Est-ce une erreur ou un fait exprès, cette superposition d'images ?
Combien de petites filles sur cette image ? Combien de mains, combien d'yeux ouverts, combien d'yeux fermés ? Les pieds sur un tapis à pois et comme une balle de nacre prête à rouler dans la rue, elle nous regarde lèvres mordues et menton qui tremble. Celle-ci aussi nous regarde et celle-la aussi, mais l'ainée a les yeux clos de celle qui sait qu'elle va s'effacer.
Ne demande jamais ton chemin à celui qui le connaît, tu risquerais de ne pas te perdre.
dimanche 19 janvier 2020
dimanche 12 janvier 2020
Le passé âpre
Âpre, c'est le seul mot qui me soit venu. Le passé âpre.
Ce passé âpre qui nous accompagne.
Ce jour là, je me trouvais dans un étrange sous-sol
berlinois à fixer une vitrine. Derrière la vitre, des objets retrouvés dans les
décombres d’un bombardement. Autour de moi, la pénombre de l’abri, le béton nu,
les chiffres inscrits au pochoir sur le mur.
Derrière la vitre, ce qui reste d’une vie après les bombes — une
chaussure, des gants, une paire de lunettes, les fragments d’une veste, un
carnet. Et sur l’étagère de verre, comme le squelette translucide d’un poisson,
un peigne. Un tout petit peigne, presque un peigne d’enfant. Un tout petit
objet poignant.
Le temps que je reprenne mon souffle, le peigne devant moi si fragile, seule trace d’une vie brutalement effacée, j’ai entendu la voix à mes côtés expliquer que, dans cet abri, seuls les SS pouvaient trouver refuge, et j’ai fermé les yeux.
Le temps que je reprenne mon souffle, le peigne devant moi si fragile, seule trace d’une vie brutalement effacée, j’ai entendu la voix à mes côtés expliquer que, dans cet abri, seuls les SS pouvaient trouver refuge, et j’ai fermé les yeux.
C’est vrai, les SS aussi avaient des peignes.
Comme les peignes, bien des photos ont longtemps été gardées à
l’abri dans leur emballage de papier de soie. Et puis, avec le temps, le papier de soie disparaît
et, avec le papier, la mémoire.
Un mois plus tôt, sur un marché aux puces quelque part en
Dalmatie, j’avais trouvé cette photo d’un tout petit garçon debout sur une
banquette aux côtés d’un superbe jouet, un autobus à impériale. Un petit garçon
né un peu avant le siècle sans doute, non seulement charmant avec les rubans de son
béret et son polo blanc, son visage sans sourire tourné vers sa maman
debout à côté du photographe, sa main posée légèrement sur un jouet prêté
peut-être juste le temps de la séance de pose, mais encore attendrissant par sa
fragilité, l’éloignement dans le temps, et la certitude que cet enfant
n’était plus aujourd’hui du monde des vivants.
dimanche 22 décembre 2019
Sous le saule
![]() |
| A Neuvy, été 1969, toute une famille sous le saule et mon père derrière l'appareil photo |
В прохладной детской молодого века.
И не был мил мне голос человека,
А голос ветра был понятен мне.
Я лопухи любила и крапиву,
Но больше всех серебряную иву.
И, благодарная, она жила
Со мной всю жизнь, плакучими ветвями
Бессонницу овеивала снами.
И — странно!— я ее пережила.
Там пень торчит, чужими голосами
Другие ивы что-то говорят
Под нашими, под теми небесами.
И я молчу... Как будто умер брат.
J'ai grandi dans un silence à ramages
Dans ma chambre d'enfants fraîche d'un jeune siècle.
Et la voix des hommes me laissait insensible,
Mais la voix du vent, je la comprenais.
J'aimais la bardane et j'aimais l'ortie,
Mais plus que tout le saule argenté.
Et lui, reconnaissant, il a toujours vécu
A mes côtés, et de ses branches en pleurs,
Il éventait de rêves mes insomnies.
Et, chose étrange ! Je lui ai survécu.
Une souche se dresse là, et d'autres saules
Se parlent avec des voix qui me sont inconnues,
Sous ces cieux qui furent jadis les nôtres.
Et je me tais... Comme si était mort mon frère.
Anna Akhmatova, janvier 1940
Il ne reste rien de cette lumière verte qui jouait sur les murs de la salle à manger dans le soleil de la fin d'après-midi.
Rien de cette maison de feuilles où nous jouions.
Rien de cette haute cage à oiseaux.
Rien de sa coupole verte au-dessus de nos têtes.
Rien de ces lianes auxquelles nous nous balancions.
Rien du parfum de ces lames de feuilles.
Rien du bruit du vent le soir quand toute la masse argentée dansait dans le couchant.
Et le photographe n'est plus, mon petit frère non plus.
J'aimais la bardane et j'aimais l'ortie.
Poème traduit par Sophie Benech.
lundi 28 octobre 2019
A la recherche d'Adolf Guttmann (3) : mariages, mirages, guerre
Anna, un spectre traversant la maison endormie pour venir regarder une dernière fois ses enfants ?
Anna qui meurt dans sa loge à l'opéra de Johannesburg ?
Ce serait elle la femme d'Adolf Guttmann, le grand-père de ma grand-mère ?
sans la lecture duquel il ne serait pas totalement compréhensible.
Cette femme un peu forte, enserrée dans des vêtements de deuil trop étroits ? Anna qui regarde dans le vague?
Anna dure en affaire ? Anna qui réussit, qui possède fermes et magasins ?
C’est elle qu’Adolf Guttmann va épouser.
Ils
se marient en 1885 au Cap : Anna, descendante de huguenots français,
protestante née dans une famille de fermiers de la région du Cap en
Afrique du Sud et Adolf, juif né à Kalisz en Pologne russe.
(1)
Épouser Anna, le mirage du bonheur ?
Épouser Anna, le mirage du bonheur ?
Bien
entendu, il y a plusieurs Anna : celle que décrit la légende familiale,
transmise par ma grand-mère et ses cousins, les enfants de Myra et de
Madge ; et celles que dessinent les différents documents conservés dans
les archives sud-africaines.
La première est une
jeune fille qui s’échappe de la ferme familiale près du
Cap pour rejoindre son bien-aimé, Adolf Guttmann. Elle découvre par la
suite que ce n’est qu’un triste individu et demande le divorce pour
protéger ses enfants, Madge, Myra et leur frère Adolf junior. Elle se remarie et
meurt en 1896.
Le souvenir transmis par
Myra veut qu’elle soit morte à l’opéra et que, revêtu de sa robe de
soirée, son spectre ait ouvert la chambre de l’enfant — Myra
avait 12 ou 13 ans — et l’ait longuement regardée avant de refermer la porte.
C’est cette Anna là
que je préfère.
La seconde est un personnage tout
autre, une femme d’affaire qui possédait fermes, maisons et magasins à Pretoria, à Johannesburg et aux alentours, et les gérait avec habileté. Amie du maire de Johannesburg,
parente lointaine du général Piet Joubert, elle dirigeait aussi
elle-même sa vaste ferme de Buffelspoort.
Enfin, il y a une
troisième Anna, une femme qui a dû engager de multiples procédures notamment contre Adolf Guttmann, son mari. Celle-là serait née en
1848 dans une ferme près du Cap, à Stellenboch, dont elle se serait
enfuie très jeune pour épouser un maître d’école anglais de presque
trente ans son aîné. Le maître d’école meurt et ce que devient sa veuve jusqu’à ce qu’elle rencontre Adolf Guttmann reste assez mystérieux.
Ensuite,
c’est plus clair : Adolf et Anna, surnommée Annie, ont eu trois
enfants (Madgalena en 1881, Salomina Franciska en 1883 et Adolf junior
en 1884), avant de se marier en 1885. Alors que cette femme, en tant que
veuve, était libre de se marier, elle s’était retrouvée avec trois
enfants illégitimes dans une société aussi rigoriste que la société
afrikaans de son temps : soit le couple qu’elle formait avec Adolf était
si pauvre, si en marge de la société, que la mariage n’avait pas
d’importance ; soit elle ne voulait pas épouser Adolf, simple marchand
itinérant sans fortune ; soit elle ne voulait pas l’épouser parce qu’il
était juif ; soit Adolf ne voulait pas l’épouser (colporteur à travers
le pays, il ne la voyait que de temps à autre et la laissait le reste du
temps se débrouiller comme elle pouvait) ; soit enfin, Adolf ne
pouvait pas l’épouser parce qu’il était déjà marié.
A dire vrai,
cette dernière solution est la version « officielle » puisque le
certificat de mariage de 1885 présente les époux l’un comme « commerçant
» et « veuf » et l’autre comme « veuve », mais on peut s’interroger :
Adolf serait déjà marié ? Et à qui ? D’ailleurs, lors de la procédure de
divorce qu’Annie entamera en 1889, elle présentera un premier
certificat de mariage daté de 1880 que le tribunal n’hésitera pas à
rejeter comme faux.
Et de toute manière, même si Adolf
n’avait pas été en position d’épouser la femme dont il avait eu trois
enfants, tout cette histoire donne évidemment à Annie un statut un peu
douteux. D’ailleurs, dit-on, le petit dernier de la famille, Adolf
junior, serait plutôt le fils de Joseph Guttmann, cousin et associé
d’Adolf, fils d’Isaac Guttmann de Sheffield.
(2)
Épouser Bertha, le mirage de la richesse ?
Épouser Bertha, le mirage de la richesse ?
De toute manière, quand en
1884 sa cousine Bertha Guttmann épouse le magnat Sammy Marks,
la situation d’Adolf change et on peut penser qu’il régularise sa
situation afin d’être à la hauteur de sa nouvelle parenté. Adolf et
Annie se marient à la chapelle All Saints de la paroisse anglicane de
Durbanville, au Cap. On peut imaginer qu’ils vont utiliser ce
nouveau lien familial pour s’intégrer à la
société que fréquentent les Marks, notamment celle du président Paul Kruger.
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| Bertha Guttmann, plus tard |



Mais Bertha peut-elle fréquenter Anna Guttmann née Joubert ?
Bertha,
fille de la bourgeoisie juive aisée de Sheffield se sent bien exilée
dans sa vaste ferme près de Pretoria — non, pas si près, il faut deux
heures pour franchir les 12 miles de bush. Elle était habituée à une vie
aisée et urbaine, la voilà reléguée dans une « cage dorée » au fond
d’une Afrique qu’elle ne veut pas connaître.
Son père, Tobias
Guttmann, était en 1884 le président et le trésorier de la congrégation
juive de Sheffield. Le judaïsme de Bertha Marks est celui, très
sécularisé, des élites juives de l’Angleterre victorienne : lors de ses
réceptions, on sert homard et écrevisses, les boucheries qui fournissent
la maison ne sont en rien kasher et on célèbre largement Noël
parallèlement aux grandes fêtes juives et aux bar-mitsvah des enfants.
Les réceptions sont régulières, mais le reste du temps s’écoule souvent
dans la plus grande solitude : il n’y a autour d’elle que les enfants et
les domestiques.
Elle tient son journal et échange de nombreuses lettres tant avec
sa famille qu’avec son mari (qui ne lui répond pas ou lui reproche de
perdre son temps à écrire, but of course being a woman you must be excused, lui écrit-il).
Dire qu’elle n’est pas très heureuse est un euphémisme : son mari lui
laisse peu de libertés, surveille ses dépenses, lui interdit le théâtre
ou les bals, multiplie les reproches et lui fait beaucoup d’enfants —
tout au plus admet-il que sa conversation soit une « amusing little thing
». Il organise chaque fin de semaine de grands diners où se retrouvent
les notabilités économiques et politiques du pays, du président Kruger à
Cecil Rhodes. Le reste du temps, elle se plaint de n’avoir personne à
qui parler — car elle ne peut tout de même pas parler aux domestiques
(qui pour la plupart viennent d’Angleterre et doivent accepter,
écrit-elle, de travailler avec sous leurs ordres quelques serviteurs « slightly colored
» — si les réticences de ces domestiques anglais étaient trop fortes,
elle pouvait toutefois leur fournir un logement séparé). Dans sa
nostalgie de l’Angleterre, elle remplace systématiquement dans son
jardin les plantes indigènes par les rosiers, les bulbes à fleurs, les
graines qu’elle commande chaque semaine aux pépiniéristes du Kent.
En somme, le seul moyen pour elle de supporter cet isolement est
de voyager le plus souvent qu’elle le peut — et essentiellement en
Europe.
Mais recevoir Adolf ? et Anna ?
(3)
Ostracisme et respectabilité
Non,
d’une part Sammy Marks a horreur des mariages mixtes et d’autre part,
Bertha vient d’un monde victorien où toute femme un tant soit peu
indépendante est suspecte de mauvaises mœurs — alors Anna et ses trois
enfants nés hors mariage… Et puis, Adolf lui-même ne met pas beaucoup
de bonne volonté à mener une vie morale : il se sépare d’Annie dès la
fin de 1886 pour aller se mettre en ménage avec une certaine Dorothy la
Rouge, ce qui ne sonne pas non plus très respectable.
Enfin
en 1889 il y a le scandale du suicide de Joseph Guttmann, le fils
d’Isaac, le cousin d’Adolf et de Bertha — au moment même où Anna lance
contre Adolf une procédure de divorce. Les deux hommes empruntent
conjointement de l’argent à Annie pour ouvrir un hôtel à Klerksdorp,
l’un des sites de la ruée vers l’or de 1886. Ce qui se passe ensuite est
inconnu, les 1000 £ semblent avoir disparu et le cousin Joseph, après
avoir rédigé un testament en faveur d’Annie et d’Adolf junior, se brûle
la cervelle. Le testament apparaît suffisamment scandaleux pour qu’Isaac
Guttmann écrive de Sheffield aux autorités sud-africaines puis au
Président Kruger lui-même afin de le faire casser.
Bertha
Marks née Guttmann ne pouvait évidemment pas fréquenter une femme dont
les preuves d’adultère pouvaient sembler si évidentes et la toucher de si près. Dans
ce monde de fortunes vite bâties et peut-être aussi vite perdues, on
trouve bien des femmes que la bonne société ostracise : un
autre juif originaire de Russie mais qui a grandi à Whitechapel, Barney
Barnato (né Barnet Isaacs), a commencé dans le music-hall comme
magicien, boxeur, chansonnier avant de bénéficier lui aussi de l’argent
facile des mines de Kimberley et de devenir gouverneur de la De Beers.
Mais sa femme, Fanny, était la fille d’un « Cape colored », d’origine
tant européenne qu’africaine ou malaise et, quand il l’a connue, elle
travaillait comme barmaid dans un hôtel de Kimberley. Et tous ses dons aux œuvres caritatives juives, l’aide aux pauvres
immigrants de Russie, la construction de la synagogue de Kimberley, rien
de tout cela n’a pu le faire recevoir dans la bonne société de
Pretoria.
Cependant, Annie ne semble pas avoir eu
besoin du legs empoisonné de Joseph Guttmann car au contraire d’Adolf, c’est elle
qui va s’enrichir — de fait, après son troisième mariage, avec un Italien cette fois, le testament qu’elle rédige au cours d'un voyage à Gênes montre qu’elle possède une large fortune constituées de
nombreuses propriétés. Le point central de ce testament est qu'elle interdit tout contact de ses enfants avec les Guttmann, quels qu'ils soient — Adolf, Joseph, Bertha, tous !
L’appartenance
religieuse des enfants reste sujette à question. Ils
avaient été baptisés à l’Église réformée hollandaise et Annie niera par
la suite l’allégation selon laquelle ils seraient élevés dans la foi
catholique (elle a épousé un catholique italien), mais les filles ont bien été éduquées au Couvent de
Notre-Dame de Lorette — soit parce que leur mère s’est remariée avec un
catholique, soit parce que les écoles publiques liées à l’Église
réformée Sud-Africaine et fermées aux uitlanders récemment immigrés
refusaient les enfants juifs.
Tous baptisés qu’ils aient pu être, les enfants Guttmann restent de toute manière associés au judaïsme de leur père : ainsi, quand le petit-fils du président Kruger, Frikkie Eloff, malade, présenta Madge à son grand-père, Kruger l’examina « attentivement pour voir si elle avait l’air juive », avant d’assurer que « si c’était là la juive que Frikkie allait voir si souvent, il allait guérir rapidement ». Et Frikkie put épouser Madge.
Tous baptisés qu’ils aient pu être, les enfants Guttmann restent de toute manière associés au judaïsme de leur père : ainsi, quand le petit-fils du président Kruger, Frikkie Eloff, malade, présenta Madge à son grand-père, Kruger l’examina « attentivement pour voir si elle avait l’air juive », avant d’assurer que « si c’était là la juive que Frikkie allait voir si souvent, il allait guérir rapidement ». Et Frikkie put épouser Madge.
(4)
Et la guerre vient se mêler à notre histoire
Et Adolf ? Qu'est-il devenu, pendant ce temps ?
Séparé de sa femme, Adolf va peut-être reprendre la vie itinérante du chercheur de fortune. Il y a largement à faire dans le pays du diamant, à la fin des années 1880. Le tout, c'est de trouver une opportunité.
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| South Africa and the Boer-British War, J. Castell Hopkins and Murat Halstead, Londres, 1900 |
Il finit par s'en aller en 1890 à la conquête du Matabeleland, à la suite de la Pioneer Column de Cecil Rhodes. C'est comme un mirage supplémentaire, après les rêves de riches mariages, de fortunes commerciales, de parentèle prestigieuse — devenir un héros colonial.
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| The Graphic, hebdomadaire illustré, Londres, 1893 |
Mais les guerres de conquêtes ne réussirent sans doute pas davantage à faire d'Adolf Guttmann un grand homme. Le Matabeleland… Rien ne dit qu’il ait fait fortune, cette fois-ci — nous savons seulement qu’il a attrapé la fièvre et qu’il est resté malade des mois durant.
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| South Africa and the Boer-British War, J. Castell Hopkins and Murat Halstead, Londres, 1900 |
En tout cas, Adolf n’était pas en mesure de
venir à Pretoria se défendre lors du divorce, ni de subvenir à
l’entretien de ses enfants par la suite. Anna lui interdit de les voir
et d’ailleurs, quand
il se présentera au domaine en 1896, après la mort de leur mère, les filles — ou seulement Madge ? — chasseront leur père à coups de cravache. Débarrassés
de leur père, orphelins de leur mère, les enfants Guttmann vont se
rapprocher de la famille du président Kruger à partir du mariage de Madge, Eloff devenant le tuteur de Myra et de son frère.
Et en 1899, la Seconde guerre de Boers commence. Pour Myra, pour de nombreuses raisons, ce fut le tournant de sa vie.
Et en 1899, la Seconde guerre de Boers commence. Pour Myra, pour de nombreuses raisons, ce fut le tournant de sa vie.
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| Les Anglais pratiquent la politique de la terre brûlée et incendient les fermes afin de repousser les populations rurales d'apporter leur soutien à l'armée boer. |
C'est le moment où elle perd la
maison de son enfance, son frère, ses repères familiers, son pays enfin
avec l'exil vers l'Europe. Le moment où elle se marie, où elle part
vivre dans un autre monde, où elle change de langue et de foi. Comme elle n'est pas une fille de la campagne, elle n'est pas de celles qui seront enfermées dans des
camps comme ceux ci-dessous.
Adolescente, quelle que soit la situation de son père, elle appartient pour sa part à la bonne société de Pretoria et dans cette société, une jeune fille prise dans la guerre ne peut que devenir infirmière.
Adolescente, quelle que soit la situation de son père, elle appartient pour sa part à la bonne société de Pretoria et dans cette société, une jeune fille prise dans la guerre ne peut que devenir infirmière.

Il reste cette série de photos, Madge et Myra, avec ou sans les enfants, avec ou sans Miss Flanaghan, la nurse des enfants Eloff, ces photos prises par Nadar à Marseille où les filles débarquent à la fin de l'année 1900 et qui, diffusées dans la presse européenne, vont servir à la campagne de sensibilisation à la cause boer. Le président Kruger et sa famille sont partis pour l'Europe en 1900 dans l'idée de trouver de nouveaux alliés — dans l'idée d'entrainer l'Allemagne dans un conflit contre la Grande-Bretagne. Si le Kaiser ne répondra pas à cette demande — la guerre attendra encore quelques années —, la tournée en Europe sera le révélateur de l'engouement de la population de nombreux pays pour la cause des Boers.
Adolf junior, quant à lui,
engagé dans la guerre des Boers comme bien d’autres enfants, membre de l'un des derniers commandos boers alors que la guerre est perdue, il est mort en septembre 1901 — peut-être en sautant sur une mine. Mais du petit cavalier monté sur un âne dont se souvenait Myra, aucune image n’a subsisté.
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| De nombreux enfants furent faits prisonniers par les Anglais sur le champ de bataille. 6000 prisonniers de guerre furent déportés dans l'île de Sainte Hélène. |
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| Mais beaucoup d'enfants boers furent regroupés dans des camps de concentration comme, ici, celui de Nylstroom où sont morts de malnutrition 544 femmes et enfants entre 1900 et 1902. |
Et Adolf, leur père, Adolf Guttmann, le grand-père de ma grand-mère ?
Il s’est fondu dans la foule et il a disparu.
lundi 21 octobre 2019
A la recherche d'Adolf Guttmann (2) : fortune et infortune
Cet article fait suite à un premier, ici,
sans la lecture duquel il ne serait pas totalement compréhensible.
Un homme dont on peut juste imaginer la silhouette d’adolescent quittant sa maison à Varsovie.
Puis sur la route, sur les mers.
Et ailleurs, loin.
Toujours étranger, chez des étrangers.
De plus en plus loin.
У отца совсем не было языка, это было косноязычие и безъязычие. Русская речь польского еврея? – Нет. Речь немецкого еврея? – Тоже нет. Может быть особый курляндский акцент? – Я таких не слышал. Совершенно отвлеченный, придуманный язык, витиеватая и закрученная речь самоучки, где обычные слова переплетаются с старинными философскими терминами […], причудливый синтаксис талмудиста, искусственная, не всегда договоренная фраза – это было все что угодно, но не язык.
Осип Мандельштам, Шум времени
| Ce que mon père parlait n’était pas une langue, mais un bredouillement, un mutisme. Le russe d’un Juif polonais ? Non. D’un Juif allemand ? Non plus. Peut-être l’accent particulier de Courlande ? Je n’en ai pas entendu de semblable. Une langue complètement abstraite, inventée, la parole alambiquée, tordue, d’un autodidacte, où de désuets termes philosophiques […] s’entremêlaient aux mots de tous les jours, une bizarre syntaxe de talmudiste, une phrase artificielle pas toujours menée à terme — c’était tout ce qu’on voudra sauf une langue.
Ossip Mandelstam, Le Bruit du temps
© photo Roman Vishniak |
Alors que je me fraie un chemin dans les documents sud-africains, je m’interroge. Quelle langue, quelles langues, cet homme parlait-il, Adolf Guttmann, le grand-père de ma grand-mère ?
Le polonais ? le russe ? l’anglais de Sheffield ? l’afrikaans ? l’allemand ? le yiddish ? Et avec qui ?
Carte
de la partie européenne de l’Empire russe avec les différentes
frontières de la Pologne selon les partages. Keith Johnston’s General Atlas, Edinburgh, 1861
(1)
Un Lituanien nommé Sammy Marx
On
suit du doigt la ligne frontière entre la Prusse et l’Empire russe, on
remonte vers le Nord-Est. De Kalisz, on glisse jusqu’à Novemiasto — Naumiesis — dans
la région de Kovno, juste à mi-chemin de Memel et de Tilsit. Très à
l’Est de Kalisz.
L'homme que nous allons suivre s'appelle Sammy Marx.![]() |
Samuel Marks est
né dans ce qui est aujourd'hui la Lituanie en 1844 à Žemaičių Naumiestis. Comme Kalisz dont Adolf
Guttmann était originaire, Naumiestis, dont plus de la moitié de la
population était juive au milieu du XIXe siècle, se trouvait à la fois dans la Zone de résidence et juste sur la frontière entre l’empire russe et la Prusse.
Le
père de Samuel, Mordechai Feit Marks, était un tailleur itinérant
chargé de sept ou huit enfants, très pauvre, et Samuel n’a pas eu
d’autre instruction que celle reçue au Heder. A douze ans, il n’échappe
au risque de la conscription établie dans la Zone pour les enfants juifs
par le tsar Nicolas 1er
en 1827 que parce que cette conscription vient d’être abolie quelques
mois plus tôt par Alexandre II. Vers l’âge de seize ans, il suit la
route usuelle pour quitter Neustadt : le commerce des chevaux.
Il
va ainsi accompagner un convoi de bêtes à travers l’Europe jusqu’en
Angleterre et il se retrouve en 1861 à Sheffield où il devient
colporteur. Il est engagé par la suite par la maison Guttmann Brothers
de Sheffield (par les oncles d’Adolf donc) qui l’envoie en 1868 en
Afrique du Sud avec son cousin Isaac Lewis.
Voilà, un premier lien est posé entre nos deux hommes, un futur milliardaire et le grand-père de ma grand-mère.
![]() |
| On les imagine plus facilement partir de Londres. Ici, St Katherine docks. |
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| Seul le capitaine pouvait envisager d'avoir une cabine à bord. Des toilettes étaient aménagées en tête du navire que les vagues inondaient régulièrement. |
![]() |
| Un poste de cuisine était installé sur le pont pour que les passagers qui avaient emporté des provisions puissent préparer des repas ou tout au moins se procurer des boissons chaudes. |
Enfin, le navire approche du Cap et les voyageurs découvrent le pays, la montagne de la Table dominant la ville puis, une fois débarqués, le décor de maisons hollandaises.

(2)
De la pacotille de Sheffield aux mines de diamants du Transvaal
Comme
de nombreux immigrants juifs à cette époque, Sammy Marks et Isaac Lewis
deviennent marchands itinérants : un temps, ils ont arpenté les rues du
Cap à la recherche de clients pour leurs bijoux de pacotille et leurs
couteaux de Sheffield.
Plus tard, ils vont avancer à l’intérieur des
terres, allant de ferme en ferme vers le Transvaal à la suite des
pionniers, dans un chariot tiré par une mule : Marks et Lewis sont alors
ce qu’on appelle là-bas des smouses — ou des hawkers, ces colporteurs qui vendent à la criée — tout comme le sera Adolf Guttmann dix ans plus tard.
Puis
avec la découverte des mines de diamants en 1869, tout change. Des fermes, ils poursuivront leur chemin vers la route des mines au Transvaal. Sammy Marks et
Isaac Lewis quittent Le Cap pour Kimberley avec un chariot chargé de matériel
et vont fournir aux mineurs l’outillage dont ils ont besoin ainsi que
des provisions ou du tabac — et les mineurs vont les payer le plus
souvent en petits diamants.
![]() |
| Carte des champs de mines en Afrique du Sud, 1895, BnF |
![]() |
| La mine de diamants de Bultfontein |
![]() |
| La mine de diamants de Wesseltown |
![]() |
| Dans les mines d'or du Transvaal, vers 1880 |
Nellmapius, Marks et Lewis auront
alors le monopole de la fabrication d’alcool au Transvaal pour quinze
ans. Quelques années plus tard, en 1886, ils suivent la ruée vers l’or
vers l’Est du Transvaal et fondent la African and European Investment
Company, une entreprise financière chargée de la gestion des intérêts
des différentes mines d’or — Marks et Lewis comptent désormais parmi les
hommes les plus riches d’Afrique du Sud.
Sammy
Marks (cinquième à partir de la droite) sur le chantier du chemin de
fer qui devait relier l’État libre d’Orange et le Transvaal en mai 1892.
Au premier plan, barbu et courbé, le président de la République du Transvaal, Paul Kruger.Sammy Marks devenu milliardaire va fonder la ville de Vereeniging sur le site de mines de charbon près de Johannesburg. Il y développe des fabriques, des moulins, des usines.
Il y bâtit une large synagogue puis une autre à
Pretoria, il finance les organisations caritatives et prend la tête de
sa communauté — les communautés juives du Transvaal, composées de juifs
d’Europe de l’Est, rompent alors avec les synagogues dites « anglaises » du
Cap, plus anciennes comme celle ci-dessous, pour constituer leur propre congrégation.
![]() |
| La vieille synagogue rue PaulKruger à Pretoria |
![]() |
| La synagogue de Naumiestis aujourd’hui |
(3)
Chercheurs de fortune sur la trace du grand homme
Notons tout de même que la constitution de la république, qui
affirmait le caractère calviniste du territoire, restreignait les droits
des blancs naturalisés ou Uitlanders pour ceux ne seraient pas
protestants, les juifs donc — les noirs étant quant à eux exclus de tous droits.
Le
yiddish sera d’ailleurs reconnu comme langue de l’Union à partir de
1906 !
![]() |
| Sammy Marx, l'associé des Guttmann de Sheffield, un self-made man dont la réussite encourage à l'émigration. |
Encouragés
eux aussi par cette réussite sans doute, les Guttmann de Sheffield
envoient alors en Afrique du Sud vers 1880 au moins deux de leurs fils,
les deux cousins Joseph, et avec eux, le cousin Adolf (né Joseph), le grand-père de ma grand-mère, venu
de Varsovie en Angleterre à une date indéterminée — l’un des deux Joseph
au moins sera par la suite associé aux affaires de Sammy Marks.
En
attendant, comme Marks avant eux, ils deviennent colporteurs pour se lancer ou, un peu mieux, marchands itinérants avec un
chariot bâché, on ne sait, mais ils vendent toujours des couteaux et
des bijoux de fantaisie.
Je les imagine comme nombre de ces colporteurs
juifs se lancer dans le commerce des plumes d’autruches à une époque où
ces plumes avaient au poids la même valeur que le diamant ! Pour le
dire autrement, à une époque où un couple d’autruches valait le même
prix qu’une synagogue en Lituanie — 1000 £.
![]() |
| Une ferme à Oudtshoorn, la capitale de l’autruche, qui était connue alors jusqu'en Lituanie sous le nom de « Jérusalem de l’Afrique ». La route qui y menait était surnommée Der Yiddishe Gass. |
Voyageant
entre Le Cap, l’État libre d’Orange et le Transvaal, les cousins
Guttmann, Joseph, Joseph et Adolf, le grand-père de ma grand-mère, se sont dirigés vers la ville nouvelle de Johannesburg, fondée
en 1886 lors de la ruée vers l’or, à quelques dizaines de kilomètres de
Pretoria.
Mais rien, vraiment rien, n’indique jusque là qu’ils aient pu faire fortune d’aucune façon.
![]() |
| Johannesburg en 1878, un monde de chariot bâché : une ville de pionniers |
![]() |
| La place du marché à Johannesburg, vers 1905 |
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| Une ville fondée sur l'exploitation de l'or et du diamant |
Sammy
Marks, âgé de 40 ans et milliardaire, décide enfin de se marier et choisit
pour femme la fille de celui qui l’a aidé à débuter dans la vie en lui
confiant un éventaire de colporteur. Il épouse ainsi en 1884 Bertha
Guttmann, la fille de Tobias l’horloger coutelier de Sheffield, âgée
seulement de 22 ans et cousine germaine d’Adolf.
Sammy Marks le
milliardaire devient cousin par alliance d’Adolf… Nous touchons au second lien entre les deux hommes, enfin.
Le
vieux père du milliardaire, Mordechai, à défaut peut-être de venir
rejoindre son fils au Transvaal, a fait le déplacement vers Sheffield
pour le mariage. Il est assis aux côtés de trois des enfants Guttmann :
les filles restent debout, même sa future bru Bertha (au centre avec son
lorgnon) tandis que le fils s’est assis — sans doute est-ce Joseph, le
futur associé de Sammy Marks, celui des cousins d’Adolf qui va se lancer
dans de ténébreuses affaires autour d’une usine de confiture (He is a little bit favored by Mr. Samuel Marks but a more hypocritical scoundrel I have never met,
dira plus tard un de ses concurrents). Bertha manque un peu de charme mais c'est une jeune fille très instruite.Dans l’angle à gauche, une photo de Mordechai jeune avec un enfant dont on imagine qu’il s’agit de Sammy, le futur grand homme.
Et Adolf, cousin
par alliance du grand homme, pourrait enfin marcher vers la fortune à
son tour, il pourrait lui aussi être associé à de troubles affaires de
confitures ou de diamants, de plumes d’autruches ou de charbon, de
chemins de fer ou d’alcool de grains — mais dans la vie, rien n’est
jamais si simple.
Ce qui est simple en revanche, c’est de se marier.
Sans faire d’erreur.
Ne plus être seul.
La série se poursuit ici.
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