jeudi 16 janvier 2014

Disparus


Le singe (De simia) : Le singe est chaud ; parce qu'il ressemble un peu à l'homme, il regarde toujours l'homme pour faire ce que fait l'homme. Il a aussi des mœurs de bêtes, mais il est incomplet dans chacune des deux natures, si bien qu'il ne peut agir ni totalement comme un homme ni totalement comme une bête, et, de ce fait, il est instable. Quand il voit un oiseau voler, il se dresse, saute, et essaie de voler, puis, comme il ne parvient pas à ses fins, il se met en colère. Par ailleurs, étant donné sa ressemblance avec les humains, il a des cycles menstruels liés à la lune. Parce qu'il n'est stable ni dans une nature ni dans l'autre, il ne vaut rien pour les médicaments. Hildegarde de Bingen, Le livre des subtilités des créatures divines, 1151-1158.


Dehors il fait déjà nuit. Dans la Galerie des espèces disparues, il fait toujours nuit.
Les animaux morts aiment l'obscurité, la pénombre de l'oubli.

Lions empaillés, loup de Tasmanie, tigre de Sumatra, oiseau Quetzal, Grande harpie, marsupiaux et lémuriens, roussette de Madagascar.

Les derniers visiteurs s'effacent, leur reflet disparaît des vitrines. L'oiseau Quetzal peut se mettre à chanter.






Rien ne les effarouche plus. Les chats, les rats, les renards, arrivés par bateau depuis l'Europe il y a deux siècles peuvent dormir tranquilles, peuvent survivre tranquille. Eux attendent dans l'ombre du musée de pouvoir chanter.

Tant de plumes. Tant de poils. Tant de fourrures élimées par le temps — il y a si longtemps que ces animaux ont été transformés en sculptures par les taxidermistes.
Se souviennent-ils encore des steppes ?
Se souviennent-ils encore des forêts ? Se souviennent-ils encore du vert ? De l'odeur de l'eau dans le marais ? De l'odeur des feuilles sèches dans le sable ?

Qui se souvient des chasseurs ?

Le griffon (De griffone) : Le griffon est tout à fait chaud ; par sa nature, il tient à la fois des oiseaux et des animaux terrestres. Comme oiseau, il est si rapide qu'aucune masse ne semble l'alourdir ; comme animal, il mange des hommes. Quand il vole dans l'air, il ne va pas tout à fait jusqu'à la chaleur brûlante, mais s'en approche. Sa chair ne vaut rien pour la nourriture de l'homme, et, si un homme en mangeait, il serait bien malade, car, pour cela, le griffon a complètement la nature des animaux. Mais il n'a complètement aucune des deux natures. Quand vient le temps de déposer ses œufs, il cherche une grotte, vaste à l'intérieur, mais avec une ouverture si étroite et si resserrée qu'il peut à peut y entrer ; c'est là que, à cause de la crainte que lui inspire le lion, il dépose ses œufs avec grand soin. Mais le lion les sent de loin, et, s'il peut arriver jusqu'à eux, il les écrase et les brise, car le griffon s'en prend toujours à lui et ne supporte pas sa vertu ; il ne supporte auprès de lui, que l'ours, parce que ce dernier est plus faible que le lion. Et il dépose ainsi ses œufs parce que ni l'éclat du soleil ni le souffle du vent ne peuvent alors les toucher. Hildegarde de Bingen, Le livre des subtilités des créatures divines, 1151-1158.
De griffon nenni, mais une harpie féroce.

Derrière les bêtes empaillées, l'ombre du chasseur prise dans les arbres, chasseur blanc et noir pris au piège de sa démesure, pilleur de forêts, collectionneur de trophées et de massacres, dépeupleur des vieux et des nouveaux mondes.



La chauve-souris (De vespertilione) : La chauve-souris est plus chaude que froide ; elle déteste la chaleur et le jour, et elle vole surtout au moment où les esprits aériens se répandent, à la faveur du sommeil des hommes, c'est-à-dire au moment où ceux-ci se reposent et où se livrent en eux toutes sortes de combats. Celui qui a la jaunisse frappera une chauve-souris, de façon à ne pas la tuer, puis l'attachera sur son dos, le dos de la chauve-souris sur son propre dos ; puis il l'enlèvera au bout d'un moment et l'attachera sur son ventre ; il l'enlèvera quand elle mourra. Hildegarde de Bingen, Le livre des subtilités des créatures divines, 1151-1158.

Galerie des espèces disparues, dans la Grande galerie de l'évolution, Muséum d'histoire naturelle, 57 Rue Cuvier, Paris V
Musée de la chasse et de la nature, Hôtels de Guénégaud et de Mongelas, 62 Rue des Archives, Paris III

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