lundi 28 octobre 2019

A la recherche d'Adolf Guttmann (3) : mariages, mirages, guerre



Anna ?
Anna, un spectre traversant la maison endormie pour venir regarder une dernière fois ses enfants ?
Anna qui meurt dans sa loge à l'opéra de Johannesburg ?
Ce serait elle la femme d'Adolf Guttmann, le grand-père de ma grand-mère ?

Cet article fait suite à un premier, ici, et un second, ,
sans la lecture duquel il ne serait pas totalement compréhensible.


Ou Anna ?
Cette femme un peu forte, enserrée dans des vêtements de deuil trop étroits ? Anna qui regarde dans le vague?
Anna dure en affaire ? Anna qui réussit, qui possède fermes et magasins ?

C’est elle qu’Adolf Guttmann va épouser.

Ils se marient en 1885 au Cap : Anna, descendante de huguenots français, protestante née dans une famille de fermiers de la région du Cap en Afrique du Sud et Adolf, juif né à Kalisz en Pologne russe.

(1)
Épouser Anna, le mirage du bonheur ?

Bien entendu, il y a plusieurs Anna : celle que décrit la légende familiale, transmise par ma grand-mère et ses cousins, les enfants de Myra et de Madge ; et celles que dessinent les différents documents conservés dans les archives sud-africaines.



La première est une jeune fille qui s’échappe de la ferme familiale près du Cap pour rejoindre son bien-aimé, Adolf Guttmann. Elle découvre par la suite que ce n’est qu’un triste individu et demande le divorce pour protéger ses enfants, Madge, Myra et leur frère Adolf junior. Elle se remarie et meurt en 1896. 

Le souvenir transmis par Myra veut qu’elle soit morte à l’opéra et que, revêtu de sa robe de soirée, son spectre ait ouvert la chambre de l’enfant — Myra avait 12 ou 13 ans — et l’ait longuement regardée avant de refermer la porte.
C’est cette Anna là que je préfère.





La seconde est un personnage tout autre, une femme d’affaire qui possédait fermes, maisons et magasins à Pretoria, à Johannesburg et aux alentours, et les gérait avec habileté. Amie du maire de Johannesburg, parente lointaine du général Piet Joubert, elle dirigeait aussi elle-même sa vaste ferme de Buffelspoort.

Enfin, il y a une troisième Anna, une femme qui a dû engager de multiples procédures notamment contre Adolf Guttmann, son mari. Celle-là serait née en 1848 dans une ferme près du Cap, à Stellenboch, dont elle se serait enfuie très jeune pour épouser un maître d’école anglais de presque trente ans son aîné. Le maître d’école meurt et ce que devient sa veuve jusqu’à ce qu’elle rencontre Adolf Guttmann reste assez mystérieux.

Ensuite, c’est plus clair : Adolf et Anna, surnommée Annie, ont eu trois enfants (Madgalena en 1881, Salomina Franciska en 1883 et Adolf junior en 1884), avant de se marier en 1885. Alors que cette femme, en tant que veuve, était libre de se marier, elle s’était retrouvée avec trois enfants illégitimes dans une société aussi rigoriste que la société afrikaans de son temps : soit le couple qu’elle formait avec Adolf était si pauvre, si en marge de la société, que la mariage n’avait pas d’importance ; soit elle ne voulait pas épouser Adolf, simple marchand itinérant sans fortune ; soit elle ne voulait pas l’épouser parce qu’il était juif ; soit Adolf ne voulait pas l’épouser (colporteur à travers le pays, il ne la voyait que de temps à autre et la laissait le reste du temps se débrouiller comme elle pouvait) ; soit enfin,  Adolf ne pouvait pas l’épouser parce qu’il était déjà marié.

A dire vrai, cette dernière solution est la version « officielle » puisque le certificat de mariage de 1885 présente les époux l’un comme « commerçant » et « veuf » et l’autre comme « veuve », mais on peut s’interroger : Adolf serait déjà marié ? Et à qui ? D’ailleurs, lors de la procédure de divorce qu’Annie entamera en 1889, elle présentera un premier certificat de mariage daté de 1880 que le tribunal n’hésitera pas à rejeter comme faux.

Et de toute manière, même si Adolf n’avait pas été en position d’épouser la femme dont il avait eu trois enfants, tout cette histoire donne évidemment à Annie un statut un peu douteux. D’ailleurs, dit-on, le petit dernier de la famille, Adolf junior, serait plutôt le fils de Joseph Guttmann, cousin et associé d’Adolf, fils d’Isaac Guttmann de Sheffield.

(2)
Épouser Bertha, le mirage de la richesse ?

De toute manière, quand en 1884 sa cousine Bertha Guttmann épouse le magnat Sammy Marks, la situation d’Adolf change et on peut penser qu’il régularise sa situation afin d’être à la hauteur de sa nouvelle parenté. Adolf et Annie se marient à la chapelle All Saints de la paroisse anglicane de Durbanville, au Cap. On peut imaginer qu’ils vont utiliser ce nouveau lien familial pour s’intégrer à la société que fréquentent les Marks, notamment celle du président Paul Kruger.

Bertha Guttmann, plus tard













Mais Bertha peut-elle fréquenter Anna Guttmann née Joubert ?

Bertha, fille de la bourgeoisie juive aisée de Sheffield se sent bien exilée dans sa vaste ferme près de Pretoria — non, pas si près, il faut deux heures pour franchir les 12 miles de bush. Elle était habituée à une vie aisée et urbaine, la voilà reléguée dans une « cage dorée » au fond d’une Afrique qu’elle ne veut pas connaître.
Son père, Tobias Guttmann, était en 1884 le président et le trésorier de la congrégation juive de Sheffield. Le judaïsme de Bertha Marks est celui, très sécularisé, des élites juives de l’Angleterre victorienne : lors de ses réceptions, on sert homard et écrevisses, les boucheries qui fournissent la maison ne sont en rien kasher et on célèbre largement Noël parallèlement aux grandes fêtes juives et aux bar-mitsvah des enfants. Les réceptions sont régulières, mais le reste du temps s’écoule souvent dans la plus grande solitude : il n’y a autour d’elle que les enfants et les domestiques.

Dame anglaise découvrant les domestiques africains en Afrique du Sud, double page d'illustré.  
The Chronicle, Londres, vers 1885. Sarah, la domestique noire, n'est pas précisément présentée sous un jour positif et la dame anglaise préfère rentrer au pays natal que d'affronter l'Afrique plus longtemps.
Elle tient son journal et échange de nombreuses lettres tant avec sa famille qu’avec son mari (qui ne lui répond pas ou lui reproche de perdre son temps à écrire, but of course being a woman you must be excused, lui écrit-il). Dire qu’elle n’est pas très heureuse est un euphémisme : son mari lui laisse peu de libertés, surveille ses dépenses, lui interdit le théâtre ou les bals, multiplie les reproches et lui fait beaucoup d’enfants — tout au plus admet-il que sa conversation soit une « amusing little thing ». Il organise chaque fin de semaine de grands diners où se retrouvent les notabilités économiques et politiques du pays, du président Kruger à Cecil Rhodes. Le reste du temps, elle se plaint de n’avoir personne à qui parler — car elle ne peut tout de même pas parler aux domestiques (qui pour la plupart viennent d’Angleterre et doivent accepter, écrit-elle, de travailler avec sous leurs ordres quelques serviteurs « slightly colored » — si les réticences de ces domestiques anglais étaient trop fortes, elle pouvait toutefois leur fournir un logement séparé). Dans sa nostalgie de l’Angleterre, elle remplace systématiquement dans son jardin les plantes indigènes par les rosiers, les bulbes à fleurs, les graines qu’elle commande chaque semaine aux pépiniéristes du Kent.

En somme, le seul moyen pour elle de supporter cet isolement est de voyager le plus souvent qu’elle le peut — et essentiellement en Europe.

Mais recevoir Adolf ? et Anna ?


(3)
Ostracisme et respectabilité
Non, d’une part Sammy Marks a horreur des mariages mixtes et d’autre part, Bertha vient d’un monde victorien où toute femme un tant soit peu indépendante est suspecte de mauvaises mœurs — alors Anna et ses trois enfants nés hors mariage…  Et puis, Adolf lui-même ne met pas beaucoup de bonne volonté à mener une vie morale : il se sépare d’Annie dès la fin de 1886 pour aller se mettre en ménage avec une certaine Dorothy la Rouge, ce qui ne sonne pas non plus très respectable.

Enfin en 1889 il y a le scandale du suicide de Joseph Guttmann, le fils d’Isaac, le cousin d’Adolf et de Bertha — au moment même où Anna lance contre Adolf une procédure de divorce. Les deux hommes empruntent conjointement de l’argent à Annie pour ouvrir un hôtel à Klerksdorp, l’un des sites de la ruée vers l’or de 1886. Ce qui se passe ensuite est inconnu, les 1000 £ semblent avoir disparu et le cousin Joseph, après avoir rédigé un testament en faveur d’Annie et d’Adolf junior, se brûle la cervelle. Le testament apparaît suffisamment scandaleux pour qu’Isaac Guttmann écrive de Sheffield aux autorités sud-africaines puis au Président Kruger lui-même afin de le faire casser.

Bertha Marks née Guttmann ne pouvait évidemment pas fréquenter une femme dont les preuves d’adultère pouvaient sembler si évidentes et la toucher de si près. Dans ce monde de fortunes vite bâties et peut-être aussi vite perdues, on trouve bien des femmes que la bonne société ostracise : un autre juif originaire de Russie mais qui a grandi à Whitechapel, Barney Barnato (né Barnet Isaacs), a commencé dans le music-hall comme magicien, boxeur, chansonnier avant de bénéficier lui aussi de l’argent facile des mines de Kimberley et de devenir gouverneur de la De Beers. Mais sa femme, Fanny, était la fille d’un « Cape colored », d’origine tant européenne qu’africaine ou malaise et, quand il l’a connue, elle travaillait comme barmaid dans un hôtel de Kimberley. Et tous ses dons aux œuvres caritatives juives, l’aide aux pauvres immigrants de Russie, la construction de la synagogue de Kimberley, rien de tout cela n’a pu le faire recevoir dans la bonne société de Pretoria.

Cependant, Annie ne semble pas avoir eu besoin du legs empoisonné de Joseph Guttmann car au contraire d’Adolf, c’est elle qui va s’enrichir — de fait, après son troisième mariage, avec un Italien cette fois, le testament qu’elle rédige au cours d'un voyage à Gênes montre qu’elle possède une large fortune constituées de nombreuses propriétés. Le point central de ce testament est qu'elle interdit tout contact de ses enfants avec les Guttmann, quels qu'ils soient — Adolf, Joseph, Bertha, tous !

L’appartenance religieuse des enfants reste sujette à question. Ils avaient été baptisés à l’Église réformée hollandaise et Annie niera par la suite l’allégation selon laquelle ils seraient élevés dans la foi catholique (elle a épousé un catholique italien), mais les filles ont bien été éduquées au Couvent de Notre-Dame de Lorette — soit parce que leur mère s’est remariée avec un catholique, soit parce que les écoles publiques liées à l’Église réformée Sud-Africaine et fermées aux uitlanders récemment immigrés refusaient les enfants juifs.
Tous baptisés qu’ils aient pu être, les enfants Guttmann restent de toute manière associés au judaïsme de leur père : ainsi, quand le petit-fils du président Kruger, Frikkie Eloff, malade, présenta Madge à son grand-père, Kruger l’examina « attentivement pour voir si elle avait l’air juive », avant d’assurer que « si c’était là la juive que Frikkie allait voir si souvent, il allait guérir rapidement ». Et Frikkie put épouser Madge.

(4)
Et la guerre vient se mêler à notre histoire

Et Adolf ? Qu'est-il devenu, pendant ce temps ?

Carte de l’Afrique australe avec le Matabeleland (Matebele Reich sur cette carte allemande de Stieler et Petermann en 1880) et ses mines d’or tout au nord du Transvaal. Johannesburg n’existe pas encore, la ferme d’Anna Guttmann Joubert où ont grandi les enfants se situait à l’ouest de Pretoria vers Rustenburg.
Séparé de sa femme, Adolf va peut-être reprendre la vie itinérante du chercheur de fortune. Il y a largement à faire dans le pays du diamant, à la fin des années 1880. Le tout, c'est de trouver une opportunité.

South Africa and the Boer-British War, J. Castell Hopkins and Murat Halstead, Londres, 1900

Il finit par s'en aller en 1890 à la conquête du Matabeleland, à la suite de la Pioneer Column de Cecil Rhodes. C'est comme un mirage supplémentaire, après les rêves de riches mariages, de fortunes commerciales, de parentèle prestigieuse — devenir un héros colonial.

The Graphic, hebdomadaire illustré, Londres, 1893

Mais les guerres de conquêtes ne réussirent sans doute pas davantage à faire d'Adolf Guttmann un grand homme. Le Matabeleland… Rien ne dit qu’il ait fait fortune, cette fois-ci — nous savons seulement qu’il a attrapé la fièvre et qu’il est resté malade des mois durant.
Cecil Rhodes, caricaturé en "colosse de Rhodes" dans l'hebdomadaire satique Punch en 1892, lorsqu'il annonça la construction d'une ligne de télégraphe qui irait du Caire jusqu'au Cap. Rhodes est le meilleur représentant de l'expansionnisme colonial britannique et l'un des responsables de la seconde guerre des Boers.
D'autres ont combattu, certains ont vendu des armes aux uns comme aux autres, de lui rien ne ressort. Tout au plus pouvons-nous remarquer que s'il suit la route du Matabeleland, c'est avec les Anglais. Dans le conflit qui approche entre les Britanniques et les Boers (les Afrikaners descendants des Hollandais, principalement agriculteurs et éleveurs), Adolf est semble ici figurer dans le camp des premiers — comme ses cousins de Sheffield bien entendu. Mais tout est plus compliqué : sa femme, Anna, descendait d'une longue lignée de boers issus de huguenots français, d'Allemands et de Hollandais. Cependant, Anna a quitté la ferme où elle est née et le monde rural traditionnel des Boers pour faire fortune en ville au milieu notamment de migrants venus d'Angleterre. Sammy Marx profite des opportunités d'un pays neuf au sein de la république du Transvaal, entre affairistes anglais et afrikaners.

South Africa and the Boer-British War, J. Castell Hopkins and Murat Halstead, Londres, 1900
En tout cas, Adolf n’était pas en mesure de venir à Pretoria se défendre lors du divorce, ni de subvenir à l’entretien de ses enfants par la suite. Anna lui interdit de les voir et d’ailleurs, quand il se présentera au domaine en 1896, après la mort de leur mère, les filles — ou seulement Madge ? — chasseront leur père à coups de cravache. Débarrassés de leur père, orphelins de leur mère, les enfants Guttmann vont se rapprocher de la famille du président Kruger à partir du mariage de Madge, Eloff devenant le tuteur de Myra et de son frère.

Et en 1899, la Seconde guerre de Boers commence. Pour Myra, pour de nombreuses raisons, ce fut le tournant de sa vie.
Les Anglais pratiquent la politique de la terre brûlée et incendient les fermes afin de repousser les populations rurales d'apporter leur soutien à l'armée boer.
C'est le moment où elle perd la maison de son enfance, son frère, ses repères familiers, son pays enfin avec l'exil vers l'Europe. Le moment où elle se marie, où elle part vivre dans un autre monde, où elle change de langue et de foi. Comme elle n'est pas une fille de la campagne, elle n'est pas de celles qui seront enfermées dans des camps comme ceux ci-dessous.
Adolescente, quelle que soit la situation de son père, elle appartient pour sa part à la bonne société de Pretoria et dans cette société, une jeune fille prise dans la guerre ne peut que devenir infirmière.

Un hôpital de campagne tenu par des médecins russes qui ont rejoint le camp boer comme de nombreux intervenants étrangers, français, allemands, italiens comme le futur époux de Myra. De leur côté, les troupes britanniques étaient appuyées par des soldats australiens et néo-zélandais.


Il reste cette série de photos, Madge et Myra, avec ou sans les enfants, avec ou sans Miss Flanaghan, la nurse des enfants Eloff, ces photos prises par Nadar à Marseille où les filles débarquent à la fin de l'année 1900 et qui, diffusées dans la presse européenne, vont servir à la campagne de sensibilisation à la cause boer. Le président Kruger et sa famille sont partis pour l'Europe en 1900 dans l'idée de trouver de nouveaux alliés — dans l'idée d'entrainer l'Allemagne dans un conflit contre la Grande-Bretagne. Si le Kaiser ne répondra pas à cette demande  — la guerre attendra encore quelques années —, la tournée en Europe sera le révélateur de l'engouement de la population de nombreux pays pour la cause des Boers.


Adolf junior, quant à lui, engagé dans la guerre des Boers comme bien d’autres enfants, membre de l'un des derniers commandos boers alors que la guerre est perdue, il est mort en septembre 1901 — peut-être en sautant sur une mine. Mais du petit cavalier monté sur un âne dont se souvenait Myra, aucune image n’a subsisté.

Dans ce reportage pour la revue hongroise Vasàrnapi Ùjsàg, le 30 décembre 1900, des enfants soldats apparaissent au milieu d'autres combattants boers. On peut imaginer que l'un de ces jeunes pourrait être Adolf Junior qui avait une quinzaine d'années à ce moment.
De nombreux enfants furent faits prisonniers par les Anglais sur le champ de bataille. 6000 prisonniers de guerre furent déportés dans l'île de Sainte Hélène.
Mais beaucoup d'enfants boers furent regroupés dans des camps de concentration comme, ici, celui de Nylstroom où sont morts de malnutrition 544 femmes et enfants entre 1900 et 1902.
Ces camps se présentaient comme des villages de tentes, chaque tente regroupant une famille. Ici, ces enfants sont accompagnés d'une femme noire sans qu'aucune information ne vienne indiquer ni son statut ni la situation de ces enfants (camp de Nylstroom vers 1900).

Et Adolf, leur père, Adolf Guttmann, le grand-père de ma grand-mère ?
Il s’est fondu dans la foule et il a disparu.

Adolf Guttmann, ruiné et malade, a été recueilli par sa fille Madge Eloff après la Première guerre mondiale. Des vingt ans qui précédaient, nul ne sait quelle vie fut la sienne. Il est mort en 1922 à Pretoria. Gravure d'après Frank Dadd (1851-1929), The Graphic, 1899.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire