dimanche 19 janvier 2020

Les sœurs

Est-ce une erreur ou un fait exprès, cette superposition d'images ?


Combien de petites filles sur cette image ? Combien de mains, combien d'yeux ouverts, combien d'yeux fermés ? Les pieds sur un tapis à pois et comme une balle de nacre prête à rouler dans la rue, elle nous regarde lèvres mordues et menton qui tremble.  Celle-ci aussi nous regarde et celle-la aussi, mais l'ainée a les yeux clos de celle qui sait qu'elle va s'effacer.

dimanche 12 janvier 2020

Le passé âpre


Âpre, c'est le seul mot qui me soit venu. Le passé âpre.
Ce passé âpre qui nous accompagne.

Ce jour là, je me trouvais dans un étrange sous-sol berlinois à fixer une vitrine. Derrière la vitre, des objets retrouvés dans les décombres d’un bombardement. Autour de moi, la pénombre de l’abri, le béton nu, les chiffres inscrits au pochoir sur le mur.  Derrière la vitre, ce qui reste d’une vie après les bombes — une chaussure, des gants, une paire de lunettes, les fragments d’une veste, un carnet. Et sur l’étagère de verre, comme le squelette translucide d’un poisson, un peigne. Un tout petit peigne, presque un peigne d’enfant. Un tout petit objet poignant.
Le temps que je reprenne mon souffle, le peigne devant moi si fragile, seule trace d’une vie brutalement effacée, j’ai entendu la voix à mes côtés expliquer que, dans cet abri, seuls les SS pouvaient trouver refuge, et j’ai fermé les yeux.
C’est vrai, les SS aussi avaient des peignes.

Comme les peignes, bien des photos ont longtemps été gardées à l’abri dans leur emballage de papier de soie. Et puis, avec le temps, le papier de soie disparaît et, avec le papier, la mémoire.


Un mois plus tôt, sur un marché aux puces quelque part en Dalmatie, j’avais trouvé cette photo d’un tout petit garçon debout sur une banquette aux côtés d’un superbe jouet, un autobus à impériale. Un petit garçon né un peu avant le siècle sans doute, non seulement charmant avec les rubans de son béret et son polo blanc, son visage sans sourire tourné vers sa maman debout à côté du photographe, sa main posée légèrement sur un jouet prêté peut-être juste le temps de la séance de pose, mais encore attendrissant par sa fragilité, l’éloignement dans le temps, et la certitude que cet enfant n’était plus aujourd’hui du monde des vivants.

Ce n’est que plus tard, la photo ressortie du fond de mon sac, que je me suis réveillée. J'avais voyagé dans ce monde âpre des Balkans, croisé les traces de tant de conflits, entendu les récits de tant de souffrances, d’abandon, de fuite et d’exil, traversé des territoires vidés de leurs populations, dépassé des arbres morts, et là — je me suis arrêtée sur cette image.

Large, haute, collée sur un carton épais. 1890 ? 1900 ? Un photographe de Split — l'atelier Zita. Un garçon né vers 1895 comme l'un de mes grands-pères — un de ces garçons qui seront les hommes du XXe siècle.
Que sont-ils devenus, ces hommes ? Qu'est-il devenu, l'enfant de Split en Croatie ? Engagé dans l'armée austro-hongroise, blessé sur l'Isonzo en 1916  ? Tué sur le Piave en 1918 ? Ancien combattant mutilé ? Émigré aux États-Unis entre les deux guerres ? Fusillé par les Italiens en 1941 ? Massacré par les Allemands en 1943 ? Partisan ? Planqué ? Membre des Oustachis participant aux pogromes ? Humilié ? Caché au fond d'une cave des mois durant ? Victime d'un pogrome ? Criminel de guerre ? Vieux sage ? Vieux fou ?

Qui pourrait le dire ? Comment savoir ?

В игольчатых чумных бокалах
Мы пьем наважденье причин,
Касаемся крючьями малых,
Как легкая смерть, величин.
 
И там, где сцепились бирюльки,
Ребенок молчанье хранит,
Большая вселенная в люльке
У маленькой вечности спит.
 
Ноябрь 1933
Nous buvons la hantise des causes
Dans le pétillement vénéneux de nos coupes
Et nous frôlons de nos crochets
Des infinis subtils comme une mort légère.

Mais où les jonchets s'entremèlent
L'enfant reste sans mots :
L'univers dort dans le berceau
D'une petite éternité.
Ossip Mandelstam, Huitains (Moscou, novembre 1933),
 traduction de Louis Martinez

D'autres visages me parviennent ce soir, tout droit de Saint-Pétersbourg.


D'abord, parce que les brocanteurs ramassent les photos par enveloppes entières, quand après la mort du dernier des descendants on jette tout à la rue, j'imagine trois frères, enclos dans la vieille enveloppe, enclos dans un album déchiré, enclos dans une boite dont la serrure ne ferme plus depuis longtemps.
Et puis, à mieux les étudier, j'en vient à penser que ces images ne montrent qu'une seule personne. Celui dont le dernier descendant vient de disparaître, qui sait.

 C'est le même léger pli à la lèvre supérieure, les mêmes sourcils droits comme dessinés au pinceau, l'oreille comme un coquillage et la joue  arrondie.

Oui, le même inconnu.

Mais quelque chose a changé quand l'inconnu a grandi. Il y a toujours le léger pli à la lèvre supérieure, les sourcils droits comme dessinés au pinceau, l'oreille comme un coquillage et la joue  arrondie.

Mais il y a cette bedaine, les joues arrondies se sont faites lourdes, les paupières pèsent sur les yeux. De l'enfant rêveur, du lycéen grave, que reste-t-il ? Un héritier, peut-être ? Prêt à rejoindre l'entreprise paternelle après avoir fait ses preuves dans ses études — un premier prix de version grecque ou, mieux, un second accessit en religion ? Sa famille enthousiaste en profite pour le faire poser dans son costume neuf, le premier, avec la pose nonchalante de l'homme revenu de tout et devant une vue d'on ne sait quelle mer de glace qui semble, par un étrange effet de perspective faussée, n'être qu'un modeste chemin creux entre de tristes monticules.

Que sont-ils devenus, ces hommes ? Qu'est-il devenu, l'enfant de Saint-Pétersbourg ? Engagé dans l'armée russe, blessé pendant l'offensive de Gornice-Tarnow en 1915  ? Déserteur en 1917 ? Ancien combattant mutilé ? Émigré à Berlin pendant la guerre civile ? Déporté aux Solovki comme ennemi de classe en 1931 ? Fusillé comme espion par le NKVD en 1937 ? Fusillé par les Allemands en 1941 ?  Affamé à Léningrad en 1942 ? Membre de la Tcheka dans les années 20 ? Humilié ? Tortionnaire ? Criminel ? Vieux sage ? Vieux fou ?

Qui pourrait le dire ? Comment savoir ?


Наливаются кровью аорты 
И звучит по рядам шепотком: 
Я рожден в девяносто четвертом 
Я рожден в девяносто втором 
И в кулак зажимая истертый 
Год рожденья с гурьбой и гуртом 
Я шепчу обескровленным ртом: 
Я рожден в ночь с второго на третье 
Января в девяносто одном 
Ненадежном году — и столетья 
Окружают меня огнем.
Les aortes battues de sang,
On se chuchote dans les rangs :
— Moi je suis de 94…
— Moi de 92…
Dans la cohue, le poing fermé
Sur un jour précaire et fripé
Je murmure de mes lèvres blanches :
— Je suis né dans la nuit du 2 au 3 janvier
De la suspecte année 91
Et les siècles qui m'encerclent
Me tiennent en prison de feu.
Ossip Mandelstam, Le soldat inconnu (fragment),
février - mars 1937, Voronèje (traduction de Louis Martinez)

dimanche 22 décembre 2019

Sous le saule

A Neuvy, été 1969, toute une famille sous le saule et mon père derrière l'appareil photo
А я росла в узорной тишине,
В прохладной детской молодого века.
И не был мил мне голос человека,
А голос ветра был понятен мне.
Я лопухи любила и крапиву,
Но больше всех серебряную иву.
И, благодарная, она жила
Со мной всю жизнь, плакучими ветвями
Бессонницу овеивала снами.
И — странно!— я ее пережила.
Там пень торчит, чужими голосами
Другие ивы что-то говорят
Под нашими, под теми небесами.
И я молчу... Как будто умер брат.
 J'ai grandi dans un silence à ramages
Dans ma chambre d'enfants fraîche d'un jeune siècle.
Et la voix des hommes me laissait insensible,
Mais la voix du vent, je la comprenais.
J'aimais la bardane et j'aimais l'ortie,
Mais plus que tout le saule argenté.
Et lui, reconnaissant, il a toujours vécu
A mes côtés, et de ses branches en pleurs,
Il éventait de rêves mes insomnies.
Et, chose étrange ! Je lui ai survécu.
Une souche se dresse là, et d'autres saules
Se parlent avec des voix qui me sont inconnues,
Sous ces cieux qui furent jadis les nôtres.
Et je me tais... Comme si était mort mon frère.

Anna Akhmatova, janvier 1940


La maison d'enfance est toujours là. Le jeune saule, lui, a grandi comme les enfants ont grandi, il a étalé toujours plus loin ses longues branches jusqu'à menacer les murs et les toits. L'arbre a été abattu, sa souche tuée l'été suivant — quand était-ce ? Il n'y en a plus trace depuis si longtemps.

Il ne reste rien de cette lumière verte qui jouait sur les murs de la salle à manger dans le soleil de la fin d'après-midi.
Rien de cette maison de feuilles où nous jouions.
Rien de cette haute cage à oiseaux.
Rien de sa coupole verte au-dessus de nos têtes.
Rien de ces lianes auxquelles nous nous balancions.
Rien du parfum de ces lames de feuilles.
Rien du bruit du vent le soir quand toute la masse argentée dansait dans le couchant.

Et le photographe n'est plus, mon petit frère non plus.

J'aimais la bardane et j'aimais l'ortie.

Poème traduit par Sophie Benech.

lundi 28 octobre 2019

A la recherche d'Adolf Guttmann (3) : mariages, mirages, guerre



Anna ?
Anna, un spectre traversant la maison endormie pour venir regarder une dernière fois ses enfants ?
Anna qui meurt dans sa loge à l'opéra de Johannesburg ?
Ce serait elle la femme d'Adolf Guttmann, le grand-père de ma grand-mère ?

Cet article fait suite à un premier, ici, et un second, ,
sans la lecture duquel il ne serait pas totalement compréhensible.


Ou Anna ?
Cette femme un peu forte, enserrée dans des vêtements de deuil trop étroits ? Anna qui regarde dans le vague?
Anna dure en affaire ? Anna qui réussit, qui possède fermes et magasins ?

C’est elle qu’Adolf Guttmann va épouser.

Ils se marient en 1885 au Cap : Anna, descendante de huguenots français, protestante née dans une famille de fermiers de la région du Cap en Afrique du Sud et Adolf, juif né à Kalisz en Pologne russe.

(1)
Épouser Anna, le mirage du bonheur ?

Bien entendu, il y a plusieurs Anna : celle que décrit la légende familiale, transmise par ma grand-mère et ses cousins, les enfants de Myra et de Madge ; et celles que dessinent les différents documents conservés dans les archives sud-africaines.



La première est une jeune fille qui s’échappe de la ferme familiale près du Cap pour rejoindre son bien-aimé, Adolf Guttmann. Elle découvre par la suite que ce n’est qu’un triste individu et demande le divorce pour protéger ses enfants, Madge, Myra et leur frère Adolf junior. Elle se remarie et meurt en 1896. 

Le souvenir transmis par Myra veut qu’elle soit morte à l’opéra et que, revêtu de sa robe de soirée, son spectre ait ouvert la chambre de l’enfant — Myra avait 12 ou 13 ans — et l’ait longuement regardée avant de refermer la porte.
C’est cette Anna là que je préfère.





La seconde est un personnage tout autre, une femme d’affaire qui possédait fermes, maisons et magasins à Pretoria, à Johannesburg et aux alentours, et les gérait avec habileté. Amie du maire de Johannesburg, parente lointaine du général Piet Joubert, elle dirigeait aussi elle-même sa vaste ferme de Buffelspoort.

Enfin, il y a une troisième Anna, une femme qui a dû engager de multiples procédures notamment contre Adolf Guttmann, son mari. Celle-là serait née en 1848 dans une ferme près du Cap, à Stellenboch, dont elle se serait enfuie très jeune pour épouser un maître d’école anglais de presque trente ans son aîné. Le maître d’école meurt et ce que devient sa veuve jusqu’à ce qu’elle rencontre Adolf Guttmann reste assez mystérieux.

Ensuite, c’est plus clair : Adolf et Anna, surnommée Annie, ont eu trois enfants (Madgalena en 1881, Salomina Franciska en 1883 et Adolf junior en 1884), avant de se marier en 1885. Alors que cette femme, en tant que veuve, était libre de se marier, elle s’était retrouvée avec trois enfants illégitimes dans une société aussi rigoriste que la société afrikaans de son temps : soit le couple qu’elle formait avec Adolf était si pauvre, si en marge de la société, que la mariage n’avait pas d’importance ; soit elle ne voulait pas épouser Adolf, simple marchand itinérant sans fortune ; soit elle ne voulait pas l’épouser parce qu’il était juif ; soit Adolf ne voulait pas l’épouser (colporteur à travers le pays, il ne la voyait que de temps à autre et la laissait le reste du temps se débrouiller comme elle pouvait) ; soit enfin,  Adolf ne pouvait pas l’épouser parce qu’il était déjà marié.

A dire vrai, cette dernière solution est la version « officielle » puisque le certificat de mariage de 1885 présente les époux l’un comme « commerçant » et « veuf » et l’autre comme « veuve », mais on peut s’interroger : Adolf serait déjà marié ? Et à qui ? D’ailleurs, lors de la procédure de divorce qu’Annie entamera en 1889, elle présentera un premier certificat de mariage daté de 1880 que le tribunal n’hésitera pas à rejeter comme faux.

Et de toute manière, même si Adolf n’avait pas été en position d’épouser la femme dont il avait eu trois enfants, tout cette histoire donne évidemment à Annie un statut un peu douteux. D’ailleurs, dit-on, le petit dernier de la famille, Adolf junior, serait plutôt le fils de Joseph Guttmann, cousin et associé d’Adolf, fils d’Isaac Guttmann de Sheffield.

(2)
Épouser Bertha, le mirage de la richesse ?

De toute manière, quand en 1884 sa cousine Bertha Guttmann épouse le magnat Sammy Marks, la situation d’Adolf change et on peut penser qu’il régularise sa situation afin d’être à la hauteur de sa nouvelle parenté. Adolf et Annie se marient à la chapelle All Saints de la paroisse anglicane de Durbanville, au Cap. On peut imaginer qu’ils vont utiliser ce nouveau lien familial pour s’intégrer à la société que fréquentent les Marks, notamment celle du président Paul Kruger.

Bertha Guttmann, plus tard













Mais Bertha peut-elle fréquenter Anna Guttmann née Joubert ?

Bertha, fille de la bourgeoisie juive aisée de Sheffield se sent bien exilée dans sa vaste ferme près de Pretoria — non, pas si près, il faut deux heures pour franchir les 12 miles de bush. Elle était habituée à une vie aisée et urbaine, la voilà reléguée dans une « cage dorée » au fond d’une Afrique qu’elle ne veut pas connaître.
Son père, Tobias Guttmann, était en 1884 le président et le trésorier de la congrégation juive de Sheffield. Le judaïsme de Bertha Marks est celui, très sécularisé, des élites juives de l’Angleterre victorienne : lors de ses réceptions, on sert homard et écrevisses, les boucheries qui fournissent la maison ne sont en rien kasher et on célèbre largement Noël parallèlement aux grandes fêtes juives et aux bar-mitsvah des enfants. Les réceptions sont régulières, mais le reste du temps s’écoule souvent dans la plus grande solitude : il n’y a autour d’elle que les enfants et les domestiques.

Dame anglaise découvrant les domestiques africains en Afrique du Sud, double page d'illustré.  
The Chronicle, Londres, vers 1885. Sarah, la domestique noire, n'est pas précisément présentée sous un jour positif et la dame anglaise préfère rentrer au pays natal que d'affronter l'Afrique plus longtemps.
Elle tient son journal et échange de nombreuses lettres tant avec sa famille qu’avec son mari (qui ne lui répond pas ou lui reproche de perdre son temps à écrire, but of course being a woman you must be excused, lui écrit-il). Dire qu’elle n’est pas très heureuse est un euphémisme : son mari lui laisse peu de libertés, surveille ses dépenses, lui interdit le théâtre ou les bals, multiplie les reproches et lui fait beaucoup d’enfants — tout au plus admet-il que sa conversation soit une « amusing little thing ». Il organise chaque fin de semaine de grands diners où se retrouvent les notabilités économiques et politiques du pays, du président Kruger à Cecil Rhodes. Le reste du temps, elle se plaint de n’avoir personne à qui parler — car elle ne peut tout de même pas parler aux domestiques (qui pour la plupart viennent d’Angleterre et doivent accepter, écrit-elle, de travailler avec sous leurs ordres quelques serviteurs « slightly colored » — si les réticences de ces domestiques anglais étaient trop fortes, elle pouvait toutefois leur fournir un logement séparé). Dans sa nostalgie de l’Angleterre, elle remplace systématiquement dans son jardin les plantes indigènes par les rosiers, les bulbes à fleurs, les graines qu’elle commande chaque semaine aux pépiniéristes du Kent.

En somme, le seul moyen pour elle de supporter cet isolement est de voyager le plus souvent qu’elle le peut — et essentiellement en Europe.

Mais recevoir Adolf ? et Anna ?


(3)
Ostracisme et respectabilité
Non, d’une part Sammy Marks a horreur des mariages mixtes et d’autre part, Bertha vient d’un monde victorien où toute femme un tant soit peu indépendante est suspecte de mauvaises mœurs — alors Anna et ses trois enfants nés hors mariage…  Et puis, Adolf lui-même ne met pas beaucoup de bonne volonté à mener une vie morale : il se sépare d’Annie dès la fin de 1886 pour aller se mettre en ménage avec une certaine Dorothy la Rouge, ce qui ne sonne pas non plus très respectable.

Enfin en 1889 il y a le scandale du suicide de Joseph Guttmann, le fils d’Isaac, le cousin d’Adolf et de Bertha — au moment même où Anna lance contre Adolf une procédure de divorce. Les deux hommes empruntent conjointement de l’argent à Annie pour ouvrir un hôtel à Klerksdorp, l’un des sites de la ruée vers l’or de 1886. Ce qui se passe ensuite est inconnu, les 1000 £ semblent avoir disparu et le cousin Joseph, après avoir rédigé un testament en faveur d’Annie et d’Adolf junior, se brûle la cervelle. Le testament apparaît suffisamment scandaleux pour qu’Isaac Guttmann écrive de Sheffield aux autorités sud-africaines puis au Président Kruger lui-même afin de le faire casser.

Bertha Marks née Guttmann ne pouvait évidemment pas fréquenter une femme dont les preuves d’adultère pouvaient sembler si évidentes et la toucher de si près. Dans ce monde de fortunes vite bâties et peut-être aussi vite perdues, on trouve bien des femmes que la bonne société ostracise : un autre juif originaire de Russie mais qui a grandi à Whitechapel, Barney Barnato (né Barnet Isaacs), a commencé dans le music-hall comme magicien, boxeur, chansonnier avant de bénéficier lui aussi de l’argent facile des mines de Kimberley et de devenir gouverneur de la De Beers. Mais sa femme, Fanny, était la fille d’un « Cape colored », d’origine tant européenne qu’africaine ou malaise et, quand il l’a connue, elle travaillait comme barmaid dans un hôtel de Kimberley. Et tous ses dons aux œuvres caritatives juives, l’aide aux pauvres immigrants de Russie, la construction de la synagogue de Kimberley, rien de tout cela n’a pu le faire recevoir dans la bonne société de Pretoria.

Cependant, Annie ne semble pas avoir eu besoin du legs empoisonné de Joseph Guttmann car au contraire d’Adolf, c’est elle qui va s’enrichir — de fait, après son troisième mariage, avec un Italien cette fois, le testament qu’elle rédige au cours d'un voyage à Gênes montre qu’elle possède une large fortune constituées de nombreuses propriétés. Le point central de ce testament est qu'elle interdit tout contact de ses enfants avec les Guttmann, quels qu'ils soient — Adolf, Joseph, Bertha, tous !

L’appartenance religieuse des enfants reste sujette à question. Ils avaient été baptisés à l’Église réformée hollandaise et Annie niera par la suite l’allégation selon laquelle ils seraient élevés dans la foi catholique (elle a épousé un catholique italien), mais les filles ont bien été éduquées au Couvent de Notre-Dame de Lorette — soit parce que leur mère s’est remariée avec un catholique, soit parce que les écoles publiques liées à l’Église réformée Sud-Africaine et fermées aux uitlanders récemment immigrés refusaient les enfants juifs.
Tous baptisés qu’ils aient pu être, les enfants Guttmann restent de toute manière associés au judaïsme de leur père : ainsi, quand le petit-fils du président Kruger, Frikkie Eloff, malade, présenta Madge à son grand-père, Kruger l’examina « attentivement pour voir si elle avait l’air juive », avant d’assurer que « si c’était là la juive que Frikkie allait voir si souvent, il allait guérir rapidement ». Et Frikkie put épouser Madge.

(4)
Et la guerre vient se mêler à notre histoire

Et Adolf ? Qu'est-il devenu, pendant ce temps ?

Carte de l’Afrique australe avec le Matabeleland (Matebele Reich sur cette carte allemande de Stieler et Petermann en 1880) et ses mines d’or tout au nord du Transvaal. Johannesburg n’existe pas encore, la ferme d’Anna Guttmann Joubert où ont grandi les enfants se situait à l’ouest de Pretoria vers Rustenburg.
Séparé de sa femme, Adolf va peut-être reprendre la vie itinérante du chercheur de fortune. Il y a largement à faire dans le pays du diamant, à la fin des années 1880. Le tout, c'est de trouver une opportunité.

South Africa and the Boer-British War, J. Castell Hopkins and Murat Halstead, Londres, 1900

Il finit par s'en aller en 1890 à la conquête du Matabeleland, à la suite de la Pioneer Column de Cecil Rhodes. C'est comme un mirage supplémentaire, après les rêves de riches mariages, de fortunes commerciales, de parentèle prestigieuse — devenir un héros colonial.

The Graphic, hebdomadaire illustré, Londres, 1893

Mais les guerres de conquêtes ne réussirent sans doute pas davantage à faire d'Adolf Guttmann un grand homme. Le Matabeleland… Rien ne dit qu’il ait fait fortune, cette fois-ci — nous savons seulement qu’il a attrapé la fièvre et qu’il est resté malade des mois durant.
Cecil Rhodes, caricaturé en "colosse de Rhodes" dans l'hebdomadaire satique Punch en 1892, lorsqu'il annonça la construction d'une ligne de télégraphe qui irait du Caire jusqu'au Cap. Rhodes est le meilleur représentant de l'expansionnisme colonial britannique et l'un des responsables de la seconde guerre des Boers.
D'autres ont combattu, certains ont vendu des armes aux uns comme aux autres, de lui rien ne ressort. Tout au plus pouvons-nous remarquer que s'il suit la route du Matabeleland, c'est avec les Anglais. Dans le conflit qui approche entre les Britanniques et les Boers (les Afrikaners descendants des Hollandais, principalement agriculteurs et éleveurs), Adolf est semble ici figurer dans le camp des premiers — comme ses cousins de Sheffield bien entendu. Mais tout est plus compliqué : sa femme, Anna, descendait d'une longue lignée de boers issus de huguenots français, d'Allemands et de Hollandais. Cependant, Anna a quitté la ferme où elle est née et le monde rural traditionnel des Boers pour faire fortune en ville au milieu notamment de migrants venus d'Angleterre. Sammy Marx profite des opportunités d'un pays neuf au sein de la république du Transvaal, entre affairistes anglais et afrikaners.

South Africa and the Boer-British War, J. Castell Hopkins and Murat Halstead, Londres, 1900
En tout cas, Adolf n’était pas en mesure de venir à Pretoria se défendre lors du divorce, ni de subvenir à l’entretien de ses enfants par la suite. Anna lui interdit de les voir et d’ailleurs, quand il se présentera au domaine en 1896, après la mort de leur mère, les filles — ou seulement Madge ? — chasseront leur père à coups de cravache. Débarrassés de leur père, orphelins de leur mère, les enfants Guttmann vont se rapprocher de la famille du président Kruger à partir du mariage de Madge, Eloff devenant le tuteur de Myra et de son frère.

Et en 1899, la Seconde guerre de Boers commence. Pour Myra, pour de nombreuses raisons, ce fut le tournant de sa vie.
Les Anglais pratiquent la politique de la terre brûlée et incendient les fermes afin de repousser les populations rurales d'apporter leur soutien à l'armée boer.
C'est le moment où elle perd la maison de son enfance, son frère, ses repères familiers, son pays enfin avec l'exil vers l'Europe. Le moment où elle se marie, où elle part vivre dans un autre monde, où elle change de langue et de foi. Comme elle n'est pas une fille de la campagne, elle n'est pas de celles qui seront enfermées dans des camps comme ceux ci-dessous.
Adolescente, quelle que soit la situation de son père, elle appartient pour sa part à la bonne société de Pretoria et dans cette société, une jeune fille prise dans la guerre ne peut que devenir infirmière.

Un hôpital de campagne tenu par des médecins russes qui ont rejoint le camp boer comme de nombreux intervenants étrangers, français, allemands, italiens comme le futur époux de Myra. De leur côté, les troupes britanniques étaient appuyées par des soldats australiens et néo-zélandais.


Il reste cette série de photos, Madge et Myra, avec ou sans les enfants, avec ou sans Miss Flanaghan, la nurse des enfants Eloff, ces photos prises par Nadar à Marseille où les filles débarquent à la fin de l'année 1900 et qui, diffusées dans la presse européenne, vont servir à la campagne de sensibilisation à la cause boer. Le président Kruger et sa famille sont partis pour l'Europe en 1900 dans l'idée de trouver de nouveaux alliés — dans l'idée d'entrainer l'Allemagne dans un conflit contre la Grande-Bretagne. Si le Kaiser ne répondra pas à cette demande  — la guerre attendra encore quelques années —, la tournée en Europe sera le révélateur de l'engouement de la population de nombreux pays pour la cause des Boers.


Adolf junior, quant à lui, engagé dans la guerre des Boers comme bien d’autres enfants, membre de l'un des derniers commandos boers alors que la guerre est perdue, il est mort en septembre 1901 — peut-être en sautant sur une mine. Mais du petit cavalier monté sur un âne dont se souvenait Myra, aucune image n’a subsisté.

Dans ce reportage pour la revue hongroise Vasàrnapi Ùjsàg, le 30 décembre 1900, des enfants soldats apparaissent au milieu d'autres combattants boers. On peut imaginer que l'un de ces jeunes pourrait être Adolf Junior qui avait une quinzaine d'années à ce moment.
De nombreux enfants furent faits prisonniers par les Anglais sur le champ de bataille. 6000 prisonniers de guerre furent déportés dans l'île de Sainte Hélène.
Mais beaucoup d'enfants boers furent regroupés dans des camps de concentration comme, ici, celui de Nylstroom où sont morts de malnutrition 544 femmes et enfants entre 1900 et 1902.
Ces camps se présentaient comme des villages de tentes, chaque tente regroupant une famille. Ici, ces enfants sont accompagnés d'une femme noire sans qu'aucune information ne vienne indiquer ni son statut ni la situation de ces enfants (camp de Nylstroom vers 1900).

Et Adolf, leur père, Adolf Guttmann, le grand-père de ma grand-mère ?
Il s’est fondu dans la foule et il a disparu.

Adolf Guttmann, ruiné et malade, a été recueilli par sa fille Madge Eloff après la Première guerre mondiale. Des vingt ans qui précédaient, nul ne sait quelle vie fut la sienne. Il est mort en 1922 à Pretoria. Gravure d'après Frank Dadd (1851-1929), The Graphic, 1899.

lundi 21 octobre 2019

A la recherche d'Adolf Guttmann (2) : fortune et infortune






Cet article fait suite à un premier, ici
sans la lecture duquel il ne serait pas totalement compréhensible.

Retrouver un homme sans visage, un homme sans mots, un siècle après sa disparition.
Un homme dont on peut juste imaginer la silhouette d’adolescent quittant sa maison à Varsovie.
Puis sur la route, sur les mers.
Et ailleurs, loin.
Toujours étranger, chez des étrangers.
De plus en plus loin.



У отца совсем не было языка, это было косноязычие и безъязычие. Русская речь польского еврея? – Нет. Речь немецкого еврея? – Тоже нет. Может быть особый курляндский акцент? – Я таких не слышал. Совершенно отвлеченный, придуманный язык, витиеватая и закрученная речь самоучки, где обычные слова переплетаются с старинными философскими терминами […], причудливый синтаксис талмудиста, искусственная, не всегда договоренная фраза – это было все что угодно, но не язык.

Осип Мандельштам, Шум времени


Ce que mon père parlait n’était pas une langue, mais un bredouillement, un mutisme. Le russe d’un Juif polonais ? Non. D’un Juif allemand ? Non plus. Peut-être l’accent particulier de Courlande ? Je n’en ai pas entendu de semblable. Une langue complètement abstraite, inventée, la parole alambiquée, tordue, d’un autodidacte, où de désuets termes philosophiques […] s’entremêlaient aux mots de tous les jours, une bizarre syntaxe de talmudiste, une phrase artificielle pas toujours menée à terme — c’était tout ce qu’on voudra sauf une langue.

Ossip Mandelstam, Le Bruit du temps
© photo Roman Vishniak

Alors que je me fraie un chemin dans les documents sud-africains, je m’interroge. Quelle langue, quelles langues, cet homme parlait-il, Adolf Guttmann, le grand-père de ma grand-mère ?
Le polonais ? le russe ? l’anglais de Sheffield ? l’afrikaans ? l’allemand ? le yiddish ? Et avec qui ?

Carte de la partie européenne de l’Empire russe avec les différentes frontières de la Pologne selon les partages. Keith Johnston’s General Atlas, Edinburgh, 1861

(1)
Un Lituanien nommé Sammy Marx
 
Comme souvent, les riches laissent derrière eux plus de traces que les pauvres — même quand les riches ont commencé leur vie dans la misère : de la vie d’Adolf Guttmann, il ne reste pas grand chose mais de celle de l’un de ses alliés et parents, celui à qui la fortune a souri, il y a suffisamment paraît-il pour remplir un musée et je veux croire que, la fortune mise à part, leurs parcours se sont longtemps ressemblé.
On suit du doigt la ligne frontière entre la Prusse et l’Empire russe, on remonte vers le Nord-Est. De Kalisz, on glisse jusqu’à Novemiasto — Naumiesis — dans la région de Kovno, juste à mi-chemin de Memel et de Tilsit. Très à l’Est de Kalisz.
L'homme que nous allons suivre s'appelle Sammy Marx.
Samuel Marks est né dans ce qui est aujourd'hui la Lituanie en 1844 à Žemaičių Naumiestis. Comme Kalisz dont Adolf Guttmann était originaire, Naumiestis, dont plus de la moitié de la population était juive au milieu du XIXe siècle, se trouvait à la fois dans la Zone de résidence et juste sur la frontière entre l’empire russe et la Prusse.

Le père de Samuel, Mordechai Feit Marks, était un tailleur itinérant chargé de sept ou huit enfants, très pauvre, et Samuel n’a pas eu d’autre instruction que celle reçue au Heder. A douze ans, il n’échappe au risque de la conscription établie dans la Zone pour les enfants juifs par le tsar Nicolas 1er en 1827 que parce que cette conscription vient d’être abolie quelques mois plus tôt par Alexandre II. Vers l’âge de seize ans, il suit la route usuelle pour quitter Neustadt : le commerce des chevaux.

Il va ainsi accompagner un convoi de bêtes à travers l’Europe jusqu’en Angleterre et il se retrouve en 1861 à Sheffield où il devient colporteur.  Il est engagé par la suite par la maison Guttmann Brothers de Sheffield (par les oncles d’Adolf donc) qui l’envoie en 1868 en Afrique du Sud avec son cousin Isaac Lewis.

Voilà, un premier lien est posé entre nos deux hommes, un futur milliardaire et le grand-père de ma grand-mère.
De quel port partait-on pour l'Afrique du Sud ? Ici, il s'agit de Stockton-on-Tees, vers 1830, sans doute un peu trop au nord de l'Angleterre pour que nos colporteurs de Sheffield soient passés par là.
On les imagine plus facilement partir de Londres. Ici, St Katherine docks.
Seul le capitaine pouvait envisager d'avoir une cabine à bord. Des toilettes étaient aménagées en tête du navire que les vagues inondaient  régulièrement.


Les passagers qui n'avaient pas de cabine, la majorité d'entre eux donc, s'entassaient sous le pont. Des couchettes étaient aménagées sur les cotés et la lumière n'arrivait que depuis l'éocutille centrale. Le voyage durait plusieurs semaines.
Un poste de cuisine était installé sur le pont pour que les passagers qui avaient emporté des provisions puissent préparer des repas ou tout au moins se procurer des boissons chaudes.

Enfin, le navire approche du Cap et les voyageurs découvrent le pays, la montagne de la Table dominant la ville puis, une fois débarqués, le décor de maisons hollandaises.


























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De la pacotille de Sheffield aux mines de diamants du Transvaal
Comme de nombreux immigrants juifs à cette époque, Sammy Marks et Isaac Lewis deviennent marchands itinérants : un temps, ils ont arpenté les rues du Cap à la recherche de clients pour leurs bijoux de pacotille et leurs couteaux de Sheffield.
Plus tard, ils vont avancer à l’intérieur des terres, allant de ferme en ferme vers le Transvaal à la suite des pionniers, dans un chariot tiré par une mule : Marks et Lewis sont alors ce qu’on appelle là-bas des smouses — ou des hawkers, ces colporteurs qui vendent à la criée — tout comme le sera Adolf Guttmann dix ans plus tard.


Puis avec la découverte des mines de diamants en 1869, tout change. Des fermes, ils poursuivront leur chemin vers la route des mines au Transvaal. Sammy Marks et Isaac Lewis quittent Le Cap pour Kimberley avec un chariot chargé de matériel et vont fournir aux mineurs l’outillage dont ils ont besoin ainsi que des provisions ou du tabac — et les mineurs vont les payer le plus souvent en petits diamants.
Carte des champs de mines en Afrique du Sud, 1895, BnF

La mine de diamants de Bultfontein
La mine de diamants de Wesseltown


Dans les mines d'or du Transvaal, vers 1880
La fortune est là : ils s’associent à la French Diamond Mining Company puis, avec l’aventurier hongrois Hugo Nellmapius, ils vont fonder la première usine du Transvaal, De Eerste Fabrieken, qui sera une distillerie de grains.
Nellmapius, Marks et Lewis auront alors le monopole de la fabrication d’alcool au Transvaal pour quinze ans. Quelques années plus tard, en 1886, ils suivent la ruée vers l’or vers l’Est du Transvaal et fondent la African and European Investment Company, une entreprise financière chargée de la gestion des intérêts des différentes mines d’or — Marks et Lewis comptent désormais parmi les hommes les plus riches d’Afrique du Sud.

Sammy Marks (cinquième à partir de la droite) sur le chantier du chemin de fer qui devait relier l’État libre d’Orange et le Transvaal en mai 1892. Au premier plan, barbu et courbé, le président de la République du Transvaal, Paul Kruger.

Sammy Marks devenu milliardaire va fonder la ville de Vereeniging sur le site de mines de charbon près de Johannesburg. Il y développe des fabriques, des moulins, des usines.

Il y bâtit une large synagogue puis une autre à Pretoria, il finance les organisations caritatives et prend la tête de sa communauté — les communautés juives du Transvaal, composées de juifs d’Europe de l’Est, rompent alors avec les synagogues dites « anglaises » du Cap, plus anciennes comme celle ci-dessous, pour constituer leur propre congrégation.








 
La vieille synagogue rue PaulKruger à Pretoria
Non seulement il fait bâtir la première synagogue de Pretoria, mais il fait construire (ou restaurer) la synagogue de sa ville natale, Naumiestis, pour un montant de 1000 £ de l'époque, ce qui y est apparu comme « une somme fabuleuse ».
La synagogue de Naumiestis aujourd’hui

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Chercheurs de fortune sur la trace du grand homme
 
Cette histoire va inciter de nombreux jeunes juifs de Lituanie à rejoindre l’Afrique du Sud — environ 40.000 juifs d’Europe de l’Est, notamment de l’empire russe, ont émigré en Afrique du Sud entre 1880 et 1910 dont 70 % de Lituaniens, principalement de la région de Kovno, en général via l’Angleterre. Il faut dire que, par comparaison avec la situation qu’ils avaient connue en Russie tsariste, le Transvaal apparaît à ces juifs comme un havre de liberté.
Notons tout de même que la constitution de la république, qui affirmait le caractère calviniste du territoire, restreignait les droits des blancs naturalisés ou Uitlanders pour ceux ne seraient pas protestants, les juifs donc — les noirs étant quant à eux exclus de tous droits. 
Le yiddish sera d’ailleurs reconnu comme langue de l’Union à partir de 1906 !

Sammy Marx, l'associé des Guttmann de Sheffield, un self-made man dont la réussite encourage à l'émigration.
Encouragés eux aussi par cette réussite sans doute, les Guttmann de Sheffield envoient alors en Afrique du Sud vers 1880 au moins deux de leurs fils, les deux cousins Joseph, et avec eux, le cousin Adolf (né Joseph), le grand-père de ma grand-mère, venu de Varsovie en Angleterre à une date indéterminée — l’un des deux Joseph au moins sera par la suite associé aux affaires de Sammy Marks.

En attendant, comme Marks avant eux, ils deviennent colporteurs pour se lancer ou, un peu mieux, marchands itinérants avec un chariot bâché, on ne sait, mais ils vendent toujours des couteaux et des bijoux de fantaisie.
Je les imagine comme nombre de ces colporteurs juifs se lancer dans le commerce des plumes d’autruches à une époque où ces plumes avaient au poids la même valeur que le diamant ! Pour le dire autrement, à une époque où un couple d’autruches valait le même prix qu’une synagogue en Lituanie — 1000 £.

Une ferme à Oudtshoorn, la capitale de l’autruche, qui était connue alors jusqu'en Lituanie sous le nom de « Jérusalem de l’Afrique ». La route qui y menait était surnommée Der Yiddishe Gass.
Voyageant entre Le Cap, l’État libre d’Orange et le Transvaal, les cousins Guttmann, Joseph, Joseph et Adolf, le grand-père de ma grand-mère, se sont dirigés vers la ville nouvelle de Johannesburg, fondée en 1886 lors de la ruée vers l’or, à quelques dizaines de kilomètres de Pretoria.

Mais rien, vraiment rien, n’indique jusque là qu’ils aient pu faire fortune d’aucune façon.


Johannesburg en 1878, un monde de chariot bâché : une ville de pionniers


La place du marché à Johannesburg, vers 1905
Une ville fondée sur l'exploitation de l'or et du diamant
Ville en plein essor économique, située au cœur du pays minier, Johannesburg est le lieu où convergent les émigrants attirés par les promesses d'emploi facile et de fortune rapide. Rien de si simple pour Adolf Guttmann.
Enfin, la chance semble tourner pour Adolf et c’est presque un coup de théâtre !

Sammy Marks, âgé de 40 ans et milliardaire, décide enfin de se marier et choisit pour femme la fille de celui qui l’a aidé à débuter dans la vie en lui confiant un éventaire de colporteur. Il épouse ainsi en 1884 Bertha Guttmann, la fille de Tobias l’horloger coutelier de Sheffield, âgée seulement de 22 ans et cousine germaine d’Adolf.

Sammy Marks le milliardaire devient cousin par alliance d’Adolf… Nous touchons au second lien entre les deux hommes, enfin.

Le vieux père du milliardaire, Mordechai, à défaut peut-être de venir rejoindre son fils au Transvaal, a fait le déplacement vers Sheffield pour le mariage. Il est assis aux côtés de trois des enfants Guttmann : les filles restent debout, même sa future bru Bertha (au centre avec son lorgnon) tandis que le fils s’est assis — sans doute est-ce Joseph, le futur associé de Sammy Marks, celui des cousins d’Adolf qui va se lancer dans de ténébreuses affaires autour d’une usine de confiture (He is a little bit favored by Mr. Samuel Marks but a more hypocritical scoundrel I have never met, dira plus tard un de ses concurrents). Bertha manque un peu de charme mais c'est une jeune fille très instruite.
Dans l’angle à gauche, une photo de Mordechai jeune avec un enfant dont on imagine qu’il s’agit de Sammy, le futur grand homme.

Et Adolf, cousin par alliance du grand homme, pourrait enfin marcher vers la fortune à son tour, il pourrait lui aussi être associé à de troubles affaires de confitures ou de diamants, de plumes d’autruches ou de charbon, de chemins de fer ou d’alcool de grains — mais dans la vie, rien n’est jamais si simple.

Ce qui est simple en revanche, c’est de se marier.
Sans faire d’erreur.
Ne plus être seul.
La série se poursuit ici.

(photo Roman Vishniac)