mercredi 14 janvier 2015

Quelques talismans (1)

Juan Sanchez Cotàn (1560 – 1627), Cardes et carottes, Grenade, Museo de Bellas Artes

Tout fait peur la nuit. Le noir fait peur, et la lumière aussi fait peur quand on ne sait pas d’où elle vient. Ni qui vient derrière la lumière. Et qui vient dans l’obscurité. Les ombres grandissent et se déforment, les objets deviennent vivants, la peau s’écaille, les écailles s’étirent comment des doigts, le végétal se fait animal. Ou pire, humain.
On entend des bruits, des souffles, des geignements, et l’aigu d’un moustique, et le craquement des lattes du parquet, et la fenêtre qui bat dans le courant d’air, et la porte qu’on ouvre là-bas, et des pas dans la cour, et des pas dans l’escalier, et chaque bruit résonne, et il y a cette douleur au coin de la tempe, et une autre douleur au creux de l’aine, et l’attente sous les draps. Viendra-t-il ? Viendront-ils encore ?

Les hommes se tournent et se retournent entre leurs draps sans trouver le sommeil.
S’ils dorment, c’est pour que le cauchemar les réveille, ce cauchemar-là qui les poursuit depuis l’enfance.

E. Muybridge, Going to bed, 1887

On soulève les draps, on entre dans son lit, on éteint la lumière, on ferme les yeux, on attend.
On pense.
On se rappelle des choses.

Eli Lotar, Abattoirs, 1929.
Eli Lotar, Abattoirs, 1929.
Eli Lotar, Abattoirs, 1929.

Francis Marshall, Mauricette à l'école

Chris Marker, photogramme de La Jetée.


S’envelopper dans ses draps.
S’envelopper de tissus.
Faire des nœuds. Fixer des cordons.
Se protéger du mal qui guette.
Se nouer dans sa propre peau pour empêcher son corps de se dissoudre.

Une femme relève le rideau d’entrée d’une chambre surmonté d’amulettes. Décembre 2012, Foua (Guinée).

Survivre — guerriers

Et le jour aussi, lutter contre la peur. Se nouer dans des cordons de protection, enrouler le lacet des amulettes autour de ses bras, de son cou, de sa poitrine, porter des talismans à même la peau, inscrits sur la toile de ses vêtements, y tracer des formules magiques, laisser l’encre déteindre sur soi dans la sueur du sommeil ou de la lutte.





A Dakar, aujourd’hui, quand on craint un malheur, quand la vie est difficile, quand les rêves sont inaccessibles et qu’il faut aider le destin, on va consulter ceux qui savent. Parmi les solutions que ceux-ci leur proposent figurent la confection de talismans à écriture dont l’origine ne se trouve pas en Afrique mais dans le monde musulman : les modèles les plus répan­dus remontent à al-Bûnî au XIIIe siècle. Ce sont donc un peu les mêmes talismans qu’on traçait déjà au Moyen Âge en Perse, au Maroc ou au Mali et les mêmes chemises qu’on portait dans les cours ottomanes.

Tracés sur une feuille de papier, les talismans sont confiés à un cordonnier qui les coud dans diverses sortes d’amulettes. Parfois, les talismans sont tracés sur une chemise et le client, souvent incapable de lire l’arabe, ne voit de cette écriture que la part magique et n’en comprend pas le sens : l’écriture comme pur signe.

Ces tuniques dakaroises résonnent comme l’écho des merveilleuses chemises talismaniques ottomanes exposées à Topkapi, chemises de princes, chemises de sultans, chemises de dignitaires tout autant soumis à la peur de leur destin que les lutteurs de rue et les faiseurs d’élections aujourd’hui à Dakar.
L’usage d’une amulette est personnel et sa durée de vie variable. S’il lui est attribué une efficacité, elle sera précieusement conservée, transmise à des héritiers ou des amis, mais souvent disparaîtra avec son possesseur. Si l’amulette est devenue inefficace du fait d’un contact avec des choses impures, ou si elle déçoit les attentes, elle peut être détruite, enterrée, ou simplement mise au rebut. Une tu­nique coûteuse portée pour remporter des élections ou un match est abandonnée après la défaite. Ces objets magiques, jetés après usage, constituent la collection d’Alain Epelboin qu’il réunit depuis 30 ans auprès de récupérateurs de la décharge à ordures de Dakar.












Photos tirées du catalogue de l’exposition Un art secret, les écritures talismaniques de l’Afrique de l’ouest, Alain Epelboin, Constant Hamès, Johana Larco, Laurent et Jean Louis Durand, Publications de l’Institut du Monde arabe, avril 2013
La réalisation des tuniques de princes, portées pour se parer contre les risques en tous genres, maladie, envoûtement, blessure de guerre, obéissait à des règles bien plus savantes que celle de ces chemises retrouvées aujourd’hui dans les décharges africaines et qui n’en sont qu’une humble réplique. Pour être portées à même la peau, elles étaient cousues dans un tissu fin et dessinées avec des pigments spéciaux. Parfois, pour se garder des maladies, les dignitaires ottomans et leurs enfants enfilaient des tuniques taillées dans les reliques des tentures intérieures de la Kaaba ou du mausolée du prophète Muhammad à Médine.

Quand il s’agissait d’un prince héritier, ces chemises étaient brodées durant son enfance ou son adolescence et lui étaient remises lorsqu'il devenait Sultan. On faisait alors appel aux oniromanciens, astrologues et numérologues afin de choisir les citations du Coran, les prières, convocation des esprits, formules talismaniques et figures géométriques, en rond, carré, pyramide, rectangle, ellipse, arc, ayant chacune leur propre valeur numérique, qui allaient orner les chemises du prince. La coupe elle-même, le nombre de pièces de tissus assemblées notamment étaient importants. Le savoir autour de ce chiffrage magique du vêtement participait d’une mystique lettriste gnostique, celle développée en Iran au XIVe siècle par la doctrine de la hurûfiya.






La chemise du prince Cem pourrait sans doute prouver l’efficacité toute relative du talisman puisque le prince Cem n’est jamais devenu sultan mais a vraisemblablement été empoisonné loin de chez lui.




Cependant, le col de la chemise, encore cousu, n'ayant semble-t-il jamais été ouvert et donc la chemise jamais portée, Cem privé de cette protection pouvait bien succomber au poison.

Survivre encore — femmes

Les mondes, les époques, les croyances peuvent être différents mais la pensée magique reste du même ordre : porter certains mots à même la peau, s’envelopper dans les messages qu’on a brodés permet de continuer à vivre malgré la peur qu’on en a. Simplement, ces objets deviennent plus intensément privés encore, aucun intermédiaire n’intervient plus et c’est le — non, la destinataire même du talisman qui devient la créatrice.
La voilà qui se charge de coudre, de broder et d’écrire ses pensées sur ces fragments de draps que les femmes avaient toujours en main au xixe siècle, sur cet ouvrage qui les suivait partout et qui dès l’enfance faisait partie de l’habitus féminin.

De ces mornes travaux subsistent tant d’exemplaires d’alphabets, de phrases pieuses et de vœux monotones en petits points serrés de soie rouge où l’écriture n’est même plus dessin, même plus décor, où les phrases sont désertées de tout sens pour ne conserver que la forme de signes vides. Or, même ces écrits qui n’en sont pas peuvent brutalement prendre une voix. Se faire langage.

Ce sont des servantes, des pauvres, des folles, rivées aux chiffons qu’elles gardent dans la poche de leur tablier et qu’elles brodent de paroles parce que la broderie est la seule langue qui ne leur soit pas interdite.
Chiffon qui reste chiffon, chiffon qui devient robe, chiffons qui deviennent veste. Messages interrompus. Vêtements brodés qui permettent de porter ses propres mots à même la peau.

« Oui, Madame ».
Quand on l’appelle, elle répond.
« Non, Madame, pas encore ».
L’horloge tictaque dans la pénombre de la pièce. Dehors il pleut.

La veste d'Agnès Richter






Quand on l’appelle, elle répond.
Sinon, elle ne parle pas, elle ne chante pas.
Dans le désert obscur de la cuisine, elle brode sans lever les yeux.
L’horloge tictaque dans la pénombre.
Elle brode les yeux baissés, en retenant son souffle. Elle évite de croiser le regard du chou pendu au-dessus de l’évier.

Juan Sanchez Cotàn (1560 – 1627), Chou, melon et concombre (vers 1602), San Diego, San Diego Museum of Arts.

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