jeudi 13 février 2020

Ce siècle-loup — exploration d'un album soviétique


C'est un album de photos à la couverture gris vert. Un de ces albums comme on en trouve dans les sous-sols des librairies d'occasions, les arrières-boutiques des brocantes, les cartons des morts, souvenirs d'un siècle défunt, d'un pays à l'autre, d'une ville à l'autre — cette fois-ci encore, un album moscovite.
Un album de famille, à première vue.
Une famille dans le siècle loup, ce siècle qui s'est jeté sur ses enfants pour mieux les dévorer, de la Carélie au Ienisseï. 
Page 1 : 1933. Rien ne le prouve, rien, mais j'imagine que l'homme qui tient contre lui ses deux enfants est celui qui a rassemblé et collé les photos de cet ensemble : le regard dirigé vers nous à l'ouverture de cet album comme pour nous inviter à suivre sa famille, de génération en génération. Avant que l'album se vide des deux tiers de ses photos.
En le feuilletant, on découvre des pages presque vides. J'ai moi-même quelque part un album de famille dans un état similaire : les photos en ont été décollées pour être classées ailleurs — ou juste pour tenter d'effacer des souvenirs cruels.
Peut-être en est-il de même ici et qu'avant de jeter l'album quelqu'un a pris soin de décoller les photos qui lui plaisaient le plus, celles qu'il voulait conserver, dont le souvenir lui tenait à cœur — ou au contraire celles qui lui rappelaient les pires moments de son existence.
Peut-être est-ce autre chose encore, un album dilapidé où, d'année en année, chacun a pioché pour prendre les images qui comptaient — et ne demeurent que celles dont personne ne voulait.
Et qui sait, peut-être est-ce non seulement un album dilapidé où chacun a pioché pour prendre les images qui comptaient mais aussi un album expurgé dont, au fur et à mesure des phases de terreur, on faisait disparaître les photos compromettantes.
Page 2 : 1933 - 1935. Ce sont des images de colonies de vacances, la première à la colonie "Dynamo" en 1933.Le cliché en bas à gauche correspond à un autre pris à la suite et collé sur la page 17 de l'album où deux des enfants ont changé de position (sur cette seconde photo, le petit garçon à gauche qui lit la Pravda aura disparu).
Les deux photos à droite ont été découpées dans des portraits de groupe pour ne garder que la figure d'un garçon blond d'une dizaine d'années.
Si l'on reconnaît quelques visages de page en page, l'impression d'ensemble est le désordre — le vide aussi, bien entendu. Ce serait un album de famille mais il est difficile de repérer des ressemblances ou de voir vieillir des individus d'année en année. Certaines photos sont visiblement anciennes mais non datées, d'autres le sont mais aucune chronologie n'est vraiment respectée : un voyage avant la Première guerre mondiale et la révolution de 1917, des enfants en vacances dans les années 20, des visages de la fin du XIXe siècle, des familles dans les années 30. L'album s'arrête brutalement en 1937, l'année de la grande terreur stalinienne.
Page 3 : Sur la route militaire géorgienne, en un point que je crois reconnaître au-delà de Kazbegi en allant vers les gorges de Darial. Est-ce la fin du XIXe, le début du XXe ?
Au milieu du groupe, une femme au visage masqué d'un voile blanc. Assise à droite, l'une des femmes pourrait être une infirmière. Première guerre mondiale ?

Ensuite viennent deux pages elliptiques, on ne sait que voir, qui voir — et s'il y avait à l'origine, comme on peut le supposer, un ordre logique aux photos, ce qui a survécu ne suffit pas à comprendre quel pouvait en être le thème.
Page 4 : vers 1900 ?

Page 5 : deux clichés pas très nets sous un ectoplasme de colle blanche. Les photos ont été redécoupées, on n'en voit pas vraiment ni le décor ni les figurants. Une femme, deux jeunes filles, un jeune homme peut-être en uniforme, des tableaux au mur. Il est difficile de les dater — années 10 ? années 20 ? avant ou après la révolution ?
Après, on fait un saut dans le temps — le costume, les coiffures, la qualité même du tirage indique que des années ont passé. Les deux clichés qui suivent ont sans doute été pris en studio, par des professionnels, mais il n'y figure aucune indication permettant de les identifier.
Page 6 : un couple, années 1910 ou plus tard ? Après la révolution ? On ne les retrouve pas ailleurs dans l'album — à moins que ce ne soit la femme bien plus âgée sur la page suivante, en mai 1936. Et lui, dans ce cas, pourrait être le vieillard de la dernière photo de l'album, toujours en mai 1936 —avec vingt ou trente ans de plus ? En fait, rien n'indique même que ces deux personnes forment un couple ni qu'ils aient été photographiés à la même époque.
Page 7 : Première apparition du garçon portant une calotte ouzbèke. Il accompagne une femme âgée et une toute jeune fille. On retrouvera ce garçon sur la dernière photo de l'album avec une autre fille, plus jeune, elle aussi coiffée d'un béret.
La photo date de mai 1936
Des années 1930, l'album revient aux années d'avant la révolution. Quatre pages, cinq photos évidemment anciennes qu'il est possible de dater approximativement à partir de plusieurs indices — les manches bouffantes et le col montant des années 1900 par exemple.
Sur la page 8, un sobre portrait de femme avec, imprimé en relief, le nom du studio de photographe. Frances Champneys Burnham, 421 Brixton Road à Londres était active dans les années 1880.
La page 9 est vide — une large tache de colle au centre.
Page 10 : Deux jeunes filles et un chaton, vers 1900 ?
Page 11 : Deux images d'un voyage à Venise
Deux femmes devant la basilique Saint-Marc, à droite on aperçoit la loggetta del Sansovino qui forme la base du campanile : la photo est donc soit antérieure à la chute de la tour en 1902, soit postérieure à sa reconstruction en 1912. Je pencherais plutôt pour 1912.
Les deux femmes vues sur la place peut-être, et le reste de leur groupe — un officier à droite ? — photographiés au coin du feu. La photo a sans doute été prise dans leur hôtel vénitien comme en témoignent les diverses vues de la basilique Saint-Marc accrochées au mur.
Page 12 : Un chien de chasse, deux femmes, un paysage méridional. L'époque semble voisine de celle des photos vénitiennes  ou de la femme en manteau noir sur la page du "couple" mais il n'est pas sûr qu'il s'agisse des mêmes personnes.
Après, l'album tourne le dos au passé, c'est le présent de celui ou de celle qui le construit qui va dominer : les enfants naissent et grandissent, les adultes vieillissent, il n'est plus question de photos de studios, ceux qui possèdent une caméra fixent des instants de la vie de leur famille.
Page 13 : Une famille, de très jeunes enfants seuls ou avec leurs grands-parents, 1925. Le même bébé sur un tirage différent, avec sa mère ? Ce pourrait être les mêmes enfants que ceux de la page 19 — mais pas les mêmes adultes.
Le petit garçon en haut à droite est peut-être celui dont nous verrons qu'il s'appelait Evgueni. En 1925, il peut avoir 2 ou 3 ans — en 1935, il en aura 12 ou 13.
Et là, une page énigmatique. Aucun de ceux qui y figurent n'apparaît sur une autre page. La photo centrale est l'une des plus grandes et des plus nettes de l'album.
Page 14 : En bas à gauche, sur un petit cliché sépia si vif qu'il paraît en couleur, un homme qui écoute, les mains croisées. Il est dans un fauteuil, le dos à un mur orné de tableaux. Une tache blanche donne l'impression d'un projecteur allumé derrière lui, comme s'il était dans un théâtre — mais ce n'est qu'une tache. Il est bien habillé, il porte une cravate, je dirais une allure d'intellectuel plutôt que bourgeoise. Devant lui, le vide nous invite à imaginer ce qu'il écoute — une conférence ?
Au centre en bas, une petite photo mal cadrée, un peu effacée mais encore lisible : au premier plan, une large table brillante. Derrière, autour d'une table couverte d'une nappe, trois personnes qui discutent, l'une de face, l'autre de profil (à droite), le dernier de dos dans un fauteuil. Une large pièce avec de grandes fenêtres avec le double vitrage de l'hiver. Un bureau ? Un institut ? La salle d'un congrès ?
Et puis ce trio tragique.
Je ne comprends pas ce qui se passe sur cette image. Une photo qui fut pliée, à un moment. Puis dépliée et collée. Les deux femmes sont serrées l'une contre l'autre sans pour autant sembler en contact. Elles pourraient être la mère et la grand-mère de l'enfant, celle-ci est sur les genoux de la femme la plus âgée, qui nous fait face, mais c'est l'autre femme qui l'enserre d'une main ferme. Une femme nous regarde de ses yeux clairs, l'autre fixe quelque chose, ou quelqu'un, hors-champ, hors de nous, que l'enfant regarde également. Ce que regarde la mère, belle et étrange tout autant, une tache sur la cornée de l'œil gauche, ne doit pas être attirant ni plaisant. L'enfant hésite à montrer son hostilité, il se passe quelque chose dont elle n'est pas dupe mais elle s'abandonne avec confiance contre le corps de celle qui la porte — robe fleurie fraichement repassée qui contraste avec la blouse sombre et mal coupée de la plus jeune.  
Comme un sentiment d'urgence avant la catastrophe, la confiance de l'une, la peur de l'autre et l'enfant prise entre les deux.
Et d'autres enfants viennent encore.
Page 15 : Une seule photo subsiste sur cette page.
A Zvenigorod en 1925, une femme devant la cathédrale de la Dormition qui tient quelque chose dans ses bras qu'elle regarde avec la tête penchée. Si on agrandit l'image, on reconnaît un bébé emmailloté. 
A la page d'après, le bébé sort de ses langes. Beaucoup d'enfants sur les pages qui suivent, un peu plus d'annotations. Le début d'une histoire.
Page 16 : Un bébé entre deux mains, une femme dans un transat, deux photos arrachées à gauche, les deux photos conservées sont collées l'une chevauchant l'autre sans que le sens de ce chevauchement apparaisse clairement.
Page 17 : Une photo manquante, trois image d'un groupe de femmes pas très jeunes, devant une isba de rondin. La dernière tient un petit chien sur ses genoux. A gauche, le groupe d'enfants déjà vu page 2.



Des enfants bronzés, un peu sévères, à l'ombre d'une haie. La pose du garçon au premier plan m'apparaît tout à la fois décontractée (le mouvement des jambes) et tendue (le bras droit, le visage), il ressemble un peu au garçon à la coiffure ouzbèke des photos pages 7 et 23. Les mêmes enfants, presque dans la même pose, figuraient sur un cliché en page 2.
Le cliché est décollé, rien ne dit qu'il figurait à cet emplacement à l'origine.
Au dos de cette photo, "pour Genia en souvenir de Kolia", qui donne son adresse à Moscou, le 25 août 1935.
Du coup, la photo de la page 2 prend un autre sens. On peut imaginer que les deux garçons, les deux amis, ont posé chacun à leur tour avec les mêmes enfants (sauf le lecteur de la Pravda qui ne figure que sur celle-ci). L'un des deux garçons allongés est Kolia, l'autre est Genia. Ce pourrait être ici Kolia, Nicolaï Karpov de Lefortovo à Moscou, tandis que sur l'image de la page 17, ce serait Genia — Evgueni.
Page 19 (la page 18 est vide mais garde la trace des photos qui y étaient collées) : un groupe qui cligne des yeux en plein soleil, 1928 ou 29. Peut-être Genia au premier plan au centre, âgé de 6 ou 7 ans, avec ses yeux étirés en amande et son visage aigu.
Ensuite, deux pages surprenantes. C'est une autre sorte de vide : non plus de ces pages dont les photos ont été décollées mais, se faisant face, quatre vues de forêts, des espaces dépeuplés et solitaires.
Page 20 : deux paysages des environs de Moscou, à Svistukha, en 1929.
Page 21 : Ce sont évidemment les mêmes lieux. Il s'agit des deux seules pages, face à face, sans êtres humains.
Le nom du lieu est indiqué de la même écriture que sur toutes les autres pages, écriture appuyée et peu lisible, souvent tracée de biais au stylo bleu en marquant profondément la page cartonnée.
Et comme une accélération, à la suite de ces arbres, comme s'il s'était agi d'une pause, deux pages d'énigmes et d'effroi pour finir.
Page 22 : année 1936 ou 37 — le 6 est corrigé en 7. Une colonie d'enfants ? Les enfants de la photo de gauche ne ressemblent pas à d'autres enfants figurant dans cet album, la jeune femme n'est pas plus reconnaissable, la petite fille de droite a eu la tête rasée, elle est très maigre.

La petite photo en bas à droite, ce cliché dont on pourrait croire qu'il ne montre qu'une anodine scène de l'enfance rurale, parce qu'elle figure dans cet album soviétique, parce que nous sommes en 1936 (non, 1936 est raturé et il s'agit de 1937),  et parce qu'il s'agit de l'avant-dernière image de l'album, condense tout ce qu'il peut y avoir d'unheimlich dans cet ensemble de photos.
Quatre enfants, très jeunes, tête baissée et même, pour le plus âgé, corps tendu en recul, contemple avec ce qui semble au mieux de la stupeur, au pire de l'effroi, des poules et des poussins qui picorent. Derrière, une porte de grange s'ouvre sur une obscurité lacérée et tachée. Le visage des deux enfants à gauche, très bronzé et dans l'ombre, un peu flou, les cheveux rasés de la fillette, tout cela donne l'impression que les têtes sont couvertes d'un voile noir. La ferme de bois n'est sans doute pas celle d'un kolkhoze, le lieu est ancien et sent le bois de pin.
Cette photo m'évoque une scène du Miroir de Tarkovski, quand pendant la guerre la mère va mendier auprès d'une voisine et échanger ses boucles d'oreilles contre un coq qu'elle devra décapiter par la suite sous les yeux de son fils. A quoi pensent ces enfants figés dans leur surprise ? Au mystère de la poule et de l'œuf ? Aux œufs qu'on mange et à ceux qui éclosent ? Au miracle de la naissance des poussins ? A la beauté de l'oiseau vivant qu'on mangera plus tard, mort ?

Et puis on parvient à la dernière page.
Page 23 et dernière : Trois clichés ont été collés sur l'album, deux ont été arrachés, sur le troisième un visage est encré. Contrairement aux autres pages de l'album, ici l'inscription figure à l'encre violette et non au stylo bille.
C'est la même encre violette qui indiquait la date (la même date) sur la photo page 7, la même encre qui tache la photo de la page 2. La même encre qui efface un visage.
On retrouve, je crois, le garçon avec une petite calotte orientale qui figurait sur le cliché page 7 et qui pourrait être Genia  âgé de 13 ou 14 ans. La fille avec un béret blanc paraît plus jeune et menue que celle sur l'autre photo, sa sœur peut-être. De même, la femme âgée du cliché page 7 n'apparaît pas ici. Une forêt obscure, une voiture magnifique, un vieillard au visage grave qui tient un objet non identifiable dans sa main gauche ouverte. Des enfants souriant au photographe.
Un jeune garçon debout sur le marchepied qui penche la tête avec tendresse vers une femme qui se tient debout contre la voiture. Une femme sans visage, de l'encre violette pour effacer le visage aimé, la même encre que celle qui sert à noter la date. Peut-être un uniforme. La grande terreur au bout de l'album.
За гремучую доблесть грядущих веков,
За высокое племя людей, –
Я лишился и чаши на пире отцов,
И веселья, и чести своей.
Pour les siècles futurs et leur gloire de feu,
Pour cette insigne tribu humaine,
On a ôté ma coupe au festin des aïeux,
Volé ma joie et mon honneur même.
Мне на плечи кидается век-волкодав,
Но не волк я по крови своей:
Запихай меня лучше, как шапку, в рукав
Жаркой шубы сибирских степей...

C'est le siècle chien-loup qui sur moi s'est jeté,
Mais pas de sang de loup dans mes veines...
Enfouis-moi bien plutôt dans la manche fourrée,
Si chaude, des steppes sibériennes.
Чтоб не видеть ни труса, ни хлипкой грязцы,
Ни кровавых костей в колесе;
Чтоб сияли всю ночь голубые песцы
Мне в своей первобытной красе.

Pour ne pas voir les lâches, ni le chemin fangeux,
Ni la roue où sang et os se mêlent ;
Pour que toute la nuit brillent les renards bleus,
Tels qu'en leur beauté originelle.
Уведи меня в ночь, где течет Енисей
И сосна до звезды достает,
Потому что не волк я по крови своей
И меня только равный убьет.
Mène-moi où L'Ienisseï coule dans la nuit,
Où les grands pins touchent les étoiles,
Parce que par le sang aucun loup je ne suis
Et seul pourra me tuer mon égal.

Ossip Mandelstam, 17-28 mars 1931 - fin 1935 
(traduction Henri Abril)