samedi 19 avril 2014

Images brûlées

Ce sont des photogrammes, quelques images 35 mm, une, deux, trois parfois, rescapées d'un film. Rien à voir avec ces icônes effacées par l'affection de ceux qui les ont embrassées, caressées, essuyées et dont les visages ont disparu. Rien à voir avec ces daguerréotypes griffés, tachés, usés par le temps. Si ces images sont déformées et brûlées, ce n'est que par processus chimique.

Aucune émotion ne s'en dégage.
Aucun à-côté.
Aucune vie propre ne les accompagne.
Personne ne les a aimées, touchées, regardées, serrées dans un tiroir ou une boite à souvenirs. Personne ne s'est abîmé les yeux à pleurer en les détaillant.
Jetées après usage, oubliées après une projection dans une salle de province dans ces premiers temps du cinéma, vite dépassées par un nouveau programme, un nouveau film, de nouvelles vedettes.

Elles ont acquis avec le temps, le temps de leur disparition au fond d'une boite métallique, le temps de leur redécouverte des décennies plus tard, une vie autre. Nul ne se soucie plus du titre du film, de son auteur, des acteurs — ici des tours de magie, là une pièce historique en costumes, quelques images d'actualité tournées au fin fond de l'Uttar Pradesh, un cavalier essoufflé, un justicier aveugle et tous ces récits tirés de l'histoire biblique, ces filles de Jethro et ces jugements de Salomon.
Elles sont devenues elles-mêmes : des images emplies de rêves enflammés, marquées par le sceau d'esprits familiers — les fantômes des cabines de projection, enfin libres de déployer leurs talents et bien décidés à changer des historiettes d'un autre temps en contes crépusculaires.

Contes où les planchers s'effondrent sous la pression des flammes, contes dont les acteurs se consument au milieu de décors fondus.
Contes où la patronne à son rouet s'évanouit sous les yeux de sa bonne, emportée par une tempête de feu.
Contes où les tempêtes de feu bouleversent le champ des couleurs.
Contes où les enfants restent seuls dans l'obscurité tandis que les adultes fuient le désastre.
Contes dont ne restent que squelettes et statues de sel.

Ou un œuf, géant sagement assis, prêt à dévorer l'homme qui appelle en vain au secours.




Tous ces films ont été tournés entre 1897 et 1915 sur des pellicules au nitrate hautement inflammables — pellicules qui ne furent définitivement abandonnées qu'en 1951.  Mais ici, il ne s'agit pas d'images incendiées au sens propre : quand les films brûlaient, il était impossible de les éteindre même en les plongeant sous l'eau puisque la combustion, parfois même spontanée, des nitrates produit de l'oxygène et n'a donc pas besoin d'air pour se poursuivre tout en dégageant de fortes fumées — ce qui explique les terribles incendies de salles de cinéma, très meurtriers, tout au long de la première moitié du XXe siècle.
 
 
 





Mais la nitrocellulose a également la particularité de se dégrader par dépolymérisation en libérant l'acide nitrique ce qui catalyse la décomposition en matière inflammable. L'image argentée subit d'abord une décoloration qui la rend brunâtre et flétrie, puis l'émulsion devient gluante et se boursoufle. Au-delà, sans intervention, le film se désagrège soit en une masse blanchâtre cristallisée s'il est conservé dans une boite en pastique, ou s'il est dans une boite métallique, il se transforme en une poudre brune inflammable.


Tous les photogrammes présentés proviennent de la collection de l'historien du cinéma Davide Turconi (1911 - 2005), qui rassemble principalement des fragments de films collectés en Suisse par Joseph Cove. Ces fragments, dont les plus tardifs remontent à 1944, sont au nombre de 23 491 et sont aujourd'hui conservés à la fondation Georges Eastman à Rochester (N.Y.) tandis que la collection est accessible sur internet grâce au soutien des Giornate del Cinema Muto et de la Cineteca del Friuli : http://www.cinetecadelfriuli.org/progettoturconi/#Eng.
Cette collection, je l'ai découverte sur le superbe site de collectionneur d'images, 50 watts.

lundi 14 avril 2014

Friches ferroviaires

Une voie ferrée abandonnée.
Autrefois, on  y voyageait dans un petit autorail rouge et jaune. Plus tard dans un autorail bleu. On l'entendait tous les soirs depuis le jardin, d'abord les deux tons de la sirène, puis le claquement des roues métalliques sur les rails et ensuite seulement, on le voyait apparaître, sortir du bois Mirey comme un petit ver de couleur sur le fond vert des prés.
Souvent, on s'était dit qu'un jour on le prendrait jusqu'au bout de la ligne, pour voir à quoi ressemblaient les gares — même si on savait qu'elles étaient toutes identiques jusqu'à Troyes.
Et puis, trop tard, la ligne a fermé.

 













Certains tronçons ont été démontés, d'autres sont impraticables et des arbres poussent entre les rails. Là, on entend des nuées d'oiseaux, le taillis bouge quand on tente d'y pénétrer et on sait que les animaux qui s'y terrent vous suivent des yeux. Quand il n'y a pas d'arbres, ce sont des buissons, des ronces, des joncs, du genêt.





Une fois, j'y ai croisé un putois.

On y trouve aussi des débris, des cendres, de la mousse, des lichens, des journaux décomposés en pâte blanche. De vieux sièges de voiture comme des squelettes d'amours défuntes.



Les rails vont vers l'Est. Ou vers l'Ouest.
Les panneaux de signalisation sont toujours intacts, prêts à reprendre du service.


Le ballast brille toujours de différents tons de bruns et de gris cristallins, il roule et crisse sous les pieds. Entre les galets, on trouve de petits cailloux de couleur, des brindilles sèches, des coquilles d'escargot blanchies par l'hiver.

 
Dans les petites gares, ils se séparent en deux voies, puis se referment sur une seule. Les aiguillages fonctionnent encore.









Parfois, on arrive à une usine à l'abandon, à un silo. La voix résonne dans la structure vide, les oiseaux s'envolent qui picoraient le reste du grain de l'an dernier. On quitte le brun, on quitte le scintillement du minéral, on quitte la lumière diffuse du végétal au printemps, ce sont les couleurs crues des matières industrielles.
On quitte une géométrie pour une autre.













Ailleurs, le reste d'un hangar désossé s'étale le long de la voie, des pans de béton lépreux, un conteneur oublié comme une barge le long d'un canal asséché.