lundi 21 octobre 2019

A la recherche d'Adolf Guttmann (2) : fortune et infortune






Cet article fait suite à un premier, ici
sans la lecture duquel il ne serait pas totalement compréhensible.

Retrouver un homme sans visage, un homme sans mots, un siècle après sa disparition.
Un homme dont on peut juste imaginer la silhouette d’adolescent quittant sa maison à Varsovie.
Puis sur la route, sur les mers.
Et ailleurs, loin.
Toujours étranger, chez des étrangers.
De plus en plus loin.



У отца совсем не было языка, это было косноязычие и безъязычие. Русская речь польского еврея? – Нет. Речь немецкого еврея? – Тоже нет. Может быть особый курляндский акцент? – Я таких не слышал. Совершенно отвлеченный, придуманный язык, витиеватая и закрученная речь самоучки, где обычные слова переплетаются с старинными философскими терминами […], причудливый синтаксис талмудиста, искусственная, не всегда договоренная фраза – это было все что угодно, но не язык.

Осип Мандельштам, Шум времени


Ce que mon père parlait n’était pas une langue, mais un bredouillement, un mutisme. Le russe d’un Juif polonais ? Non. D’un Juif allemand ? Non plus. Peut-être l’accent particulier de Courlande ? Je n’en ai pas entendu de semblable. Une langue complètement abstraite, inventée, la parole alambiquée, tordue, d’un autodidacte, où de désuets termes philosophiques […] s’entremêlaient aux mots de tous les jours, une bizarre syntaxe de talmudiste, une phrase artificielle pas toujours menée à terme — c’était tout ce qu’on voudra sauf une langue.

Ossip Mandelstam, Le Bruit du temps
© photo Roman Vishniak

Alors que je me fraie un chemin dans les documents sud-africains, je m’interroge. Quelle langue, quelles langues, cet homme parlait-il, Adolf Guttmann, le grand-père de ma grand-mère ?
Le polonais ? le russe ? l’anglais de Sheffield ? l’afrikaans ? l’allemand ? le yiddish ? Et avec qui ?

Carte de la partie européenne de l’Empire russe avec les différentes frontières de la Pologne selon les partages. Keith Johnston’s General Atlas, Edinburgh, 1861

(1)
Un Lituanien nommé Sammy Marx
 
Comme souvent, les riches laissent derrière eux plus de traces que les pauvres — même quand les riches ont commencé leur vie dans la misère : de la vie d’Adolf Guttmann, il ne reste pas grand chose mais de celle de l’un de ses alliés et parents, celui à qui la fortune a souri, il y a suffisamment paraît-il pour remplir un musée et je veux croire que, la fortune mise à part, leurs parcours se sont longtemps ressemblé.
On suit du doigt la ligne frontière entre la Prusse et l’Empire russe, on remonte vers le Nord-Est. De Kalisz, on glisse jusqu’à Novemiasto — Naumiesis — dans la région de Kovno, juste à mi-chemin de Memel et de Tilsit. Très à l’Est de Kalisz.
L'homme que nous allons suivre s'appelle Sammy Marx.
Samuel Marks est né dans ce qui est aujourd'hui la Lituanie en 1844 à Žemaičių Naumiestis. Comme Kalisz dont Adolf Guttmann était originaire, Naumiestis, dont plus de la moitié de la population était juive au milieu du XIXe siècle, se trouvait à la fois dans la Zone de résidence et juste sur la frontière entre l’empire russe et la Prusse.

Le père de Samuel, Mordechai Feit Marks, était un tailleur itinérant chargé de sept ou huit enfants, très pauvre, et Samuel n’a pas eu d’autre instruction que celle reçue au Heder. A douze ans, il n’échappe au risque de la conscription établie dans la Zone pour les enfants juifs par le tsar Nicolas 1er en 1827 que parce que cette conscription vient d’être abolie quelques mois plus tôt par Alexandre II. Vers l’âge de seize ans, il suit la route usuelle pour quitter Neustadt : le commerce des chevaux.

Il va ainsi accompagner un convoi de bêtes à travers l’Europe jusqu’en Angleterre et il se retrouve en 1861 à Sheffield où il devient colporteur.  Il est engagé par la suite par la maison Guttmann Brothers de Sheffield (par les oncles d’Adolf donc) qui l’envoie en 1868 en Afrique du Sud avec son cousin Isaac Lewis.

Voilà, un premier lien est posé entre nos deux hommes, un futur milliardaire et le grand-père de ma grand-mère.
De quel port partait-on pour l'Afrique du Sud ? Ici, il s'agit de Stockton-on-Tees, vers 1830, sans doute un peu trop au nord de l'Angleterre pour que nos colporteurs de Sheffield soient passés par là.
On les imagine plus facilement partir de Londres. Ici, St Katherine docks.
Seul le capitaine pouvait envisager d'avoir une cabine à bord. Des toilettes étaient aménagées en tête du navire que les vagues inondaient  régulièrement.


Les passagers qui n'avaient pas de cabine, la majorité d'entre eux donc, s'entassaient sous le pont. Des couchettes étaient aménagées sur les cotés et la lumière n'arrivait que depuis l'éocutille centrale. Le voyage durait plusieurs semaines.
Un poste de cuisine était installé sur le pont pour que les passagers qui avaient emporté des provisions puissent préparer des repas ou tout au moins se procurer des boissons chaudes.

Enfin, le navire approche du Cap et les voyageurs découvrent le pays, la montagne de la Table dominant la ville puis, une fois débarqués, le décor de maisons hollandaises.


























(2)
De la pacotille de Sheffield aux mines de diamants du Transvaal
Comme de nombreux immigrants juifs à cette époque, Sammy Marks et Isaac Lewis deviennent marchands itinérants : un temps, ils ont arpenté les rues du Cap à la recherche de clients pour leurs bijoux de pacotille et leurs couteaux de Sheffield.
Plus tard, ils vont avancer à l’intérieur des terres, allant de ferme en ferme vers le Transvaal à la suite des pionniers, dans un chariot tiré par une mule : Marks et Lewis sont alors ce qu’on appelle là-bas des smouses — ou des hawkers, ces colporteurs qui vendent à la criée — tout comme le sera Adolf Guttmann dix ans plus tard.


Puis avec la découverte des mines de diamants en 1869, tout change. Des fermes, ils poursuivront leur chemin vers la route des mines au Transvaal. Sammy Marks et Isaac Lewis quittent Le Cap pour Kimberley avec un chariot chargé de matériel et vont fournir aux mineurs l’outillage dont ils ont besoin ainsi que des provisions ou du tabac — et les mineurs vont les payer le plus souvent en petits diamants.
Carte des champs de mines en Afrique du Sud, 1895, BnF

La mine de diamants de Bultfontein
La mine de diamants de Wesseltown


Dans les mines d'or du Transvaal, vers 1880
La fortune est là : ils s’associent à la French Diamond Mining Company puis, avec l’aventurier hongrois Hugo Nellmapius, ils vont fonder la première usine du Transvaal, De Eerste Fabrieken, qui sera une distillerie de grains.
Nellmapius, Marks et Lewis auront alors le monopole de la fabrication d’alcool au Transvaal pour quinze ans. Quelques années plus tard, en 1886, ils suivent la ruée vers l’or vers l’Est du Transvaal et fondent la African and European Investment Company, une entreprise financière chargée de la gestion des intérêts des différentes mines d’or — Marks et Lewis comptent désormais parmi les hommes les plus riches d’Afrique du Sud.

Sammy Marks (cinquième à partir de la droite) sur le chantier du chemin de fer qui devait relier l’État libre d’Orange et le Transvaal en mai 1892. Au premier plan, barbu et courbé, le président de la République du Transvaal, Paul Kruger.

Sammy Marks devenu milliardaire va fonder la ville de Vereeniging sur le site de mines de charbon près de Johannesburg. Il y développe des fabriques, des moulins, des usines.

Il y bâtit une large synagogue puis une autre à Pretoria, il finance les organisations caritatives et prend la tête de sa communauté — les communautés juives du Transvaal, composées de juifs d’Europe de l’Est, rompent alors avec les synagogues dites « anglaises » du Cap, plus anciennes comme celle ci-dessous, pour constituer leur propre congrégation.








 
La vieille synagogue rue PaulKruger à Pretoria
Non seulement il fait bâtir la première synagogue de Pretoria, mais il fait construire (ou restaurer) la synagogue de sa ville natale, Naumiestis, pour un montant de 1000 £ de l'époque, ce qui y est apparu comme « une somme fabuleuse ».
La synagogue de Naumiestis aujourd’hui

(3)
Chercheurs de fortune sur la trace du grand homme
 
Cette histoire va inciter de nombreux jeunes juifs de Lituanie à rejoindre l’Afrique du Sud — environ 40.000 juifs d’Europe de l’Est, notamment de l’empire russe, ont émigré en Afrique du Sud entre 1880 et 1910 dont 70 % de Lituaniens, principalement de la région de Kovno, en général via l’Angleterre. Il faut dire que, par comparaison avec la situation qu’ils avaient connue en Russie tsariste, le Transvaal apparaît à ces juifs comme un havre de liberté.
Notons tout de même que la constitution de la république, qui affirmait le caractère calviniste du territoire, restreignait les droits des blancs naturalisés ou Uitlanders pour ceux ne seraient pas protestants, les juifs donc — les noirs étant quant à eux exclus de tous droits. 
Le yiddish sera d’ailleurs reconnu comme langue de l’Union à partir de 1906 !

Sammy Marx, l'associé des Guttmann de Sheffield, un self-made man dont la réussite encourage à l'émigration.
Encouragés eux aussi par cette réussite sans doute, les Guttmann de Sheffield envoient alors en Afrique du Sud vers 1880 au moins deux de leurs fils, les deux cousins Joseph, et avec eux, le cousin Adolf (né Joseph), le grand-père de ma grand-mère, venu de Varsovie en Angleterre à une date indéterminée — l’un des deux Joseph au moins sera par la suite associé aux affaires de Sammy Marks.

En attendant, comme Marks avant eux, ils deviennent colporteurs pour se lancer ou, un peu mieux, marchands itinérants avec un chariot bâché, on ne sait, mais ils vendent toujours des couteaux et des bijoux de fantaisie.
Je les imagine comme nombre de ces colporteurs juifs se lancer dans le commerce des plumes d’autruches à une époque où ces plumes avaient au poids la même valeur que le diamant ! Pour le dire autrement, à une époque où un couple d’autruches valait le même prix qu’une synagogue en Lituanie — 1000 £.

Une ferme à Oudtshoorn, la capitale de l’autruche, qui était connue alors jusqu'en Lituanie sous le nom de « Jérusalem de l’Afrique ». La route qui y menait était surnommée Der Yiddishe Gass.
Voyageant entre Le Cap, l’État libre d’Orange et le Transvaal, les cousins Guttmann, Joseph, Joseph et Adolf, le grand-père de ma grand-mère, se sont dirigés vers la ville nouvelle de Johannesburg, fondée en 1886 lors de la ruée vers l’or, à quelques dizaines de kilomètres de Pretoria.

Mais rien, vraiment rien, n’indique jusque là qu’ils aient pu faire fortune d’aucune façon.


Johannesburg en 1878, un monde de chariot bâché : une ville de pionniers


La place du marché à Johannesburg, vers 1905
Une ville fondée sur l'exploitation de l'or et du diamant
Ville en plein essor économique, située au cœur du pays minier, Johannesburg est le lieu où convergent les émigrants attirés par les promesses d'emploi facile et de fortune rapide. Rien de si simple pour Adolf Guttmann.
Enfin, la chance semble tourner pour Adolf et c’est presque un coup de théâtre !

Sammy Marks, âgé de 40 ans et milliardaire, décide enfin de se marier et choisit pour femme la fille de celui qui l’a aidé à débuter dans la vie en lui confiant un éventaire de colporteur. Il épouse ainsi en 1884 Bertha Guttmann, la fille de Tobias l’horloger coutelier de Sheffield, âgée seulement de 22 ans et cousine germaine d’Adolf.

Sammy Marks le milliardaire devient cousin par alliance d’Adolf… Nous touchons au second lien entre les deux hommes, enfin.

Le vieux père du milliardaire, Mordechai, à défaut peut-être de venir rejoindre son fils au Transvaal, a fait le déplacement vers Sheffield pour le mariage. Il est assis aux côtés de trois des enfants Guttmann : les filles restent debout, même sa future bru Bertha (au centre avec son lorgnon) tandis que le fils s’est assis — sans doute est-ce Joseph, le futur associé de Sammy Marks, celui des cousins d’Adolf qui va se lancer dans de ténébreuses affaires autour d’une usine de confiture (He is a little bit favored by Mr. Samuel Marks but a more hypocritical scoundrel I have never met, dira plus tard un de ses concurrents). Bertha manque un peu de charme mais c'est une jeune fille très instruite.
Dans l’angle à gauche, une photo de Mordechai jeune avec un enfant dont on imagine qu’il s’agit de Sammy, le futur grand homme.

Et Adolf, cousin par alliance du grand homme, pourrait enfin marcher vers la fortune à son tour, il pourrait lui aussi être associé à de troubles affaires de confitures ou de diamants, de plumes d’autruches ou de charbon, de chemins de fer ou d’alcool de grains — mais dans la vie, rien n’est jamais si simple.

Ce qui est simple en revanche, c’est de se marier.
Sans faire d’erreur.
Ne plus être seul.
La série se poursuit ici.

(photo Roman Vishniac)

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