samedi 27 août 2016

Des fenêtres

Quand on voyage, selon les jours, on se tient attentif à tel ou tel objet, à tels ou tels lieux, à telles ou telles histoires. En traversant les pays baltes, il y a bien des objets, bien des lieux, bien des histoires. Des objets dans des lieux avec des histoires. Parfois des objets liés à des lieux lié à l'Histoire — et pas toujours pour le meilleur.
A quoi penser, à qui penser — ici ? et là ?
Aux chevaliers teutoniques ? A l'ordre livonien ? Aux Suédois et à la guerre de Trente ans ? Au Gaon de Wilna ? A la campagne de Russie ? A la Berezina, à la retraite de Russie, à Guerre et Paix ? A la révolution de 1905 ? A Tannenberg ? A la courte indépendance de l'entre-deux-guerres ? A l'occupation allemande ? A l'occupation soviétique ? A l'extermination des juifs d'Europe ? 
Aux mondes qui nous sont chers et qui ont disparu ?
A Tallin, certaines fenêtres ne sont que des trous dans un mur blanc. Elles renvoient à une époque où le monde était dangereux, froid et obscur, où l'église avançait en terre hostile de forteresse en forteresse. Où l'église était forteresse et machine de guerre.
A Riga, des fenêtres trous s'ornent de volets de bois. Leur ombre s'étire sur le mur décrépi.
Il n'y a plus rien derrière que le vide. Plus que l'église, ce sont ici les marchands qui ont bâti. Leurs maisons entrepôts, à leur tour, sont des forteresses dont la puissance s'est effondrée, des forteresses de briques nues, sans plafonds ni planchers, ouvertes à tous les vents.
D'ici peu, ce seront des immeubles de luxe blanchis à la chaux, prêts à accueillir les touristes.
Juste en face la synagogue Peitav, la seule des quatre synagogues de Riga à ne pas avoir été incendiée par les nazis le 4 juillet 1941.

Ailleurs, certaines fenêtres reflètent le ciel et le monde qui les entoure. Fenêtres paisibles qu'on aime à lire : on y voit les nuages, on y voit les arbres et les maisons, la façade et les toits en face, on y croise parfois son propre reflet.
Ce sont pays à double fenêtres, à carreaux mobiles, fenêtres-serres où se développent toutes sortes de plantes, fenêtres-vitrines, fenêtres-bibliothèques.
 

Il arrive qu'une fenêtre soit habitée. Il arrive aussi que des gens vivent à proximité. On les aperçoit, ils parlent d'en haut à leurs voisins, ils sortent ou ils rentrent, ils traversent les rues de ces villes qu'on traverse et qu'on n'habitera jamais.
A Reszel, aujourd'hui en Pologne, autrefois en Prusse orientale — face au château.


A Cesis, autrefois Wenden, en Lettonie
Un homme rentre chez lui à Kuldiga, autrefois Goldingen, l'un des shtetls de Lettonie.
Quelques fenêtres forment comme de petits théâtres vitrés offerts aux passants.


D'autres encore, au contraire, tentent de cacher ce qui peut vivre derrière leur vitre.
Parfois même, une fenêtre semble appartenir à une prison, elle n'est alors que grille et quadrillage.
A Kaunas, derrière les façades refaites, les fenêtres occultées des intérieurs à l'abandon.
A Kulpida encore, la trace d'une enseigne
Et puis il y a les fenêtres closes à tout jamais et non seulement murées occultées cachées derrière des échafaudages. Fenêtres clouées. Fenêtres bouchées.
Lieux où plus personne n'entre.
Lieux dont l'intérieur doit être lumineux pourtant, je pense.
La synagogue de Ziezmariai, autrefois Zezmer — en yiddish Zhezmir —, bâtie il y a plus de deux cents ans, est cachée depuis des années par des échafaudages pour des travaux qui viennent récemment de commencer. A l'intérieur, il resterait les traces d'un décor peint. Il s'agit de l'une des très rares, une douzaine tout au plus, synagogues de bois d'Europe orientale. Le cimetière juif de la ville subsiste à quelques centaines de mètres de là.
Zezmer était l'un des plus anciens shtetls de Lituanie avec une communauté qui remontait au XVIe siècle. En 1889, la communauté juive de la bourgade s'élevait à 2762 personnes. En 1941, ils étaient encore 981 (soit 50 % de la population environ) dont de nombreux artisans, médecins et pharmaciens, professeurs qui furent emprisonnés dans le bâtiment après l'arrivée des nazis dans la ville le 24 juin 1941. Entre le 27 et le 29 août 1941, les hommes furent abattus dans la forêt voisine de Strosiunu, à 3 km au nord, par l'Einsatzkommando 3a commandé par Karl Jaeger avec l'aide de la police auxiliaire lituanienne venue de Kovno (Kaunas), puis les femmes et les enfants dans les collines de Trilitskiu à 1,5 km à l'est.

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