premier modèle fut présenté en 1730 et construit, le Harrison H1, en 1735. En France, c'est la dynastie des Le Roy, Julien Le Roy et ses fils, qui prirent la suite des travaux de Sully.
Leur élève Ferdinand Berthoud, après plusieurs voyages à Londres entre 1763 et 1765 pour étudier les chronomètres de Harrison (d'abord les H1, H2, H3 et deux ans plus tard le H4 — dont la copie, le K1, sera utilisé par James Cook lors de ses deuxième et troisième voyages), mettra au point ses propres horloges marines en 1767. En 1785, au départ de son expédition autour du monde, La Pérouse emporte cinq chronomètres de précision, tous réalisés par Ferdinand Berthoud qui, avec les autres instruments de précision embarqués, va lui permettre de cartographier une partie des côtes occidentales du Canada ou celles des Kouriles, de Sakhaline et du Kamchatka. Chaque observation exigeait l'emploi simultané de quatre personnes car il fallait mesurer en même temps les distances et les hauteurs de deux astres, et relever le temps indiqué par le chronomètre. A partir de ces relevés, le calcul de la longitude demandait encore près de quatre heures de travail.
Sur cette carte des côtes canadiennes, on repères les points où les brouillards persistants ont perturbé les relevés, empêchant de cartographier une partie du littoral. Voyage de La Pérouse autour du monde, publié conformément au décret du 22 avril 1791, et rédigé par L.A. Milet-Mureau.
Il n'empêche que les cartes inexistantes ou inexactes, les latitudes observées sans grande précision, le point obtenu à l'estime, n'avaient pas empêché les navigateurs de parcourir le monde, ni d'établir des cartes suffisantes pour le décrire et en faciliter l'exploration. La mise au point de ces nouveaux outils allait permettre en revanche la rectification de toutes les cartes du monde.

Les pratiques de dessin du profil des côtes et des ports dont nous avons parlé plus haut vont se poursuivre longtemps aux côtés des relevés de plus en plus exacts et du tracé de cartes plus fiable, y compris lorsque les possibilités de mesure et de tracé de cartes se seront transformées. Encore au début du XIXe siècle, le relevé des côtes destiné au tracé de cartes s'accompagne d'un profil du relief.

Relevé des côtes de Timor le 21 octobre 1792 par Dom Pierson, astronome et aumônier à bord de l'Espérance, vaisseau parti sur les traces de l'expédition de La Pérouse. 

La dernière grande expédition issue de l'esprit des Lumières, l'expédition Baudin (1800-1803) compte parmi ses grands objectifs scientifiques la révision des cartes de l'océan Indien et des côtes indonésiennes et australiennes grâce à une mesure précise des longitude.

Les journaux de bord de l'expédition Baudin (1800-1803) qui a exploré et cartographié les côtes australiennes comportent encore de nombreux profils de côtes. Ici, c'est une « vue de la pointe du Papillon lorsqu’elle reste à l’Est 8˚Sud et le Cap Le Lièvre au Nord 35˚Ouest. Le 18 Germinal An 10 à 5h du soir ». La région est baptisée Terre Napoléon, c'est la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande méridionale — sud de l'Australie (Charles-Alexandre Lesueur ou Nicolas-Martin Petit, aquarelle et encre sur papier, Archives nationales).

Afin de mesurer les longitudes Nicolas Baudin (1754-1803) utilisa une pendule astronomique et quatre des premiers chronomètres de marine français, construits par Ferdinand Berthoud : son navire, le Géographe, embarqua les chronomètres 31 et 38 et le second navire de l'expédition les chronomètres 27 et 35 (présenté ci-contre).


Dès les premières mesures, on voit combien le réglage de ces montres est essentiel aux mesures de longitude. Baudin est à Ténériffe en novembre 1800 :
Le résultat des montres n°31 et 38, embarquées sur le Géographe, donnèrent une différence dans la longitude : la première de 0° 6' 9" 15'" trop est et la seconde de 0° 22' 54" 52'" trop est.

À bord du Naturaliste, où se trouvent les montres n° 27 et 35, on observa : pour la première de 0° 15' 35" 10'" trop est et pour la seconde 0° 6' 59" 1'" trop ouest.
Il va lui falloir donc tout au long du voyage faire avec ces divergences entre les les montres et, au bout d'un an environ, au large des côtes occidentales de l'Australie, avec leurs légers retards (évidemment différents de l'une à l'autre).
Les six planches qui suivent sont tirées du Traité des horloges marines contenant la théorie, la construction, la main d'œuvre de ces machines, et la manière de les éprouver pour parvenir, par leur moyen, à la rectification des cartes marines et à la détermination des longitudes en mer, ouvrage de Ferdinand Berthoud (1727-1807) publié à Paris en 1773 et comportant 27 planches en taille-douce (BnF).
Ainsi Baudin note,
le 16 août 1801, à midi, la latitude fut observée de 13° 25' 1" et la longitude de 121° 30' 4". Trois suites de distances prises par l'astronome Bernier, réduites à la même heure, donnèrent pour longitude de la corvette 123° 32' 1". L'uniformité des résultats dans les distances paraît ne laisser aucun doute sur le retard observé dans la marche des montres, dont cependant elles s'étaient rapprochées d'un degré depuis celles faites précédemment. L'astronome pense que ce grand rapprochement peut être occasionné par le calcul des tables, qu'il ne croit pas exact, n'ayant rien remarqué aucun changement dans leur marche qui peut y avoir donné lieu.
En retournant cette planche de l'ouvrage de Berthoud (toute les planches figurent sur une double page repliée en fin du volume), on voit comment l'horloge marine n°1 pouvait être fixée à l'intérieur du navire. Ci-dessous, l'horloge pouvait aussi être fixée en position basse, à l'horizontale sur le plan du bateau.


Son travail est de rectifier les cartes existantes en s'appuyant sur des données elles-mêmes fragiles :
le 14 août 1801, à midi la latitude avait été observée de 13° 52' 16" et la longitude des montres nous mettait par 121° 29' 14". Plusieurs suites de distances du soleil à la lune par l'astronome Bernier donnaient 123° 19', conséquemment 1° 49' 46" plus est que les montres. Notre latitude et la longitude, soit des garde-temps [les chronomètres], soit par les distances, ne pouvant cadrer ni se rapporter sur aucune des cartes géographiques dont je suis pourvu.
On voit que Baudin n'utilise pas les chronomètres seuls mais complète par des observations astronomiques qui doivent ensuite  être mises en regard de tables astronomiques — qui peuvent elles-mêmes comporter des erreurs. La méthode qu'il suit, en effet, est celle établie par Beautemps-Beaupré caractérisée par un recours quotidien à la navigation astronomique combinée à l'observation de points terrestres et du coup, à un établissement en "temps réel" des cartes. Le recours constant au dessin du profil des côtes sur lesquels on reporte les observations angulaires permet de construire la carte. Les longitudes s'obtiennent par la combinaison des données des chronomètres, réglés sur le méridien de Paris, et par la méthode des distances lunaires (distance angulaire lune-soleil, altitude la lune et altitude du soleil).
Le Nautical Almanac publiait régulièrement, depuis 1760, des tables comportant les distances lune-soleil et lune-principales étoiles du zodiaque, toutes les trois heures, tout au long de l'année — ces tables s'appuient d'abord sur les travaux du mathématicien Clairaut en 1750, puis sur ceux de l'astronome Tobie Mayer et de Maskelyne, mis à jour par Laplace en 1786 puis par Lalande en 1792. On voit qu'il s'agit de tables "en construction" au moment du voyage de Baudin mais on peut constater que les déterminations des latitudes et longitudes par cette mission sont parmi les plus exactes de l'époque.


Outre l'usage des instruments eux-mêmes, la diffusion de ces nouvelles techniques passe par l'écrit selon un processus entamé par les astronomes, les géomètres, les ingénieurs dès la Renaissance et dont les Sociétés savantes et Académies se sont faites le relai à travers l'Europe. Ces écrits techniques, au carrefour de la physique expérimentale et des inventions technologiques, reposent sur le partage en multipliant les planches illustrées — une fois passé le temps proprement dit de l'invention : quand Berthoud s'était rendu à Londres en 1763, alors même qu'il était membre de la Royal Society, il n'avait pu voir les chronomètres H1, H2 et H3 de Harrison que moyennant finances et il lui fut impossible de voir le H4 dont les secrets devaient être protégés de la copie. Ce n'est qu'en 1765 qu'on lui dévoilera, non l'objet même, mais quelques plans de son mécanisme, suffisamment pour qu'il puisse à son tour concevoir son propre chronomètre et en décrire non seulement la construction mais surtout (ci-dessous) l'usage.



Quant à Nicolas Baudin, il est mort avant de revenir en France. Son nom disparaît des descriptions du voyage comme des cartes qui ont été tracées à son occasion : la mésentente entre Baudin et ses jeunes officiers, les conflits qui ont émaillé l'expédition, ont eu raison de sa postérité. Le récit du voyage, la description des découvertes, les cartes élaborées lors de l'expédition seront publiées dix ans plus tard sans mention de son nom par le naturaliste de l'expédition, François Péron. C'est le Voyage de découvertes aux terres australes, exécuté par ordre de sa Majesté, l’Empereur et Roi, sur les corvettes le Géographe, le Naturaliste et la goëlette le Casuarina, pendant les années 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804, publié en trois volumes entre 1807 et 1817 et comportant notamment la première carte montrant le contour complet de l'Australie, la Carte de Freycinet (1811) ainsi que tout un atlas des côtes australiennes et indonésiennes — comme celle-ci, d'une gravure magnifique.  
Carte de la Baie des Chiens-Marins (côte occidentale de l'Australie) relevée par Louis Saulces de Freycinet pendant l'expédition Baudin et publiée en 1811.

La première partie de cette série est à lire ici.

Cet article cite notamment Nicolas Baudin, Mon voyage aux Terres Australes, journal personnel du commandant Baudin, illustré par Lesueur et Petit. Paris, Imprimerie nationale, 2000. 
Il s'appuie également sur l'ouvrage de Paola Bertucci, Artisanal Enlightenment. Science and the Mechanical Arts in Old Regime France. Yale University Press, 2017.
Enfin, l'article d'Etienne Taillemite et Jean Bourgoin, L'expédition Baudin en Australie, dans la revue XYZ n°91, 2ème trimestre 2002, m'a été très utile.

mardi 10 juillet 2018

Méridiens, cartes, horloges marines (1)

Peinture de Francesco di Antonio del Cherico pour la traduction latine de la Cosmographia de Ptolémée (vers 1465-1470).
Longtemps la Terre fut plate. Certains, dès les temps les plus anciens, la dirent ronde. Plus tard, on l'a encore vue s'aplanir — question de point de vue sans doute. Mais même ronde, elle fut longtemps étrangement vide : de ce qu'on savait d'elle depuis l'Antiquité, une fois placés les lieux cartographiés par Ptolémée, il restait bien des lieux à emplir qu'on ne pouvait abandonner aux seuls océans. D'ailleurs, les dimensions proposées par les Anciens — Pythagore, Aristote, Ératosthène, Ptolémée, tous ces vieux Grecs — semblaient si incroyablement immenses que force était d'assurer qu'ils s'étaient forcément trompés quelque part.
La septième figure de l'Imago Mundi de Pierre d'Ailly (1410) montre la sphère terrestre divisée de l'équateur aux pôles par des lignes parallèles symétriques mais limités aux seuls tropique et cercle polaire dans l'hémisphère sud entièrement vide. Pour Pierre d'Ailly qui s'appuie sur la tradition aristotélicienne, seul l'hémisphère nord comporte des terres émergées et est habité. Contrairement aux pratiques usuelles de son temps, il place le nord en haut de la page. Ces divisions parallèles sur lesquelles il place continents et pays connus de son temps sont en fait des divisions climatiques, telles que les a définies Parménide dès le Ve siècle avant notre ère.
Enfin le temps vint où l'on considéra que le mieux qu'on puisse faire alors fût d'explorer le monde et de remplir les vides de toutes ces terres nouvelles que l'on découvrirait. L'attrait du sud, la tentation des terres étouffantes fit le reste. Les premiers à se lancer furent les Portugais.

Mais comment se repérer en mer ? Le voyage se faisait sous la voûte étoilée et c'est par l'observation des étoiles que se mesura d'abord l'avancée vers le sud :
Nous ne vîmes qu'une fois la Tramontane [l'étoile polaire] qui nous parut très basse à l'horizon ; aussi nous ne pûmes la voir que par temps clair et serein et encore nous apparut-elle à la hauteur d'une lance au-dessus de la mer. Nous vîmes également six étoiles basses sur la mer, grandes, lumineuses et brillantes qui nous servirent de repères.
Alvise Ca' da Mosto, vers 1455

Ca' da Mosto arriva en effet à cette limite inquiétante, passée la Ligne, l'équateur, où l'étoile polaire disparaît et avec elle, non seulement tous les repères familiers au navigateur depuis l'antiquité mais également le repère qui servait à établir la latitude sous laquelle on naviguait : jusqu'alors, c'était simple, la technique en avait été développée par les Arabes avec l'astrolabe que tout navigateur devait savoir employer, avec l'octant utilisé dès l'antiquité.
Mais à partir d'un certain point, comment mesurer la lente avancée des navires portugais le long des monotones rivages africains ? Il fallut donc établir de nouvelles méthodes pour établir la latitude par la hauteur du soleil, utiliser un nouvel instrument, le quadrant, et ce sera le fait des navigateurs portugais à la fin du XVe siècle. Ces nouvelles techniques vont leur permettre non seulement de se lancer sur les mers mais encore de tracer leurs voyages sur l'espace encore vierge des cartes.
Nous avons découvert d'autres îles, d'autres terres, d'autres mers, d'autres peuples ; et plus encore que tout cela, un autre ciel et d'autres étoiles.
Pedro Nunes, Tratado em defensão da carta de marear (Éloge des cartes marines), 1537

Les premières cartes marines de ces territoires nouvellement découverts, ces splendides portulans des 
xve et xvie siècles, comportent souvent en marge cette échelle des latitudes qui permet de placer les lieux de part et d'autre des tropiques ou de l'équateur.



Le portulan montre la pointe sud de l'Afrique et, comme un petit cran que couronne une colonne, le Cap de Bonne-Espérance. Les deux colonnes ou padrao puis le drapeau indiquent les étapes de la conquête de la mer par les navigateurs portugais : le dernier marque le lieu où l'équipage de Bartolomeu Dias a refusé de poursuivre vers l'océan Indien. A gauche, une règle marque la latitude observée tandis que la triangulation à partir de la rose des vents centrale guide la représentation des rivages et la localisation précise des ports ce qui aidera la navigation qui, plutôt que de s'éloigner en pleine mer, se tiendra encore le long des côtes. Quant à la longitude, il n'en est pas question encore.
Mais ce savoir resta cantonné au petit cercle des navigateurs. A Isabelle la Catholique qui demandait aux sages réunis à Salamanque leur avis sur la demande de Christophe Colomb de partir chercher l'Inde par l'ouest, les sages répondirent par la négative : saint Augustin lui-même avait assuré qu'il était impossible de passer d'un hémisphère à l'autre, et le fait que les Portugais aient franchi l'équateur vingt-cinq ans plus tôt et continuent de le faire sans souci chaque année n'avait pas troublé nos doctes savants. Si la Terre était bien fixée au centre du monde, cela impliquait, quoi qu'en dise l'expérience de marins incultes, qu'il y ait un dessus et un dessous du monde, un haut et un bas.
Cette miniature de la Cronica del Rei D. Afonso Henriques de Duarte Galvào (premier quart du XVIe siècle) montre la partie du monde cédée au roi du Portugal par le traité de Tordesillas en 1492. Telle qu'elle est représentée, la Terre est absurdement partagée en deux parts inégales par une ligne équatoriale qui n'est en rien à équidistance des pôles. Cette maladresse apparente souligne la difficulté d'envisager les véritables dimensions de la Terre, notamment dans l'hémisphère sud. En marge de la page, une série de sphères armillaires symbolisent l'ouverture du Portugal sur l'immensité du monde.
Mais Christophe Colomb veut suivre la suggestion que l'Italien Toscanelli a développée dès 1474 : il propose de tenter une circumnavigation en partant vers l'Ouest, c'est-à-dire vers la Chine et les Indes. Si l'idée est juste, évidemment, les données qu'ils possèdent sont fausses : l'un et l'autre tablent sur une longueur du rayon terrestre bien trop courte — et donc sur un globe terrestre beaucoup plus petit ; de même, ils estiment l'Eurasie bien plus large et étendue à la surface de ce globe.
Cet exemplaire de l'Imago Mundi du cardinal Pierre d'Ailly, édité en 1483 ou 1487, a appartenu à Christophe Colomb qui y a porté en marge 475 remarques. Ici, il s'agit du huitième chapitre, De la quantité de terre habitable, où Colomb oppose en note ses expériences au discours théorique des savants. Imago Mundi a été écrit en 1410 par un théologien français, Pierre d'Ailly (1350 - 1420) qui s'appuie sur Aristote, Ptolémée ou Pline l'Ancien. Il cite aussi saint Augustin ou les savants musulmans Avicenne et Averroès.Ce ne sont pas seulement les annotations de Colomb qui sont émouvantes comme l'est toute note manuscrite figurant en marge de vieux livres, c'est la méthode qui apparaît dans l'organisation de ces notes, l'encadrement d'un texte imprimé avec de larges marges, bien plus larges que celles dont nous bénéficions, ce sont aussi les accolades le long du texte, les encadrés, les phrases soulignées, tout ce qui peut montrer le développement de la pensée. (Bibliothèque Colombine, Séville)
En effet, mesurer cette Terre que l'on part explorer n'était pas si aisé  et que, de ce qu'on pouvait comparer avec la Cosmographie de Ptolémée ou avec la géographie décrite par Aristote, il ressortait davantage de mystères que de certitudes. Christophe Colomb quitta donc Cadix avec l'idée que la Terre était moins vaste qu'elle ne l'était réellement, d'une part, et que l'Inde était bien plus éloignée de l'Europe vers l'orient — et donc bien proche en tentant de l'approcher par l'occident, d'autre part. Sans doute lui fallut-il quatre voyages pour prendre la mesure du monde réel.

 
La Terre pouvait difficilement soutenir l'Europe à sa place au nord de l'équateur sans qu'un contrepoids, sous la forme d'un immense continent austral, ne vienne contrebalancer le poids des terres de l'hémisphère nord. On chercha longtemps ce continent jusqu'à ce que James Cook finisse par en apercevoir les glaces en 1774. A défaut de le trouver, on l'imaginait jusqu'alors comme une sorte de jardin d'Eden, bien au sud du Cap de Bonne-Espérance.
Le pilote de la Santa Maria, Juan de la Cosa, a tracé en 1500 la première carte du nouveau monde. Il s'agit encore d'un portulan où sont indiqués uniquement les côtes et les ports. Outre les lignes de triangulation pour aider à l'orientation des côtes, ce portulan ajoute trois lignes repères : le tropique du Cancer, l'équateur, et la ligne du traité de Tordesillas séparant les possessions espagnoles et portugaises. Entre deux masses continentales d'un vert opaque, le cartographe a placé très précisément l'arc des Caraïbes. Seule trace des ambitions originelles de Colomb, l'éventuel passage vers l'Asie est masqué par le cartouche représentant saint Christophe.
Ici, c'est le détroit de Magellan qui est à l'honneur. Inconnue encore quant à elle, la Terre de Feu figure sans réalisme aucun comme l'aile bariolée d'un oiseau du sud (carte espagnole du XVIe siècle).

Encore une fois, comment se repérer en mer ? Comment retrouver les terres visitées ?

La première difficulté de ces voyages de découverte ne fut pas tant de se repérer — la boussole était connue en Méditerranée depuis trois siècles, l'astrolabe marine avait été mise au point par le philosophe, poète, astronome majorquin Ramon Llull en 1295 — que d'oser se lancer sur l'océan, cette mer qui ne menait à rien. Les navigateurs européens ne s'étaient écartés de la Méditerranée jusque là que pour longer les côtes atlantiques et, soit remonter vers les îles britanniques ou la Baltique, soit longer les côtes marocaines. Au-delà des Canaries, nul ne savait ce qui se produirait.
Cependant, quoi que beaucoup partissent — et c'étaient des hommes de belle renommée par leurs exploits dans le métier des armes — aucun n'osa au-delà de ce cap.
Et pour dire la vérité, cela n'était pas manque de courage mais parce qu'il s'agissait d'une chose tout à fait nouvelle et mélangée d'anciennes légendes qui avaient cours chez les marins d'Espagne depuis des générations. Et quoique ces légendes fussent trompeuses, l'idée de les vérifier semblait pleine de menaces.
Gomes Eanes de Zurara, Cronica da Guiné, vers 1453

On avançait et, au fur et à mesure, on dessinait ce qu'on voyait en suivant les côtes au plus près, on traçait des portulans. On mesurait aussi, ne serait-ce que pour estimer la progression vers le sud, d'abord vers l'équateur puis, une fois cette étape franchie, au-delà. Les navigateurs portugais ont perfectionné l'astrolabe — pour les quadrants et sextants il faudra attendre un ou deux siècles encore — et l'usage de cet instrument est diffusé, d'abord sans doute par la pratique puis par des ouvrages techniques dont le premier est l'Arte de navigar de Martin Cortès de Albacar en 1555.

Si mesurer la latitude était simple, nous l'avons dit, la mesure de la longitude, c'est-à-dire de la distance vers l'est ou l'ouest d'un méridien de référence, était bien plus complexe à réaliser. A priori pourtant, il s'agissait seulement de calculer la relation simple entre l'heure solaire locale et une heure de référence — l'angle horaire. Or ce calcul qui était un enjeu majeur pour l'exploration du monde, la conquête des océans et, par la suite, la formation des empires coloniaux au xviiie siècle, se révéla redoutablement complexe.
En 1583, le Français Jacques Devaux, pilote au Havre, propose aux navigateurs cet instrument, l'une des suggestions improbables destinées à résoudre mécaniquement la difficulté à faire le point astronomique au cours de la navigation.
La première méthode consistait à conserver ou transporter sur le navire l'heure du point de départ (le méridien d'origine) afin de la comparer avec l'heure où le soleil est au plus haut là où on se trouve, c'est-à-dire le midi local. La différence indiquait l'angle horaire et, puisque le soleil va balayer en 24 heures les 360° de longitude, la longitude du point où l'on se trouve.
Or pour cela, il aurait fallu pouvoir "conserver le temps" de manière régulière : on essaya les sabliers, les clepsydres, les horloges enfin comme le conseillait dès 1533 le cartographe et mathématicien Gemma Frisius. Mais avec l'agitation de la mer, le mouvement de la navigation, les effets des changements de climat, aucune horloge construite jusqu'au milieu du xviiie siècle n'évitait, dans le meilleur des cas, des retards lents mais réguliers. Aucun de ces instruments ne permettait de mesurer le temps avec précision. Or à l'équateur, une erreur d'un dixième de seconde représente un "écart" de 46 m. Et une erreur de quelques minutes de longitude suffit à faire perdre de vue un îlot dans le Pacifique. La solution dans ce premier cas était  d'obtenir une horloge ou un chronomètre fiables.

Il existait une seconde méthode, à base de tables éphémérides où étaient consignés le mouvement des astres — de la lune par exemple, ou des lunes de Jupiter dont les éclipses se produisent plusieurs fois par jour — ou des conjonctions astronomiques particulières, des éclipses, telles qu'elles seraient visibles au point de départ et dont le déplacement dans le ciel indiquerait la position du navire : observer une éclipse dont les différentes phases seraient repérées en heures du méridien de Paris, dans les recueils astronomiques, par exemple, mais pour résoudre une question quotidienne, il s'agit d'un phénomène trop peu fréquent. Il en est de même pour l'observation d'une occultation d’étoile.

Quelle que soit la méthode choisie, le problème était de pouvoir embarquer des instruments astronomiques puissants (donc plutôt conçus pour être utilisés dans un observatoire), stables (ce qui n'est pas évident à bord d'un vaisseau), puis de pouvoir les utiliser et de savoir calculer à partir des éphémérides. Mais les instruments qui étaient utilisés jusqu'au début du xviiie siècle, l’astrolabe nautique, le quadrant, le quartier de Davis, manquaient de précision dans les mesures. Or si cela n'intervenait guère dans le calcul de la latitude, cette imprécision rendait impossible la détermination de la longitude. En effet, avec la méthode des distances lunaires, une erreur de 1' sur la mesure de la distance angulaire entraînait une erreur pouvant atteindre 45' sur la longitude.

Alors, à défaut de pouvoir clairement tracer les cartes, les navigateurs multiplient les dessins, les vues d'approche des côtes et de l'entrée des ports, le tracé des montagnes qui dominent tel site, tout ce qui permettra d'avoir le plus de repères possibles hors des mesures cartographiques et pourra aider à identifier la position exacte d'un navire lorsque, au sortir d'une tempête, il se trouvera face à un rivage inconnu. Enfin, en plus des rivages et des fleuves, on dessine des habitants et de leurs pratiques : on ne sait jamais où on pourrait tomber.

C'est ce que feront les Portugais le long des côtes d'Afrique, comme ici à l'île de Mozambique ou, ci-dessous, au détroit d'Ormuz.
La flotte de Vasco de Gama atteignit l'île de Mozambique le 1er mars 1497. Sur ce routier, un manuscrit  qui décrit précisément rivages, refuges, points de ravitaillement et ports, on voit le vaste cercle de la baie de Mossuril avec les estuaires de deux fleuves côtiers, la pointe crochue de Semilha en haut à droite, inchangée aujourd'hui, les bancs de sable et les hauts fonds. En avant, l'île est protégée par deux îlots, Goa et Sena. S'ils arrivaient trop tard dans la saison pour bénéficier des vents du sud-ouest qui les mèneraient jusqu'en Inde, les marins portugais restaient jusqu'à huit mois de suite à Mozambique en hivernage, à attendre la mousson d'été. En attendant, les fièvres faisaient des ravages sur les équipages. D. Joào de Castro, Roteiro de Viagem de Lisboa a Goa, 1538.
A Oman, la flotte portugaise devant Mascate en 1555 : prendre le contrôle du détroit d'Ormuz était essentiel pour contrer le commerce arabe et assoir sa domination sur l'océan Indien.
Les Anglais feront de même le long des côtes du Pérou. Francis Drake a ainsi représenté jour après jour les côtes de l'Amérique du sud alors qu'il remontait vers le nord.
Vue des approches de la baie de Nombre de Deos au Panama, lieu d'embarquement de l'or et autres métaux précieux vers l'Espagne. Dessin à l'aquarelle figurant sur le dernier journal de bord de Francis Drake, mort de dysenterie non loin quelques jours plus tard, en 1596.
Les côtes nord américaines, quant à elles, avaient été dessinées plus tôt par le Français Jacques Le Moyne de Morgues qui accompagna l'expédition de Ribault et Laudonnière en 1562. Les gravures par lesquelles nous les connaissons ont été réalisées par Théodore de Bry en collaboration avec Le Moyne qui a dû recréer ses dessins de mémoire. Aucun repère géodésique ne figure sur ces représentations des côtes de Virginie, de carte.
Les premiers atlas favorisent ce type de représentations qui montrent la forme d'un rivage, l'approche d'un port en ajoutant les repères que sont la forme d'une ville et ses monuments — forteresses, châteaux, phares — ou celle du relief avoisinant.
Le célèbre atlas de Georg Braun et Frans Hogenberg (publié entre 1572 et 1618), Civitates Orbis Terrarum, offre des vues de nombreux ports et villes du monde, y compris hors d'Europe. Ici, Calicut, Ormuz, Canananore et La Mine.

Ainsi, mesurer les longitudes resta donc d'une difficulté majeure jusqu'au milieu du xviiie siècle et, par les limites que cette difficulté imposait au développement colonial, constitua un enjeu scientifique essentiel pour les États européens à vocation impériale. Le problème était de trouver un moyen de tracer des cartes exactes qui permettraient de retrouver plus tard les lieux découverts— et non d'arpenter sans fin les océans comme le fit James Cook sur ses deux premiers voyages à la recherche d'îles à la localisation toute hypothétique (sans parler du continent antarctique que la Royal Society lui demandait de trouver).
À suivre

Cet article doit beaucoup au livre du Contre-amiral François Bellay, Livre des terres inconnues. Journaux de bord des navigateurs. XVème-XIXème siècle, publié aux éditions du Chêne en 2000 et splendidement illustré.

vendredi 2 mars 2018

Murmures, murs

tu te doutes de la patience
de cette terre fauve
quand ses yeux s'absentent
pour s'ouvrir sur le bleu
qui colore son sens

comme toi comme le poème
cette terre est née
du regard qui l'a rêvée

la vie est une traversée
entre deux rives

analogie des marges
lent mouvement vers l'inachevé
chant d'innocence et de mémoire

scribe dans la nuit de la langue
quand la nuit parle la langue du néant
tu es sur cette terre
pour cultiver ton âme
apprivoiser ce qu'il y a d'humain
dans l'angoisse
habiter la parole de la parole
et conserver la promesse du poème

Amina Saïd, Au présent du monde, Éditions de la Différence, 2006

Deux ans, un mois, quelques jours


Ce n'est pas parce que tu es dans une prairie
Plus haute que la tête des hommes
Que tu es mort
Le vent entraîne les feuilles à la terre
Comme un rivage et un soupir

J'annonce à ceux que tu as connus
Ton obéissance à la solitude
Et ton passage avec des animaux`
Sur une montagne
Où le bruit est éternel quand on le touche

Et rappelle-toi ce qui faisait ici-bas
Le charme :
Les saisons et la femme sans innocence
En vérité peu de choses à dire aux ombres
O mémoire de la vie

Georges Schehadé, in L'oeil double de Gaëtan Picon, éd. du Centre Georges Pompidou, 1979.

samedi 17 février 2018

Voyage d'hiver — Hercule Seghers


Un temps où le froid et la nuit dominent. Hiver — le moment de voyager autrement, vers ce territoire le plus lointain et le plus étranger de nous qu’est le passé. Étranger ici non seulement parce qu’il s’agit d’une autre époque mais parce que ce voyage touche à l’imaginaire hors de son temps d’un artiste du XVIIe siècle. Voyager, ici, c'est entrer par le regard dans le monde de cet homme — car seulement par l’art nous pouvons nous abstraire de notre propre conscience des choses et approcher ce qu’un autre voit ou a vu d’un univers qui ne sera jamais tout à fait le nôtre.

Il y eut aux Pays-Bas, dès la fin du XVIe siècle, des peintres de paysage. Certains d’entre eux faisaient le voyage en Italie et peignaient des paysages à la chaude lumière du sud ou de vertigineux passages à travers les Alpes. Puis, de retour dans leur plat pays, ils étiraient les hauts clochers pointus au-dessus des haies de peupliers et alignaient des bouquets de joncs le long des dunes et des canaux. Posant très bas sur la toile la ligne d’horizon, ils éclairaient les ciels plombés et chargés de nuages d’une de ces froides lumières du nord et ils attendaient la neige pour poser des corbeaux sur les branches qui cachaient un soleil de fin du monde. Puis ils rentraient chez eux et restaient au chaud sans plus jamais rêver au Sud, leur large col de dentelles blanches étalé sur leur habit noir.

Hercule Seghers fut l’un d’eux — avant de devenir un autre. Ce qu’il a réalisé — est d’un autre, de ceux qui vendent leur maison pour payer leurs dettes, de ceux qui étalent la poussière de cuivre sur leurs culottes noires, de ceux dont les mains sont tachées d’encre et brûlées par les acides. De ceux qui voient les ombres mieux qu’ils ne voient la lumière. De ceux qui voient le bois mieux qu’ils ne voient les feuilles. De ceux qui voient la roche nue mieux qu’ils ne voient l’herbe. De ceux qui voient le ciel déserté mieux qu’ils ne voient les oiseaux s’élancer vers les hauteurs.

Il est né à Haarlem en 1589 dans la famille d’un marchand de drap mennonite originaire des Flandres. Il apprit l’art du paysage auprès du peintre Gillis van Coninxloo à Amsterdam. Sans doute eut-il là quelque temps du succès puisqu’en 1620 il put acheter une vaste maison sur le Lindengracht avant de devoir la revendre en 1631. On le retrouve ensuite à Utrecht puis à La Haye — et on sait si peu de chose sur lui que même la date de sa mort, vers 1638, reste incertaine.

Hercule Seghers fut graveur et, de même qu’on parle aujourd’hui de photographie expérimentale, on peut le décrire comme un « graveur expérimental ».

Il fut peintre aussi — mais moins de onze de ses tableaux ont survécu. Celui-ci à son tour a disparu récemment dans un incendie. Comme si le seul fait d'avoir peint par Seghers attachait à ce paysage quelque malédiction qui le rendre mortel.
Hercules Seghers, Paysage imaginaire, détruit dans l’incendie du musée Armando à Amersfoort en 2007.
J’imagine un homme en noir, parent du Frenhofer de la nouvelle de Balzac, Le Chef-d’œuvre inconnu, « auquel le jour faible de l’escalier prêtait une couleur fantastique » et qui « ressemblait à une toile de Rembrandt marchant silencieusement et sans cadre dans la noire atmosphère ».

Seul, à la fois admiré et isolé dans l’étrangeté de son œuvre, menant une vie austère et noyant chaque feuille dans l’entremêlement des traits qui la strient, il dévoilerait une à une ses gravures aux visiteurs « pétrifiés d’admiration devant ces fragments échappés à une incroyable, à une lente et progressive destruction qui surgirait parmi les décombres d’une ville incendiée ».

Rembrandt, Homme en manteau de fourrure, 1631.

Rembrandt possédait de nombreuses gravures de Seghers. Et huit tableaux qu’il a parfois retravaillés — comme ce Paysage de montagne de Seghers conservé aujourd’hui à Florence aux musée des Offices.

Mais ce ne sont pas les tableaux qui nous occupent. C’est l’expérimentation.

Seghers élabore des « gravures peintes », des gravures sur papier coloré à l’encre ou au lavis. D’autres imprimées sur toile. Pour d’autres impressions, il a placé la feuille de papier dans la presse avec une pièce de toile épaisse pour que celle-ci laisse dans le papier humide l’empreinte, le relief du tissu. Chaque gravure porte ainsi la trace d’un geste unique, d’une surprise.

 Certaines de ses gravures ont été imprimées à l’encre de couleur— du jaune, du blanc — sur un fond sombre pour produire un effet de négatif.
Comme celle-ci —

ou celle-ci.

Sur d’autres il termine à l’huile. Ailleurs il utilise la technique de l’aquatinte.
Ainsi, il a réalisé des séries de tirages différents les uns des autres à partir d’une même planche grâce à toute une variété d’effets inattendus — comme l’aurait fait un photographe quelques siècles plus tard.
Paysage de rochers avec un homme marchant vers la droite, premier état, entre 1615 et 1630
Et le second état, en couleurs
Des 54 gravures connues à nos jours subsistent 183 impressions dont chacune est différente. Près de la moitié d’entre elles est conservée à Amsterdam au Rijksmuseum.
Hercules Seghers, Navire dans la tempête

Plutôt que des paysages réels, peints sur le motif, Seghers préfère peindre et graver des paysages de montagnes imaginaires et construire ainsi un monde tracés à traits épais et peuplé de ruines, de troncs de pins pourris ou de rochers solitaires dans des paysages lunaires, érodés par la pluie et le vent, figée en une sorte d’horreur pétrifiée, de révolte, une fuite épouvantée loin de tout ce qui était hollandais.



Hercules Seghers noie ses gravures dans une obscurité telle que les objets semblent « des oublis, des négligences de la nuit ». Chaque paysage y est une vanité — le monde qui s’y dessine est terrible et la vie y est incertaine.
Paysage avec une chute d'eau, second état, entre 1615 et 1630
Nul autour de lui, dans cette Hollande qui découvre alors sa puissance et part à la conquête du monde, dans cette Hollande à qui la Guerre de Trente ans assure la richesse et la reconnaissance, nul ne semble s’apercevoir que la nuit règne en Europe — car l’hiver, nul ne se soucie de la nuit derrière les fenêtres, s’il est au chaud à l’abri.

Mais lui, il sait.

C’est la nuit de cette guerre aux frontières du pays, une nuit pleine de l’actualité des Prophètes, celle de l’attente d’une fin inexorable : la nuit de ce que l’homme enfermé dans son atelier d’Utrecht imagine de pire dans l’Europe en proie au Mal, lui qui sait que le réel est toujours au-delà du pire.

« Le lion s’est élancé hors de sa tanière ; le brigand des nations s’est élevé ; il est sorti de son pays pour réduire votre terre en un désert ; et vos villes seront détruites sans qu’il y demeure un seul habitant ». Jérémie IV, 7.

 « J’ai regardé la terre, et je n’y ai trouvé qu’un vie et qu’un néant ; j’ai considéré les cieux, et ils étaient sans lumière. J’ai vu les montagnes, et elles tremblaient ; j’ai vu les collines, et elles étaient ébranlées. J’ai jeté les yeux de toutes parts, et je n’ai point trouvé d’hommes, et tous les oiseaux même du ciel s’étaient retirés. J’ai vu les campagnes les plus fertiles changées en un désert, et toutes les villes détruites devant la face du Seigneur et par le souffle de sa colère. » Jérémie IV, 23-26.

 « Mes tentes ont été renversées, tous les cordages qui les tenaient ont été rompus ; mes enfants sont sortis de mon enceinte, et ils ne sont plus. […] Un grand bruit s’entend de loin, un tumulte effroyable qui vient de la terre de l’aquilon pour réduire les villes de Juda en un désert, et les rendre la demeure des dragons. » Jérémie X, 20-22.


 En dessinant, Seghers tue les monstres qui obsèdent ses pensées. Il les transforme en rochers comme cela se passe dans les contes. Ces rochers grouillent de corps cachés et de monstres, ils semblent un amoncellement de vers, ils sentent la putréfaction.

Ailleurs, c’est un nuage comme une lame qui va trancher un rocher ; la pierre est décomposée en matières minuscules et, ici ou là, un homme pris de vertige vacille au milieu de ces fragments, et devient lui-même fragment rocheux tel un accident géologique.

Paralysé de désespoir, il fait sauter les toits. Il tend des cordages. Il amoncelle les roches comme autant de prisons. Comment fuir, où se cacher ? Par où s’évader — hors le ciel ?

« Je remplirai ses hauteurs des corps de ses enfants qui auront été tués, et ils tomberont percés de coups d’épée le long de vos collines, de vos vallées, et de vos torrents. » Ézéchiel XXXV, 8.

« Je vous jetterai dans le désert avec tous les poissons de votre fleuve ; vous tomberez sur la face de la terre, on ne vous relèvera point, et on ne vous ensevelira point ; mais je vous donnerai en proie aux bêtes de la terre et aux oiseaux du ciel. » Ézéchiel XXIX, 5.

« Je vous rendrai comme une pierre lissée ; vous deviendrez un lieu à sécher les rets, et vous ne serez pas rebâtie à l’avenir parce que c’est moi qui ai parlé, dit le Seigneur notre Dieu. » Ézéchiel XXVI, 14.

Il se tient comme perdu dans le désert au milieu des rochers à attendre en vain la rencontre avec l’ange — mais quel ange ? Cet ange espéré est-il celui qui accompagne Tobie alors qu’il voyage avec son chien quelque part dans la solitude, ou est-ce plutôt celui qui lutte avec Jacob dans la nuit ? De cet affrontement nocturne ne restent sans doute que le vide et le silence des rochers obscurs.

Tobie et l’ange constituent l’une des très rares représentations humaines dans l’œuvre de Seghers — avec quelques figures allégoriques et un crâne rocheux comme memento mori. Encore quelques pas et ils vont quitter l’image, avec leurs visages presque inachevés à l’écoute l’un de l’autre et ce chagrin, cette fatigue dans le mouvement.

Étrangement, cette gravure est l’une de celles dont Rembrandt avait acquis la planche et qu’il retravailla pour la transformer en une fuite en Égypte où l’on reconnaît encore une partie du paysage d’origine. Une fuite comme un accomplissement pour un Seghers en fuite hors du monde — où le groupe des exilés apparaît en figures noires et ramassées, repliées sur leur effroi. Et de l’ange, il n’y a plus trace.

 Hercules Seghers, Tobie et l’ange.
Rembrandt, La fuite en Égypte.

La longue nuit d’hiver est tombée.
Au sein de cet effroi, Seghers se tient au milieu de l’atelier obscur, ses outils tombés parmi les livres jetés au sol, les mains serrées sur la presse.







Ce texte doit beaucoup, à la lettre parfois et dans l’esprit peut-être, à l’article de Carl Einstein paru dans le quatrième des quinze numéros de la revue Documents publiée par Georges Bataille entre 1929 et 1930 — Carl Einstein qui, lui aussi, a cherché son chemin dans la désolation des montagnes et n’y a pas trouvé l’ange.