jeudi 13 février 2020

Ce siècle-loup — exploration d'un album soviétique


C'est un album de photos à la couverture gris vert. Un de ces albums comme on en trouve dans les sous-sols des librairies d'occasions, les arrières-boutiques des brocantes, les cartons des morts, souvenirs d'un siècle défunt, d'un pays à l'autre, d'une ville à l'autre — cette fois-ci encore, un album moscovite.
Un album de famille, à première vue.
Une famille dans le siècle loup, ce siècle qui s'est jeté sur ses enfants pour mieux les dévorer, de la Carélie au Ienisseï. 
Page 1 : 1933. Rien ne le prouve, rien, mais j'imagine que l'homme qui tient contre lui ses deux enfants est celui qui a rassemblé et collé les photos de cet ensemble : le regard dirigé vers nous à l'ouverture de cet album comme pour nous inviter à suivre sa famille, de génération en génération. Avant que l'album se vide des deux tiers de ses photos.
En le feuilletant, on découvre des pages presque vides. J'ai moi-même quelque part un album de famille dans un état similaire : les photos en ont été décollées pour être classées ailleurs — ou juste pour tenter d'effacer des souvenirs cruels.
Peut-être en est-il de même ici et qu'avant de jeter l'album quelqu'un a pris soin de décoller les photos qui lui plaisaient le plus, celles qu'il voulait conserver, dont le souvenir lui tenait à cœur — ou au contraire celles qui lui rappelaient les pires moments de son existence.
Peut-être est-ce autre chose encore, un album dilapidé où, d'année en année, chacun a pioché pour prendre les images qui comptaient — et ne demeurent que celles dont personne ne voulait.
Et qui sait, peut-être est-ce non seulement un album dilapidé où chacun a pioché pour prendre les images qui comptaient mais aussi un album expurgé dont, au fur et à mesure des phases de terreur, on faisait disparaître les photos compromettantes.
Page 2 : 1933 - 1935. Ce sont des images de colonies de vacances, la première à la colonie "Dynamo" en 1933.Le cliché en bas à gauche correspond à un autre pris à la suite et collé sur la page 17 de l'album où deux des enfants ont changé de position (sur cette seconde photo, le petit garçon à gauche qui lit la Pravda aura disparu).
Les deux photos à droite ont été découpées dans des portraits de groupe pour ne garder que la figure d'un garçon blond d'une dizaine d'années.
Si l'on reconnaît quelques visages de page en page, l'impression d'ensemble est le désordre — le vide aussi, bien entendu. Ce serait un album de famille mais il est difficile de repérer des ressemblances ou de voir vieillir des individus d'année en année. Certaines photos sont visiblement anciennes mais non datées, d'autres le sont mais aucune chronologie n'est vraiment respectée : un voyage avant la Première guerre mondiale et la révolution de 1917, des enfants en vacances dans les années 20, des visages de la fin du XIXe siècle, des familles dans les années 30. L'album s'arrête brutalement en 1937, l'année de la grande terreur stalinienne.
Page 3 : Sur la route militaire géorgienne, en un point que je crois reconnaître au-delà de Kazbegi en allant vers les gorges de Darial. Est-ce la fin du XIXe, le début du XXe ?
Au milieu du groupe, une femme au visage masqué d'un voile blanc. Assise à droite, l'une des femmes pourrait être une infirmière. Première guerre mondiale ?

Ensuite viennent deux pages elliptiques, on ne sait que voir, qui voir — et s'il y avait à l'origine, comme on peut le supposer, un ordre logique aux photos, ce qui a survécu ne suffit pas à comprendre quel pouvait en être le thème.
Page 4 : vers 1900 ?

Page 5 : deux clichés pas très nets sous un ectoplasme de colle blanche. Les photos ont été redécoupées, on n'en voit pas vraiment ni le décor ni les figurants. Une femme, deux jeunes filles, un jeune homme peut-être en uniforme, des tableaux au mur. Il est difficile de les dater — années 10 ? années 20 ? avant ou après la révolution ?
Après, on fait un saut dans le temps — le costume, les coiffures, la qualité même du tirage indique que des années ont passé. Les deux clichés qui suivent ont sans doute été pris en studio, par des professionnels, mais il n'y figure aucune indication permettant de les identifier.
Page 6 : un couple, années 1910 ou plus tard ? Après la révolution ? On ne les retrouve pas ailleurs dans l'album — à moins que ce ne soit la femme bien plus âgée sur la page suivante, en mai 1936. Et lui, dans ce cas, pourrait être le vieillard de la dernière photo de l'album, toujours en mai 1936 —avec vingt ou trente ans de plus ? En fait, rien n'indique même que ces deux personnes forment un couple ni qu'ils aient été photographiés à la même époque.
Page 7 : Première apparition du garçon portant une calotte ouzbèke. Il accompagne une femme âgée et une toute jeune fille. On retrouvera ce garçon sur la dernière photo de l'album avec une autre fille, plus jeune, elle aussi coiffée d'un béret.
La photo date de mai 1936
Des années 1930, l'album revient aux années d'avant la révolution. Quatre pages, cinq photos évidemment anciennes qu'il est possible de dater approximativement à partir de plusieurs indices — les manches bouffantes et le col montant des années 1900 par exemple.
Sur la page 8, un sobre portrait de femme avec, imprimé en relief, le nom du studio de photographe. Frances Champneys Burnham, 421 Brixton Road à Londres était active dans les années 1880.
La page 9 est vide — une large tache de colle au centre.
Page 10 : Deux jeunes filles et un chaton, vers 1900 ?
Page 11 : Deux images d'un voyage à Venise
Deux femmes devant la basilique Saint-Marc, à droite on aperçoit la loggetta del Sansovino qui forme la base du campanile : la photo est donc soit antérieure à la chute de la tour en 1902, soit postérieure à sa reconstruction en 1912. Je pencherais plutôt pour 1912.
Les deux femmes vues sur la place peut-être, et le reste de leur groupe — un officier à droite ? — photographiés au coin du feu. La photo a sans doute été prise dans leur hôtel vénitien comme en témoignent les diverses vues de la basilique Saint-Marc accrochées au mur.
Page 12 : Un chien de chasse, deux femmes, un paysage méridional. L'époque semble voisine de celle des photos vénitiennes  ou de la femme en manteau noir sur la page du "couple" mais il n'est pas sûr qu'il s'agisse des mêmes personnes.
Après, l'album tourne le dos au passé, c'est le présent de celui ou de celle qui le construit qui va dominer : les enfants naissent et grandissent, les adultes vieillissent, il n'est plus question de photos de studios, ceux qui possèdent une caméra fixent des instants de la vie de leur famille.
Page 13 : Une famille, de très jeunes enfants seuls ou avec leurs grands-parents, 1925. Le même bébé sur un tirage différent, avec sa mère ? Ce pourrait être les mêmes enfants que ceux de la page 19 — mais pas les mêmes adultes.
Le petit garçon en haut à droite est peut-être celui dont nous verrons qu'il s'appelait Evgueni. En 1925, il peut avoir 2 ou 3 ans — en 1935, il en aura 12 ou 13.
Et là, une page énigmatique. Aucun de ceux qui y figurent n'apparaît sur une autre page. La photo centrale est l'une des plus grandes et des plus nettes de l'album.
Page 14 : En bas à gauche, sur un petit cliché sépia si vif qu'il paraît en couleur, un homme qui écoute, les mains croisées. Il est dans un fauteuil, le dos à un mur orné de tableaux. Une tache blanche donne l'impression d'un projecteur allumé derrière lui, comme s'il était dans un théâtre — mais ce n'est qu'une tache. Il est bien habillé, il porte une cravate, je dirais une allure d'intellectuel plutôt que bourgeoise. Devant lui, le vide nous invite à imaginer ce qu'il écoute — une conférence ?
Au centre en bas, une petite photo mal cadrée, un peu effacée mais encore lisible : au premier plan, une large table brillante. Derrière, autour d'une table couverte d'une nappe, trois personnes qui discutent, l'une de face, l'autre de profil (à droite), le dernier de dos dans un fauteuil. Une large pièce avec de grandes fenêtres avec le double vitrage de l'hiver. Un bureau ? Un institut ? La salle d'un congrès ?
Et puis ce trio tragique.
Je ne comprends pas ce qui se passe sur cette image. Une photo qui fut pliée, à un moment. Puis dépliée et collée. Les deux femmes sont serrées l'une contre l'autre sans pour autant sembler en contact. Elles pourraient être la mère et la grand-mère de l'enfant, celle-ci est sur les genoux de la femme la plus âgée, qui nous fait face, mais c'est l'autre femme qui l'enserre d'une main ferme. Une femme nous regarde de ses yeux clairs, l'autre fixe quelque chose, ou quelqu'un, hors-champ, hors de nous, que l'enfant regarde également. Ce que regarde la mère, belle et étrange tout autant, une tache sur la cornée de l'œil gauche, ne doit pas être attirant ni plaisant. L'enfant hésite à montrer son hostilité, il se passe quelque chose dont elle n'est pas dupe mais elle s'abandonne avec confiance contre le corps de celle qui la porte — robe fleurie fraichement repassée qui contraste avec la blouse sombre et mal coupée de la plus jeune.  
Comme un sentiment d'urgence avant la catastrophe, la confiance de l'une, la peur de l'autre et l'enfant prise entre les deux.
Et d'autres enfants viennent encore.
Page 15 : Une seule photo subsiste sur cette page.
A Zvenigorod en 1925, une femme devant la cathédrale de la Dormition qui tient quelque chose dans ses bras qu'elle regarde avec la tête penchée. Si on agrandit l'image, on reconnaît un bébé emmailloté. 
A la page d'après, le bébé sort de ses langes. Beaucoup d'enfants sur les pages qui suivent, un peu plus d'annotations. Le début d'une histoire.
Page 16 : Un bébé entre deux mains, une femme dans un transat, deux photos arrachées à gauche, les deux photos conservées sont collées l'une chevauchant l'autre sans que le sens de ce chevauchement apparaisse clairement.
Page 17 : Une photo manquante, trois image d'un groupe de femmes pas très jeunes, devant une isba de rondin. La dernière tient un petit chien sur ses genoux. A gauche, le groupe d'enfants déjà vu page 2.



Des enfants bronzés, un peu sévères, à l'ombre d'une haie. La pose du garçon au premier plan m'apparaît tout à la fois décontractée (le mouvement des jambes) et tendue (le bras droit, le visage), il ressemble un peu au garçon à la coiffure ouzbèke des photos pages 7 et 23. Les mêmes enfants, presque dans la même pose, figuraient sur un cliché en page 2.
Le cliché est décollé, rien ne dit qu'il figurait à cet emplacement à l'origine.
Au dos de cette photo, "pour Genia en souvenir de Kolia", qui donne son adresse à Moscou, le 25 août 1935.
Du coup, la photo de la page 2 prend un autre sens. On peut imaginer que les deux garçons, les deux amis, ont posé chacun à leur tour avec les mêmes enfants (sauf le lecteur de la Pravda qui ne figure que sur celle-ci). L'un des deux garçons allongés est Kolia, l'autre est Genia. Ce pourrait être ici Kolia, Nicolaï Karpov de Lefortovo à Moscou, tandis que sur l'image de la page 17, ce serait Genia — Evgueni.
Page 19 (la page 18 est vide mais garde la trace des photos qui y étaient collées) : un groupe qui cligne des yeux en plein soleil, 1928 ou 29. Peut-être Genia au premier plan au centre, âgé de 6 ou 7 ans, avec ses yeux étirés en amande et son visage aigu.
Ensuite, deux pages surprenantes. C'est une autre sorte de vide : non plus de ces pages dont les photos ont été décollées mais, se faisant face, quatre vues de forêts, des espaces dépeuplés et solitaires.
Page 20 : deux paysages des environs de Moscou, à Svistukha, en 1929.
Page 21 : Ce sont évidemment les mêmes lieux. Il s'agit des deux seules pages, face à face, sans êtres humains.
Le nom du lieu est indiqué de la même écriture que sur toutes les autres pages, écriture appuyée et peu lisible, souvent tracée de biais au stylo bleu en marquant profondément la page cartonnée.
Et comme une accélération, à la suite de ces arbres, comme s'il s'était agi d'une pause, deux pages d'énigmes et d'effroi pour finir.
Page 22 : année 1936 ou 37 — le 6 est corrigé en 7. Une colonie d'enfants ? Les enfants de la photo de gauche ne ressemblent pas à d'autres enfants figurant dans cet album, la jeune femme n'est pas plus reconnaissable, la petite fille de droite a eu la tête rasée, elle est très maigre.

La petite photo en bas à droite, ce cliché dont on pourrait croire qu'il ne montre qu'une anodine scène de l'enfance rurale, parce qu'elle figure dans cet album soviétique, parce que nous sommes en 1936 (non, 1936 est raturé et il s'agit de 1937),  et parce qu'il s'agit de l'avant-dernière image de l'album, condense tout ce qu'il peut y avoir d'unheimlich dans cet ensemble de photos.
Quatre enfants, très jeunes, tête baissée et même, pour le plus âgé, corps tendu en recul, contemple avec ce qui semble au mieux de la stupeur, au pire de l'effroi, des poules et des poussins qui picorent. Derrière, une porte de grange s'ouvre sur une obscurité lacérée et tachée. Le visage des deux enfants à gauche, très bronzé et dans l'ombre, un peu flou, les cheveux rasés de la fillette, tout cela donne l'impression que les têtes sont couvertes d'un voile noir. La ferme de bois n'est sans doute pas celle d'un kolkhoze, le lieu est ancien et sent le bois de pin.
Cette photo m'évoque une scène du Miroir de Tarkovski, quand pendant la guerre la mère va mendier auprès d'une voisine et échanger ses boucles d'oreilles contre un coq qu'elle devra décapiter par la suite sous les yeux de son fils. A quoi pensent ces enfants figés dans leur surprise ? Au mystère de la poule et de l'œuf ? Aux œufs qu'on mange et à ceux qui éclosent ? Au miracle de la naissance des poussins ? A la beauté de l'oiseau vivant qu'on mangera plus tard, mort ?

Et puis on parvient à la dernière page.
Page 23 et dernière : Trois clichés ont été collés sur l'album, deux ont été arrachés, sur le troisième un visage est encré. Contrairement aux autres pages de l'album, ici l'inscription figure à l'encre violette et non au stylo bille.
C'est la même encre violette qui indiquait la date (la même date) sur la photo page 7, la même encre qui tache la photo de la page 2. La même encre qui efface un visage.
On retrouve, je crois, le garçon avec une petite calotte orientale qui figurait sur le cliché page 7 et qui pourrait être Genia  âgé de 13 ou 14 ans. La fille avec un béret blanc paraît plus jeune et menue que celle sur l'autre photo, sa sœur peut-être. De même, la femme âgée du cliché page 7 n'apparaît pas ici. Une forêt obscure, une voiture magnifique, un vieillard au visage grave qui tient un objet non identifiable dans sa main gauche ouverte. Des enfants souriant au photographe.
Un jeune garçon debout sur le marchepied qui penche la tête avec tendresse vers une femme qui se tient debout contre la voiture. Une femme sans visage, de l'encre violette pour effacer le visage aimé, la même encre que celle qui sert à noter la date. Peut-être un uniforme. La grande terreur au bout de l'album.
За гремучую доблесть грядущих веков,
За высокое племя людей, –
Я лишился и чаши на пире отцов,
И веселья, и чести своей.
Pour les siècles futurs et leur gloire de feu,
Pour cette insigne tribu humaine,
On a ôté ma coupe au festin des aïeux,
Volé ma joie et mon honneur même.
Мне на плечи кидается век-волкодав,
Но не волк я по крови своей:
Запихай меня лучше, как шапку, в рукав
Жаркой шубы сибирских степей...

C'est le siècle chien-loup qui sur moi s'est jeté,
Mais pas de sang de loup dans mes veines...
Enfouis-moi bien plutôt dans la manche fourrée,
Si chaude, des steppes sibériennes.
Чтоб не видеть ни труса, ни хлипкой грязцы,
Ни кровавых костей в колесе;
Чтоб сияли всю ночь голубые песцы
Мне в своей первобытной красе.

Pour ne pas voir les lâches, ni le chemin fangeux,
Ni la roue où sang et os se mêlent ;
Pour que toute la nuit brillent les renards bleus,
Tels qu'en leur beauté originelle.
Уведи меня в ночь, где течет Енисей
И сосна до звезды достает,
Потому что не волк я по крови своей
И меня только равный убьет.
Mène-moi où L'Ienisseï coule dans la nuit,
Où les grands pins touchent les étoiles,
Parce que par le sang aucun loup je ne suis
Et seul pourra me tuer mon égal.

Ossip Mandelstam, 17-28 mars 1931 - fin 1935 
(traduction Henri Abril)

dimanche 19 janvier 2020

Les sœurs

Est-ce une erreur ou un fait exprès, cette superposition d'images ?


Combien de petites filles sur cette image ? Combien de mains, combien d'yeux ouverts, combien d'yeux fermés ? Les pieds sur un tapis à pois et comme une balle de nacre prête à rouler dans la rue, elle nous regarde lèvres mordues et menton qui tremble.  Celle-ci aussi nous regarde et celle-la aussi, mais l'ainée a les yeux clos de celle qui sait qu'elle va s'effacer.

dimanche 12 janvier 2020

Le passé âpre


Âpre, c'est le seul mot qui me soit venu. Le passé âpre.
Ce passé âpre qui nous accompagne.

Ce jour là, je me trouvais dans un étrange sous-sol berlinois à fixer une vitrine. Derrière la vitre, des objets retrouvés dans les décombres d’un bombardement. Autour de moi, la pénombre de l’abri, le béton nu, les chiffres inscrits au pochoir sur le mur.  Derrière la vitre, ce qui reste d’une vie après les bombes — une chaussure, des gants, une paire de lunettes, les fragments d’une veste, un carnet. Et sur l’étagère de verre, comme le squelette translucide d’un poisson, un peigne. Un tout petit peigne, presque un peigne d’enfant. Un tout petit objet poignant.
Le temps que je reprenne mon souffle, le peigne devant moi si fragile, seule trace d’une vie brutalement effacée, j’ai entendu la voix à mes côtés expliquer que, dans cet abri, seuls les SS pouvaient trouver refuge, et j’ai fermé les yeux.
C’est vrai, les SS aussi avaient des peignes.

Comme les peignes, bien des photos ont longtemps été gardées à l’abri dans leur emballage de papier de soie. Et puis, avec le temps, le papier de soie disparaît et, avec le papier, la mémoire.


Un mois plus tôt, sur un marché aux puces quelque part en Dalmatie, j’avais trouvé cette photo d’un tout petit garçon debout sur une banquette aux côtés d’un superbe jouet, un autobus à impériale. Un petit garçon né un peu avant le siècle sans doute, non seulement charmant avec les rubans de son béret et son polo blanc, son visage sans sourire tourné vers sa maman debout à côté du photographe, sa main posée légèrement sur un jouet prêté peut-être juste le temps de la séance de pose, mais encore attendrissant par sa fragilité, l’éloignement dans le temps, et la certitude que cet enfant n’était plus aujourd’hui du monde des vivants.

Ce n’est que plus tard, la photo ressortie du fond de mon sac, que je me suis réveillée. J'avais voyagé dans ce monde âpre des Balkans, croisé les traces de tant de conflits, entendu les récits de tant de souffrances, d’abandon, de fuite et d’exil, traversé des territoires vidés de leurs populations, dépassé des arbres morts, et là — je me suis arrêtée sur cette image.

Large, haute, collée sur un carton épais. 1890 ? 1900 ? Un photographe de Split — l'atelier Zita. Un garçon né vers 1895 comme l'un de mes grands-pères — un de ces garçons qui seront les hommes du XXe siècle.
Que sont-ils devenus, ces hommes ? Qu'est-il devenu, l'enfant de Split en Croatie ? Engagé dans l'armée austro-hongroise, blessé sur l'Isonzo en 1916  ? Tué sur le Piave en 1918 ? Ancien combattant mutilé ? Émigré aux États-Unis entre les deux guerres ? Fusillé par les Italiens en 1941 ? Massacré par les Allemands en 1943 ? Partisan ? Planqué ? Membre des Oustachis participant aux pogromes ? Humilié ? Caché au fond d'une cave des mois durant ? Victime d'un pogrome ? Criminel de guerre ? Vieux sage ? Vieux fou ?

Qui pourrait le dire ? Comment savoir ?

В игольчатых чумных бокалах
Мы пьем наважденье причин,
Касаемся крючьями малых,
Как легкая смерть, величин.
 
И там, где сцепились бирюльки,
Ребенок молчанье хранит,
Большая вселенная в люльке
У маленькой вечности спит.
 
Ноябрь 1933
Nous buvons la hantise des causes
Dans le pétillement vénéneux de nos coupes
Et nous frôlons de nos crochets
Des infinis subtils comme une mort légère.

Mais où les jonchets s'entremèlent
L'enfant reste sans mots :
L'univers dort dans le berceau
D'une petite éternité.
Ossip Mandelstam, Huitains (Moscou, novembre 1933),
 traduction de Louis Martinez

D'autres visages me parviennent ce soir, tout droit de Saint-Pétersbourg.


D'abord, parce que les brocanteurs ramassent les photos par enveloppes entières, quand après la mort du dernier des descendants on jette tout à la rue, j'imagine trois frères, enclos dans la vieille enveloppe, enclos dans un album déchiré, enclos dans une boite dont la serrure ne ferme plus depuis longtemps.
Et puis, à mieux les étudier, j'en vient à penser que ces images ne montrent qu'une seule personne. Celui dont le dernier descendant vient de disparaître, qui sait.

 C'est le même léger pli à la lèvre supérieure, les mêmes sourcils droits comme dessinés au pinceau, l'oreille comme un coquillage et la joue  arrondie.

Oui, le même inconnu.

Mais quelque chose a changé quand l'inconnu a grandi. Il y a toujours le léger pli à la lèvre supérieure, les sourcils droits comme dessinés au pinceau, l'oreille comme un coquillage et la joue  arrondie.

Mais il y a cette bedaine, les joues arrondies se sont faites lourdes, les paupières pèsent sur les yeux. De l'enfant rêveur, du lycéen grave, que reste-t-il ? Un héritier, peut-être ? Prêt à rejoindre l'entreprise paternelle après avoir fait ses preuves dans ses études — un premier prix de version grecque ou, mieux, un second accessit en religion ? Sa famille enthousiaste en profite pour le faire poser dans son costume neuf, le premier, avec la pose nonchalante de l'homme revenu de tout et devant une vue d'on ne sait quelle mer de glace qui semble, par un étrange effet de perspective faussée, n'être qu'un modeste chemin creux entre de tristes monticules.

Que sont-ils devenus, ces hommes ? Qu'est-il devenu, l'enfant de Saint-Pétersbourg ? Engagé dans l'armée russe, blessé pendant l'offensive de Gornice-Tarnow en 1915  ? Déserteur en 1917 ? Ancien combattant mutilé ? Émigré à Berlin pendant la guerre civile ? Déporté aux Solovki comme ennemi de classe en 1931 ? Fusillé comme espion par le NKVD en 1937 ? Fusillé par les Allemands en 1941 ?  Affamé à Léningrad en 1942 ? Membre de la Tcheka dans les années 20 ? Humilié ? Tortionnaire ? Criminel ? Vieux sage ? Vieux fou ?

Qui pourrait le dire ? Comment savoir ?


Наливаются кровью аорты 
И звучит по рядам шепотком: 
Я рожден в девяносто четвертом 
Я рожден в девяносто втором 
И в кулак зажимая истертый 
Год рожденья с гурьбой и гуртом 
Я шепчу обескровленным ртом: 
Я рожден в ночь с второго на третье 
Января в девяносто одном 
Ненадежном году — и столетья 
Окружают меня огнем.
Les aortes battues de sang,
On se chuchote dans les rangs :
— Moi je suis de 94…
— Moi de 92…
Dans la cohue, le poing fermé
Sur un jour précaire et fripé
Je murmure de mes lèvres blanches :
— Je suis né dans la nuit du 2 au 3 janvier
De la suspecte année 91
Et les siècles qui m'encerclent
Me tiennent en prison de feu.
Ossip Mandelstam, Le soldat inconnu (fragment),
février - mars 1937, Voronèje (traduction de Louis Martinez)

dimanche 22 décembre 2019

Sous le saule

A Neuvy, été 1969, toute une famille sous le saule et mon père derrière l'appareil photo
А я росла в узорной тишине,
В прохладной детской молодого века.
И не был мил мне голос человека,
А голос ветра был понятен мне.
Я лопухи любила и крапиву,
Но больше всех серебряную иву.
И, благодарная, она жила
Со мной всю жизнь, плакучими ветвями
Бессонницу овеивала снами.
И — странно!— я ее пережила.
Там пень торчит, чужими голосами
Другие ивы что-то говорят
Под нашими, под теми небесами.
И я молчу... Как будто умер брат.
 J'ai grandi dans un silence à ramages
Dans ma chambre d'enfants fraîche d'un jeune siècle.
Et la voix des hommes me laissait insensible,
Mais la voix du vent, je la comprenais.
J'aimais la bardane et j'aimais l'ortie,
Mais plus que tout le saule argenté.
Et lui, reconnaissant, il a toujours vécu
A mes côtés, et de ses branches en pleurs,
Il éventait de rêves mes insomnies.
Et, chose étrange ! Je lui ai survécu.
Une souche se dresse là, et d'autres saules
Se parlent avec des voix qui me sont inconnues,
Sous ces cieux qui furent jadis les nôtres.
Et je me tais... Comme si était mort mon frère.

Anna Akhmatova, janvier 1940


La maison d'enfance est toujours là. Le jeune saule, lui, a grandi comme les enfants ont grandi, il a étalé toujours plus loin ses longues branches jusqu'à menacer les murs et les toits. L'arbre a été abattu, sa souche tuée l'été suivant — quand était-ce ? Il n'y en a plus trace depuis si longtemps.

Il ne reste rien de cette lumière verte qui jouait sur les murs de la salle à manger dans le soleil de la fin d'après-midi.
Rien de cette maison de feuilles où nous jouions.
Rien de cette haute cage à oiseaux.
Rien de sa coupole verte au-dessus de nos têtes.
Rien de ces lianes auxquelles nous nous balancions.
Rien du parfum de ces lames de feuilles.
Rien du bruit du vent le soir quand toute la masse argentée dansait dans le couchant.

Et le photographe n'est plus, mon petit frère non plus.

J'aimais la bardane et j'aimais l'ortie.

Poème traduit par Sophie Benech.

lundi 28 octobre 2019

A la recherche d'Adolf Guttmann (3) : mariages, mirages, guerre



Anna ?
Anna, un spectre traversant la maison endormie pour venir regarder une dernière fois ses enfants ?
Anna qui meurt dans sa loge à l'opéra de Johannesburg ?
Ce serait elle la femme d'Adolf Guttmann, le grand-père de ma grand-mère ?

Cet article fait suite à un premier, ici, et un second, ,
sans la lecture duquel il ne serait pas totalement compréhensible.


Ou Anna ?
Cette femme un peu forte, enserrée dans des vêtements de deuil trop étroits ? Anna qui regarde dans le vague?
Anna dure en affaire ? Anna qui réussit, qui possède fermes et magasins ?

C’est elle qu’Adolf Guttmann va épouser.

Ils se marient en 1885 au Cap : Anna, descendante de huguenots français, protestante née dans une famille de fermiers de la région du Cap en Afrique du Sud et Adolf, juif né à Kalisz en Pologne russe.

(1)
Épouser Anna, le mirage du bonheur ?

Bien entendu, il y a plusieurs Anna : celle que décrit la légende familiale, transmise par ma grand-mère et ses cousins, les enfants de Myra et de Madge ; et celles que dessinent les différents documents conservés dans les archives sud-africaines.



La première est une jeune fille qui s’échappe de la ferme familiale près du Cap pour rejoindre son bien-aimé, Adolf Guttmann. Elle découvre par la suite que ce n’est qu’un triste individu et demande le divorce pour protéger ses enfants, Madge, Myra et leur frère Adolf junior. Elle se remarie et meurt en 1896. 

Le souvenir transmis par Myra veut qu’elle soit morte à l’opéra et que, revêtu de sa robe de soirée, son spectre ait ouvert la chambre de l’enfant — Myra avait 12 ou 13 ans — et l’ait longuement regardée avant de refermer la porte.
C’est cette Anna là que je préfère.





La seconde est un personnage tout autre, une femme d’affaire qui possédait fermes, maisons et magasins à Pretoria, à Johannesburg et aux alentours, et les gérait avec habileté. Amie du maire de Johannesburg, parente lointaine du général Piet Joubert, elle dirigeait aussi elle-même sa vaste ferme de Buffelspoort.

Enfin, il y a une troisième Anna, une femme qui a dû engager de multiples procédures notamment contre Adolf Guttmann, son mari. Celle-là serait née en 1848 dans une ferme près du Cap, à Stellenboch, dont elle se serait enfuie très jeune pour épouser un maître d’école anglais de presque trente ans son aîné. Le maître d’école meurt et ce que devient sa veuve jusqu’à ce qu’elle rencontre Adolf Guttmann reste assez mystérieux.

Ensuite, c’est plus clair : Adolf et Anna, surnommée Annie, ont eu trois enfants (Madgalena en 1881, Salomina Franciska en 1883 et Adolf junior en 1884), avant de se marier en 1885. Alors que cette femme, en tant que veuve, était libre de se marier, elle s’était retrouvée avec trois enfants illégitimes dans une société aussi rigoriste que la société afrikaans de son temps : soit le couple qu’elle formait avec Adolf était si pauvre, si en marge de la société, que la mariage n’avait pas d’importance ; soit elle ne voulait pas épouser Adolf, simple marchand itinérant sans fortune ; soit elle ne voulait pas l’épouser parce qu’il était juif ; soit Adolf ne voulait pas l’épouser (colporteur à travers le pays, il ne la voyait que de temps à autre et la laissait le reste du temps se débrouiller comme elle pouvait) ; soit enfin,  Adolf ne pouvait pas l’épouser parce qu’il était déjà marié.

A dire vrai, cette dernière solution est la version « officielle » puisque le certificat de mariage de 1885 présente les époux l’un comme « commerçant » et « veuf » et l’autre comme « veuve », mais on peut s’interroger : Adolf serait déjà marié ? Et à qui ? D’ailleurs, lors de la procédure de divorce qu’Annie entamera en 1889, elle présentera un premier certificat de mariage daté de 1880 que le tribunal n’hésitera pas à rejeter comme faux.

Et de toute manière, même si Adolf n’avait pas été en position d’épouser la femme dont il avait eu trois enfants, tout cette histoire donne évidemment à Annie un statut un peu douteux. D’ailleurs, dit-on, le petit dernier de la famille, Adolf junior, serait plutôt le fils de Joseph Guttmann, cousin et associé d’Adolf, fils d’Isaac Guttmann de Sheffield.

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Épouser Bertha, le mirage de la richesse ?

De toute manière, quand en 1884 sa cousine Bertha Guttmann épouse le magnat Sammy Marks, la situation d’Adolf change et on peut penser qu’il régularise sa situation afin d’être à la hauteur de sa nouvelle parenté. Adolf et Annie se marient à la chapelle All Saints de la paroisse anglicane de Durbanville, au Cap. On peut imaginer qu’ils vont utiliser ce nouveau lien familial pour s’intégrer à la société que fréquentent les Marks, notamment celle du président Paul Kruger.

Bertha Guttmann, plus tard













Mais Bertha peut-elle fréquenter Anna Guttmann née Joubert ?

Bertha, fille de la bourgeoisie juive aisée de Sheffield se sent bien exilée dans sa vaste ferme près de Pretoria — non, pas si près, il faut deux heures pour franchir les 12 miles de bush. Elle était habituée à une vie aisée et urbaine, la voilà reléguée dans une « cage dorée » au fond d’une Afrique qu’elle ne veut pas connaître.
Son père, Tobias Guttmann, était en 1884 le président et le trésorier de la congrégation juive de Sheffield. Le judaïsme de Bertha Marks est celui, très sécularisé, des élites juives de l’Angleterre victorienne : lors de ses réceptions, on sert homard et écrevisses, les boucheries qui fournissent la maison ne sont en rien kasher et on célèbre largement Noël parallèlement aux grandes fêtes juives et aux bar-mitsvah des enfants. Les réceptions sont régulières, mais le reste du temps s’écoule souvent dans la plus grande solitude : il n’y a autour d’elle que les enfants et les domestiques.

Dame anglaise découvrant les domestiques africains en Afrique du Sud, double page d'illustré.  
The Chronicle, Londres, vers 1885. Sarah, la domestique noire, n'est pas précisément présentée sous un jour positif et la dame anglaise préfère rentrer au pays natal que d'affronter l'Afrique plus longtemps.
Elle tient son journal et échange de nombreuses lettres tant avec sa famille qu’avec son mari (qui ne lui répond pas ou lui reproche de perdre son temps à écrire, but of course being a woman you must be excused, lui écrit-il). Dire qu’elle n’est pas très heureuse est un euphémisme : son mari lui laisse peu de libertés, surveille ses dépenses, lui interdit le théâtre ou les bals, multiplie les reproches et lui fait beaucoup d’enfants — tout au plus admet-il que sa conversation soit une « amusing little thing ». Il organise chaque fin de semaine de grands diners où se retrouvent les notabilités économiques et politiques du pays, du président Kruger à Cecil Rhodes. Le reste du temps, elle se plaint de n’avoir personne à qui parler — car elle ne peut tout de même pas parler aux domestiques (qui pour la plupart viennent d’Angleterre et doivent accepter, écrit-elle, de travailler avec sous leurs ordres quelques serviteurs « slightly colored » — si les réticences de ces domestiques anglais étaient trop fortes, elle pouvait toutefois leur fournir un logement séparé). Dans sa nostalgie de l’Angleterre, elle remplace systématiquement dans son jardin les plantes indigènes par les rosiers, les bulbes à fleurs, les graines qu’elle commande chaque semaine aux pépiniéristes du Kent.

En somme, le seul moyen pour elle de supporter cet isolement est de voyager le plus souvent qu’elle le peut — et essentiellement en Europe.

Mais recevoir Adolf ? et Anna ?


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Ostracisme et respectabilité
Non, d’une part Sammy Marks a horreur des mariages mixtes et d’autre part, Bertha vient d’un monde victorien où toute femme un tant soit peu indépendante est suspecte de mauvaises mœurs — alors Anna et ses trois enfants nés hors mariage…  Et puis, Adolf lui-même ne met pas beaucoup de bonne volonté à mener une vie morale : il se sépare d’Annie dès la fin de 1886 pour aller se mettre en ménage avec une certaine Dorothy la Rouge, ce qui ne sonne pas non plus très respectable.

Enfin en 1889 il y a le scandale du suicide de Joseph Guttmann, le fils d’Isaac, le cousin d’Adolf et de Bertha — au moment même où Anna lance contre Adolf une procédure de divorce. Les deux hommes empruntent conjointement de l’argent à Annie pour ouvrir un hôtel à Klerksdorp, l’un des sites de la ruée vers l’or de 1886. Ce qui se passe ensuite est inconnu, les 1000 £ semblent avoir disparu et le cousin Joseph, après avoir rédigé un testament en faveur d’Annie et d’Adolf junior, se brûle la cervelle. Le testament apparaît suffisamment scandaleux pour qu’Isaac Guttmann écrive de Sheffield aux autorités sud-africaines puis au Président Kruger lui-même afin de le faire casser.

Bertha Marks née Guttmann ne pouvait évidemment pas fréquenter une femme dont les preuves d’adultère pouvaient sembler si évidentes et la toucher de si près. Dans ce monde de fortunes vite bâties et peut-être aussi vite perdues, on trouve bien des femmes que la bonne société ostracise : un autre juif originaire de Russie mais qui a grandi à Whitechapel, Barney Barnato (né Barnet Isaacs), a commencé dans le music-hall comme magicien, boxeur, chansonnier avant de bénéficier lui aussi de l’argent facile des mines de Kimberley et de devenir gouverneur de la De Beers. Mais sa femme, Fanny, était la fille d’un « Cape colored », d’origine tant européenne qu’africaine ou malaise et, quand il l’a connue, elle travaillait comme barmaid dans un hôtel de Kimberley. Et tous ses dons aux œuvres caritatives juives, l’aide aux pauvres immigrants de Russie, la construction de la synagogue de Kimberley, rien de tout cela n’a pu le faire recevoir dans la bonne société de Pretoria.

Cependant, Annie ne semble pas avoir eu besoin du legs empoisonné de Joseph Guttmann car au contraire d’Adolf, c’est elle qui va s’enrichir — de fait, après son troisième mariage, avec un Italien cette fois, le testament qu’elle rédige au cours d'un voyage à Gênes montre qu’elle possède une large fortune constituées de nombreuses propriétés. Le point central de ce testament est qu'elle interdit tout contact de ses enfants avec les Guttmann, quels qu'ils soient — Adolf, Joseph, Bertha, tous !

L’appartenance religieuse des enfants reste sujette à question. Ils avaient été baptisés à l’Église réformée hollandaise et Annie niera par la suite l’allégation selon laquelle ils seraient élevés dans la foi catholique (elle a épousé un catholique italien), mais les filles ont bien été éduquées au Couvent de Notre-Dame de Lorette — soit parce que leur mère s’est remariée avec un catholique, soit parce que les écoles publiques liées à l’Église réformée Sud-Africaine et fermées aux uitlanders récemment immigrés refusaient les enfants juifs.
Tous baptisés qu’ils aient pu être, les enfants Guttmann restent de toute manière associés au judaïsme de leur père : ainsi, quand le petit-fils du président Kruger, Frikkie Eloff, malade, présenta Madge à son grand-père, Kruger l’examina « attentivement pour voir si elle avait l’air juive », avant d’assurer que « si c’était là la juive que Frikkie allait voir si souvent, il allait guérir rapidement ». Et Frikkie put épouser Madge.

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Et la guerre vient se mêler à notre histoire

Et Adolf ? Qu'est-il devenu, pendant ce temps ?

Carte de l’Afrique australe avec le Matabeleland (Matebele Reich sur cette carte allemande de Stieler et Petermann en 1880) et ses mines d’or tout au nord du Transvaal. Johannesburg n’existe pas encore, la ferme d’Anna Guttmann Joubert où ont grandi les enfants se situait à l’ouest de Pretoria vers Rustenburg.
Séparé de sa femme, Adolf va peut-être reprendre la vie itinérante du chercheur de fortune. Il y a largement à faire dans le pays du diamant, à la fin des années 1880. Le tout, c'est de trouver une opportunité.

South Africa and the Boer-British War, J. Castell Hopkins and Murat Halstead, Londres, 1900

Il finit par s'en aller en 1890 à la conquête du Matabeleland, à la suite de la Pioneer Column de Cecil Rhodes. C'est comme un mirage supplémentaire, après les rêves de riches mariages, de fortunes commerciales, de parentèle prestigieuse — devenir un héros colonial.

The Graphic, hebdomadaire illustré, Londres, 1893

Mais les guerres de conquêtes ne réussirent sans doute pas davantage à faire d'Adolf Guttmann un grand homme. Le Matabeleland… Rien ne dit qu’il ait fait fortune, cette fois-ci — nous savons seulement qu’il a attrapé la fièvre et qu’il est resté malade des mois durant.
Cecil Rhodes, caricaturé en "colosse de Rhodes" dans l'hebdomadaire satique Punch en 1892, lorsqu'il annonça la construction d'une ligne de télégraphe qui irait du Caire jusqu'au Cap. Rhodes est le meilleur représentant de l'expansionnisme colonial britannique et l'un des responsables de la seconde guerre des Boers.
D'autres ont combattu, certains ont vendu des armes aux uns comme aux autres, de lui rien ne ressort. Tout au plus pouvons-nous remarquer que s'il suit la route du Matabeleland, c'est avec les Anglais. Dans le conflit qui approche entre les Britanniques et les Boers (les Afrikaners descendants des Hollandais, principalement agriculteurs et éleveurs), Adolf est semble ici figurer dans le camp des premiers — comme ses cousins de Sheffield bien entendu. Mais tout est plus compliqué : sa femme, Anna, descendait d'une longue lignée de boers issus de huguenots français, d'Allemands et de Hollandais. Cependant, Anna a quitté la ferme où elle est née et le monde rural traditionnel des Boers pour faire fortune en ville au milieu notamment de migrants venus d'Angleterre. Sammy Marx profite des opportunités d'un pays neuf au sein de la république du Transvaal, entre affairistes anglais et afrikaners.

South Africa and the Boer-British War, J. Castell Hopkins and Murat Halstead, Londres, 1900
En tout cas, Adolf n’était pas en mesure de venir à Pretoria se défendre lors du divorce, ni de subvenir à l’entretien de ses enfants par la suite. Anna lui interdit de les voir et d’ailleurs, quand il se présentera au domaine en 1896, après la mort de leur mère, les filles — ou seulement Madge ? — chasseront leur père à coups de cravache. Débarrassés de leur père, orphelins de leur mère, les enfants Guttmann vont se rapprocher de la famille du président Kruger à partir du mariage de Madge, Eloff devenant le tuteur de Myra et de son frère.

Et en 1899, la Seconde guerre de Boers commence. Pour Myra, pour de nombreuses raisons, ce fut le tournant de sa vie.
Les Anglais pratiquent la politique de la terre brûlée et incendient les fermes afin de repousser les populations rurales d'apporter leur soutien à l'armée boer.
C'est le moment où elle perd la maison de son enfance, son frère, ses repères familiers, son pays enfin avec l'exil vers l'Europe. Le moment où elle se marie, où elle part vivre dans un autre monde, où elle change de langue et de foi. Comme elle n'est pas une fille de la campagne, elle n'est pas de celles qui seront enfermées dans des camps comme ceux ci-dessous.
Adolescente, quelle que soit la situation de son père, elle appartient pour sa part à la bonne société de Pretoria et dans cette société, une jeune fille prise dans la guerre ne peut que devenir infirmière.

Un hôpital de campagne tenu par des médecins russes qui ont rejoint le camp boer comme de nombreux intervenants étrangers, français, allemands, italiens comme le futur époux de Myra. De leur côté, les troupes britanniques étaient appuyées par des soldats australiens et néo-zélandais.


Il reste cette série de photos, Madge et Myra, avec ou sans les enfants, avec ou sans Miss Flanaghan, la nurse des enfants Eloff, ces photos prises par Nadar à Marseille où les filles débarquent à la fin de l'année 1900 et qui, diffusées dans la presse européenne, vont servir à la campagne de sensibilisation à la cause boer. Le président Kruger et sa famille sont partis pour l'Europe en 1900 dans l'idée de trouver de nouveaux alliés — dans l'idée d'entrainer l'Allemagne dans un conflit contre la Grande-Bretagne. Si le Kaiser ne répondra pas à cette demande  — la guerre attendra encore quelques années —, la tournée en Europe sera le révélateur de l'engouement de la population de nombreux pays pour la cause des Boers.


Adolf junior, quant à lui, engagé dans la guerre des Boers comme bien d’autres enfants, membre de l'un des derniers commandos boers alors que la guerre est perdue, il est mort en septembre 1901 — peut-être en sautant sur une mine. Mais du petit cavalier monté sur un âne dont se souvenait Myra, aucune image n’a subsisté.

Dans ce reportage pour la revue hongroise Vasàrnapi Ùjsàg, le 30 décembre 1900, des enfants soldats apparaissent au milieu d'autres combattants boers. On peut imaginer que l'un de ces jeunes pourrait être Adolf Junior qui avait une quinzaine d'années à ce moment.
De nombreux enfants furent faits prisonniers par les Anglais sur le champ de bataille. 6000 prisonniers de guerre furent déportés dans l'île de Sainte Hélène.
Mais beaucoup d'enfants boers furent regroupés dans des camps de concentration comme, ici, celui de Nylstroom où sont morts de malnutrition 544 femmes et enfants entre 1900 et 1902.
Ces camps se présentaient comme des villages de tentes, chaque tente regroupant une famille. Ici, ces enfants sont accompagnés d'une femme noire sans qu'aucune information ne vienne indiquer ni son statut ni la situation de ces enfants (camp de Nylstroom vers 1900).

Et Adolf, leur père, Adolf Guttmann, le grand-père de ma grand-mère ?
Il s’est fondu dans la foule et il a disparu.

Adolf Guttmann, ruiné et malade, a été recueilli par sa fille Madge Eloff après la Première guerre mondiale. Des vingt ans qui précédaient, nul ne sait quelle vie fut la sienne. Il est mort en 1922 à Pretoria. Gravure d'après Frank Dadd (1851-1929), The Graphic, 1899.