samedi 12 octobre 2019

Graffitis — trous — écailles — mémoire





Itinérance du regard, les yeux vont leur chemin qui n'est pas celui de nos pas.

Les yeux glissent sur le mur, la peinture en trompe-l'œil, quelques pas de côté pour trouver l'angle exact sous lequel regarder la ville peinte en reflet de la ville qui, derrière mon dos, s'étend au-delà du Tibre. Les yeux glissent jusqu'aux quatre ou cinq lignes de lettres, de mots, de dates qui barrent le ciel blanc de la peinture.

Aimer ce qui est écriture autant qu'on aime ce qui est mur, architecture, peinture. Aimer ce qui est écrit autant qu'on aime ce qui vit. Marcher droit devant soi à travers les villes mais voir tout de même ce qui est écrit sur les murs. Pas seulement le graffiti au marqueur noir, pas seulement le croquis bancal, mais les lettres gravées dans la pierre là où elles ne devraient pas.

Itinérance du regard. Voir ceci et voir aussi —

Itinérance du regard, les yeux circulent dans l'espace, regard à l'affut de ce qui le surprendra.

On voyage, on traverse des pays, on voit ce qu'ils ont de plus beau à nous offrir. On admire mais le regard voit aussi l'impur, la poussière, les écailles, les scories. L'envers du plus beau.

Itinérance du regard qui s'arrête un instant sur les lettres gravées dans la pierre et y trouve — parfois — le début d'un récit. On marche, on suit une rue, on descend des marches et là quelques mots qui ouvrent un monde — pas seulement le graffiti antique protégé du temps par une plaque de verre à Pompéi, s'il n'est pas pieusement conservé dans un musée d'ailleurs, mais aussi ces fragments de vies minuscules sur les stèles funéraires du IIe siècle et qui sont comme des rencontres.

Et puis on s'interroge. Ici et ailleurs, toutes les œuvres, tous les monuments, toutes les peintures ne sont pas traités de la même manière.

Ici on rénove, on repeint, on rafraichit, parfois même on refait en neuf, en beau, en propre, quand, là, on laisse le temps transformer les lieux.

Ici on restaure, on cherche à retrouver un état d'origine idéal quand, ailleurs, on laissera vieillir et vieillir et vieillir encore.

J'aime les murs avant le passage des restaurateurs, j'aime les fissures mal colmatées mais envahies de plantes grasses qui déplient leurs fleurs dorées sur la brique, j'aime le relief dessiné par l'éclatement des pierre quand le soleil descend et que les ombres s'allongent.

… Or je hantais la ville de vos songes et j'arrêtais sur les marchés déserts ce pur commerce de mon âme, parmi vous



invisible et fréquente ainsi qu'un feu d'épines en plein vent.



Puissance, tu chantais sur nos routes splendides!… "Au délice du sel sont toutes lances de l'esprit… J'aviverai du sel les bouches mortes du désir!



"Qui n'a, louant la soif, bu l'eau des sables dans un casque,



"je lui fais peu crédit au commerce de l'âme…" (Et le soleil n'est point nommé mais sa puissance est parmi nous.)



 Hommes, gens de poussière et de toutes façons, gens de négoce et de loisir, gens des confins et gens d'ailleurs, ô gens de peu de poids dans la mémoire de ces lieux ; gens de vallées et des plateaux et des plus hautes pentes de ce monde à l'échéance de nos rives ; flaireurs de signes, de semences, et confesseurs de souffles en Ouest ; suiveurs de pistes, de saisons, leveurs de campements dans le petit vent de l'aube ; chercheurs de points d'eau sur l'écorce du monde ; ô chercheurs, ô trouveurs de raisons pour s'en aller ailleurs,



vous ne trafiquez pas d'un sel plus fort quand, au matin, dans un présage de royaumes et d'eaux mortes hautement suspendues sur les fumées du monde, les tambours de l'exil éveillent aux frontières



l'éternité qui baille sur les sables.



Saint-John Perse, Anabase, 1924. 




Est-ce le texte qui court derrière le relief ou est-ce le relief qui est venu recouvrir le texte sur ce mur de l'église de Guerguéti au pied du mont Kazbek, en Géorgie ? 

 



On martèle les graffitis anciens afin de les effacer, et les voilà remplacés par d'autres qui à leur tour seront provisoirement éliminés et encore d'autres viendront qui.





Une lèpre de lichen rouge recouvre la pierre, cache les dates et les noms — voyageurs et soldats russes sur la route militaire géorgienne montés par un chemin bien raide depuis la vallée du Terek. Lermontov, Pouchkine peut-être sont passés par ici.

Les yeux voient sans que la pensée s'arrête, sans que les pas s'interrompent. Ils voient et enregistrent et parfois je reviens. Je me souviens et je retourne sur mes pas.

Je me souviens.

Cette stèle funéraire romaine jamais revue, jamais retrouvée, dont je me rappelle avec une émotion inchangée car ce fut comme une rencontre que ce fragment de vie minuscule enchâssée dans la pierre, d'une petite fille qui vécut cinq ans ans sept mois et vingt-deux jours il y a dix huit siècles, petite fille aux cheveux roux et qui aimait grimper aux arbres — et dont l'absence laissait une femme qui n'était pas sa mère dans le désespoir.





Itinérances.

Lire les mots alignés au long des murs. Des mots, des noms, des phrases. J'aime lire ce que d'autres ont écrit sur les murs.
J'aime qu'on laisse subsister les graffitis anciens, j'aime lire les noms d'inconnus sur les murailles d'églises géorgiennes perdues en pleine montagne, j'aime voir les traces de l'histoire — je n'aime pas qu'on efface le temps, je n'aime pas qu'on croie pouvoir gommer le passé.


Graffiti du XVIe siècle sur les fresques de la villa Farnesina à Rome
Ce qu'on gomme, ce qu'on regarde comme des parasites, des ajouts impurs à une œuvre que l'on voudrait toute fraîche sortie du pinceau. Mais parfois graffitis et ajouts sont devenus une part de l'œuvre et, si l'on poursuit ceux qui aujourd'hui voudrait poursuivre le geste des barbares, on conserve soigneusement la signature de Raphaël ou de Piranèse sur un plafond antique ou de Poussin sur une cheminée vaticane.




Nos goûts aujourd'hui, notre manière de regarder l'art et l'architecture, ne sont pas ceux du XVIe siècle. Nous admirons et nous protégeons tout chef-d'œuvre, nous craignons non seulement sa disparition mais son altération, nous le voulons tel qu'en lui-même, tel qu'il était dans un état d'origine dont, parfois, nous n'avons pas d'idée précise : les œuvres d'art ont été sacralisées, c'est un héritage auquel nous ne pouvons toucher sans effroi. Chaque restauration, chaque intervention provoque un débat tant entre experts qu'au sein du public — du public averti, évidemment.

Ici on voudra retrouver la pureté de l'œuvre originelle, débarrassée de tout ajout, de tout signe que des siècles sont passés.

Là au contraire on voudrait garder la patine accumulée, les vernis jaunis qui dénaturent les couleurs afin de ne pas perdre l'image que nous aimons — restaurer la Joconde, lui redonner ses couleurs d'origine ? Vous n'y pensez pas.

Ces œuvres, nous les regardons de loin, une cordelette, une barrière, une vitre, un œil électronique nous empêchent de nous en approcher. Il y a quelques siècles au contraire, une œuvre était faite pour être touchée, humée, observée de tout près pour en comprendre la fabrique et celui qui admirait — mettons les fresques de Raphaël au Vatican — allait y porter son nom. Admirer une œuvre ne passait pas seulement par le regard mais aussi par un geste qui aujourd'hui nous semble sacrilège : noter le jour où l'on est venu, signer son nom, ajouter un croquis. Rien alors de transgressif, rien d'infâme et  répréhensible dans ce geste sinon l'acte de rendre visible son dialogue avec l'œuvre, de transcender la mort physique de l'artiste pour lui offrir l'immortalité de l'échange.

Je me souviens des murs de Persépolis, cette chaleur, ces murs brûlants de lumière, les arbrisseaux desséchés au loin, le silence de midi quand même les insectes ont disparu.




A l'inverse de la photo de voyage, qui permet à chacun de conserver par-devers soi le souvenir des lieux visités, comme ici, le graffiti d'un nom sur un monument assignait aux lieux mêmes qu'on visitait la charge de conserver la mémoire du voyageur. Ainsi ce fut la mode pour les voyageurs en Orient au XIXe siècle de graver son nom sur chacun des monuments visités, qu'il s'agisse de la grande pyramide de Guizèh ou de la colonne de Pompée à Alexandrie.

La première chose qui me frappe en approchant du monument, ce sont des noms propres tracés en caractères gigantesques par des voyageurs qui sont venus graver insolemment la mémoire de leur obscurité sur la colonne des siècles.
Jean-Jacques Ampère, Voyage en Égypte et en Nubie, 1868.

Entre tant de signatures, en persan, en russe, en arménien, en anglais ou en allemand, j'aperçois celle de l'écrivain et diplomate Gobineau sur le flanc des taureaux qui gardent Persépolis. Dans le récit de son voyage de 1855-58, Trois ans en Asie, il n'écrit nulle part qu'il a sacrifié à la tradition du nom gravé dans les ruines. En revanche, il décrit ainsi les traces du passage d'un autre Français : il se tenait dans la bibliothèque de la cathédrale Vank à Ispahan, la grande église arménienne de la ville, quand il vit — en un instant, au moment où, sortant de la pièce, ses yeux glissent sur le mur — que "sur le chambranle d'une porte était écrit au crayon : Dargout, l'ami du genre humain, vive la République ! C'est tout ce qui reste désormais d'un original de l'espèce la plus rare". De ce Dargout, sinon, ne subsistait là qu'un maigre lot d'anecdotes qui dessinaient un errant sans passé, promenant sa folie en Asie.  

La signature d'Arthur de Gobineau, avec le N à l'envers, sur la base de l'un des taureaux qui ornent l'entrée de Persépolis, au sommet du double escalier monumental.
Gobineau, nommé en 1855 premier secrétaire de la légation française en Perse, a visité Persépolis lors de sa traversée du pays en caravane, de Bouchehr à Téhéran, comme il en fait le récit dans Trois ans en Asie : "l'escalier, d'une largeur convenable, pour ne pas sembler mesquin en face de cette plaine, de cette montagne, de ce ciel immense, se sépare en une double rampe et se rejoint sur l'esplanade. La pente en est telle que sans difficulté on la gravit à cheval".
Les graffiti sont rarement isolés : ils ne figurent qu'en groupe, le premier appelant les suivants en réponse. Ainsi les graffitis  non seulement marquent un territoire mais définissent une communauté — par exemple d'artistes et de voyageurs comme ce fut le cas entre le XVIe et le XVIIe siècle. 
Ces voyageurs emploient chacun une écriture différente qui, à son tour, est un moyen de marquer un territoire d'influence — perse, arabe, anglaise, russe…
Ici c'est également en arménien qu'un voyageur a laissé son nom.
Parfois, le voyageur ne se donne plus la peine d’inscrire lui-même son nom et délègue cette tâche à un tiers. Ce travail entre en effet souvent dans les attributions du guide-interprète qui accompagne le voyageur en Orient.

Ainsi en 1887, le directeur du musée impérial d’archéologie d’Istanbul, Osman Hamdy Bey», en visite à Baalbek, dut interdire à « deux marbriers, établis sur les lieux mêmes, de satisfaire cette manie » : pour quelques piécettes, tout voyageur pouvait  faire inscrire son nom en grosses lettres sur les monuments. Une fois inscrit, le nom se chargeait de conserver la mémoire d’un être — il en devenait en quelque sorte le tombeau.

On marche à travers des villes, certaines sont familières mais d'autres le sont moins. On marche dans les montagnes, dans les pays inconnus, on observe au ras des yeux ce qui se dessine. On déchiffre, on lit. Tant de messages à jamais cryptés dans une écriture qui nous reste inconnue.

Sur le flanc de l'église de la Trinité de Guerguéti, Tsminda Sameba, à Stephansminda (ou Kazbegui) en Géorgie on trouve ce tout petit bâtiment où pouvaient se réunir les moines. De nombreuses pierres de ce siège du chapitre sont porteuses de lettres ou de textes gravés, en géorgien ou en russe.

Sur certains monuments, on ne peut plus guère faire  de distinctions entre les inscriptions légitimes et les inscriptions sauvages. Sur les murs des tombeaux de la Vallée des Rois, écrit Flaubert, il s'opère une sorte d’équivalence entre les graffitis et l’écriture égyptienne antique : « le mur est blanc —les noms des voyageurs écrits au couteau y disparaissent les uns sous les autres ; c’est tout aussi hiéroglyphique que les hiéroglyphes qui entourent les trois autres côtés de la chambre ». Il en va ainsi dans cette chapelle funéraire arménienne, dans le monastère de Noravank.




Itinérances. D'un lieu l'autre. D'une mémoire l'autre.
Lire les mots alignés au long des murs. Des mots, des noms, des phrases, des poèmes. En hommage.


Sous le porche qui mène à l'appartement-musée d'Anna Akhmatova, à St Pétersbourg, des poèmes, des dessins, des noms.


Et puis si loin, il y a longtemps, mais je me souviens comme d'hier, ce lieu caché dans les montagnes. Fondé à l'époque byzantine par les Comnènes, à la fin du XIVe siècle, le monastère de Sumela au sud-est de Trébizonde a survécu tout au long de l'époque ottomane.





Pendant la Première guerre mondiale, l'armée russe a occupé la région pendant deux ans, entre 1916 et 1918 — autant dire qu'en 1918 les Russes avaient d'autres soucis que la protection de fresques byzantines. Le traité de paix qui a redessiné la région, le traité de Lausanne, a organisé le transfert (et l'échange) de populations : les chrétiens de l'Est de la Turquie, essentiellement grecs (les Arméniens survivants du génocide de 1915, les Géorgiens, Lazes et Meskhets en ont déjà été chassés à la suite du traité de Kars en 1920 avec la Russie bolchévique) sont expulsés dans des conditions d'extrême violence, soi-disant pour être échangés contre des musulmans de Grèce, de Bulgarie ou de Roumanie — on parle du génocide des Grecs pontiques (1916-1923).

Sumela est alors abandonné et le monastère va brûler en 1930, ajoutant la ruine à la ruine.



Ce ne sont pas seulement les noms, pas seulement les écritures et les langues, ce sont les visages, les mains et les pieds martelés, les fragments découpés par les pilleurs, qui bouleversent, c'est aussi la survivance — malgré les outrages — des peintures et des couleurs, et la gloire des images.


Plusieurs ouvrages m'ont accompagnée pour écrire cet article :
Armando Petrucci, Promenade au pays de l'écriture, 2019 (édition italienne 2002).
Stéphanie Dord-Crouslé. Inscrire la mémoire de soi dans les lieux visités : pratique et réception desgraffitis par les voyageurs du XIXe siècle, 2011. ￿
Charlotte Guichard,  Graffitis : Inscrire son nom à Rome (XVIe-XVIIIe), 2014. 
Bernard Heyberger, « Pratiques religieuses et lieux de culte partagés entre islam et christianisme (autour de la Méditerranée) », in Archives de sciences sociales des religions 149, 2010. 

vendredi 11 octobre 2019

Mains

  



—  C’est toi, sur cette photo ?
—   Hm, je ne sais pas. Pas sûre. Tu l’as trouvée où ?
—   Dans la grande boîte, avec les autres.
—   C’est peut-être moi… ou peut-être sa sœur à lui…
—   La sœur de Georges ?
—   Pas sûre non plus, peut-être moi. La photo est floue, tout de même.
—   Si c’est toi, tu as bougé. J’aime le drap blanc derrière, le mur de planches : j’imagine tes parents marchant dans cette foire dans le Nord, à Valenciennes. Ils passent par hasard devant la baraque du photographe et là, toi, tu commences juste à marcher et ils sont fiers de toi, ils voudraient bien une photo.
—   Tu crois ?

Elle n'aime pas les photos, elle ne s'aime pas, elle ne s'est jamais beaucoup aimé, Nelly.
Elle n'a jamais aimé grand monde non plus.

—   Sauf qu’ils ne savent pas bien comment s’y prendre, tes parents. Une si petite fille, où la mettre ? Les adultes, eux, s’assoient sur le tabouret devant le drap, le photographe les cadre serré et il garde juste un buste sur un fond blanc.
—   Avec les plis du drap… une vraie photo de pauvre !
—   Oui, bien sûr. Ton père est resté près du photographe, on ne le voit pas, ils discutent entre hommes — ah, comment va-t-on faire… et il ne faut pas que l'enfant se mette à pleurer… et elle ne doit pas bouger… Ta mère, c'est elle qui voulait la photo, je crois, et maintenant, elle a peur que tu tombes et elle te tient ferme.
—   Je commence à marcher, tu as dit.
—   Elle voulait sans doute à un moment lâcher ton bras, reculer, mais tu n’étais pas encore très solide sur tes pieds. Alors, on ne pouvait peut-être pas faire mieux… Il y a peut-être eu un second cliché, plus net, que le photographe aurait recoupé et qui s’est perdu. Tu vois, comme ça, on verrait à peine la main qui te tient :



Elle n'aime pas cette idée, qu'on la tienne par la main, qu'on l'ait tenue un jour par la main. Qu'elle ait été trop petite pour se tenir droite d'elle-même.
Elle n'aime pas se souvenir qu'elle a été enfant.

—   Hm, vraiment non, je ne m’en souviens pas. Et de toute façon, ce n’est peut-être pas moi. Si c’est moi, je me demande pourquoi ma mère n’est pas sur la photo, vraiment côte à côte avec moi. Une photo où je serais sur les genoux de ma mère, tu comprends ? Alors que là, une photo de prisonnière…
—   Ils voulaient sans doute un portrait de toi, juste toi.
—   Juste moi. Au cas où ils me perdraient.
—   Ils avaient perdu un autre enfant, non ?
—   Hm, hm. Ou bien ce n’est pas ma mère… mais qui, alors ? Une voisine ? La bonne ?  Voilà, la bonne m’a emmenée à la foire, elle m’a acheté le petit seau, nous arrivons devant la baraque du photographe et… Il y a une photo de moi avec ma mère, quelque part ?

Une autre histoire de main coupée, oui, une autre photo.

—   Oui et non. Tu te rappelles ce document ?



—   Ah, l’Ausweis — oui, bien sûr. Nous sommes allées, maman et moi, à la Kommandantur pour le faire, le lendemain de mes douze ans, en août 1918. L’Ausweis de mon anniversaire…



—   Et là, ce n’est pas une photo d’identité.
— Voyons, c’était la guerre ! D'abord, la ville était occupée. Ensuite, à partir de mai 1918, Valenciennes a été bombardée : l’examen d’entrée au lycée, je l’ai passé dans une cave, les avions survolaient la ville jour et nuit, des bombes tombaient un peu partout.  Après on a vu arriver les réfugiés de Douai et Cambrai en septembre. Et quand les Allemands nous ont évacués à notre tour en octobre, il fallait toujours avoir cette carte sur soi.
—   Évacués ?
—   Le front se rapprochait, on nous a jetées sur les routes, maman et moi. On a marché vers Mons, Liège. Enfin, il n’était pas question de se faire photographier à cette époque.
—   Et pourtant, il fallait bien une photo pour la carte.
—   On bricolait, j’imagine.
—   Regarde bien, caché sous le coup de tampon, ton bras gauche sort de l’image.


—   Eh bien ?
—   Dans la boîte, il y avait aussi cette photo de ta mère.
—   Des photos de ma mère dans cette boîte ? Avec mes photos à moi ? Je pensais les avoir toutes jetées.
—  Une ou deux seulement, ne t'en fais pas, tu as réussi à presque tout jeter, presque tout. Celle-ci était dans une pochette de papier gaufré bleu — les tiennes sont dans la pochette blanche d’un studio boulevard du Montparnasse, bien séparées. Regarde.



—   Je vois. Une main sur l’épaule. Une laide petite patte noire, ma main.
—   Ta main sur son épaule. Et le même tampon bleu de la Kommandantur. Vous avez peut-être fait vos papiers le même jour ?
—   Oh non, elle avait son Ausweis depuis longtemps. Elle avait dû couper la photo bien avant. Comme ça, ma mère se promenait dans Valenciennes avec ma main sur son Ausweis… Imagine que je sois morte, à ce moment-là… sous les bombes qui tombaient sur la ville. Ma mère restait avec une petite griffe noire accrochée à son chemisier blanc. Je restais sa prisonnière pour l'éternité.
—  C'est elle qui restait ta prisonnière pour l'éternité. Tu lui en veux toujours ? Après si longtemps, alors que vous avez fini par mourir l'une et l'autre ? Regarde, on peut reconstituer l’image sans mal.



—   Oui, je vois, une photo de studio. Nous avions posé toutes les deux devant une toile peinte, j’avais mis ma main sur son épaule comme le photographe me l'avait demandé (jamais je ne l'aurais fait de moi-même, n'est-ce pas), nous avions fixé l’objectif, nous n’avions souri ni l’une ni l’autre — c’était la guerre — et ensuite, elle, elle a coupé notre photo en deux pour de foutus papiers. Pense un peu, nous avions posé pour mon père, pour envoyer une photo à mon père.
—   Ton père ?
—   Mon père prisonnier, quelque part à l’Est. Et elle, elle coupe la photo au lieu de l'envoyer.
—   C’est peut-être un double ? Une première photo qu’on envoie à ton père, et une autre qu’on découpe pour les Allemands ?

Elle se retourne dans sa tombe, je le sens.
—   Hm, vraiment non, je ne me souviens de rien. Je suis si loin.

Une première version de ce post avait été publié là en janvier 2013.

jeudi 19 septembre 2019

En souvenir de Nina


Une femme.
La photo était dans un carton au milieu de vieux livres, dans un sous-sol de librairie à Moscou. Attendant la délivrance.
Une photo-carte de visite comme on en a tant usé à la fin du XIXe siècle et jusqu'à la Première guerre mondiale, de ces photos qu'on offrait à ses proches, à ses amis, à son bien-aimé. Une photo qu'on m'offre aujourd'hui.

Un visage étrange au-dessus de la robe blanche. Russe ? Géorgienne ? Les sourcils droits et les yeux étirés de biais, le visage triangulaire — mais est-ce cela qui me frappe ?

L'amertume des lèvres sans sourire ?
Le regard détourné — ou plutôt tourné en dedans de soi ?
La pâleur accentuée par le blanc de la chemise empesée et qui semble trop large ?

Qui est Nina ?
A qui a-t-elle offert son portrait ?
Comment a-t-il voyagé jusqu'à moi ?

L'emblème du studio figure sous le portrait mais je n'ai pu l'identifier, peut-être dans la région de Nijni-Novgorod (les seules photos du même studio que j'ai pu retrouver sont conservées à Arzamas, dans cette région).
Ce serait une jeune fille vivant non loin de la Volga, donc. Imaginons, une vie loin de la capitale — la grande ville comme un lointain rêve envahi de fumée.

Cette photo, l'aurait-elle offerte à l'homme qu'elle aimait et qui l'aimait, qui toute sa vie aurait conservé son image et l'aurait transmise à leurs enfants qui l'auraient donnée à leurs enfants qui…
Ou l'aurait-elle donné à un homme qu'elle aimait et qui ne l'aimait pas mais qui, par vanité, aurait conservé le portrait, que ses enfants perplexes devant le visage inconnu auraient…
L'aurait-elle offerte, qui sait, à l'homme qu'elle aimait et qui l'aimait alors que, atteinte de tuberculose, errant de sanatorium en sanatorium, de la Crimée aux Grisons, elle allait à Davos comme Klawdia Chauchat clore définitivement ses "yeux de loup des steppes" ?

Je retourne la photo dans l'espoir d'un indice supplémentaire.


Un poème.
Une dédicace : на добрую памиять Марусе от Нины — A Maroussia, meilleur souvenir de Nina. Point d'homme qui l'aimait et qu'elle aimait — une autre histoire à imaginer.
Qui pouvait bien être Maroussia ?

Au-dessus de cette signature, à l'encre jaunie, un poème. Écriture rapide, la plume qui accroche sur le papier lisse de la carte. Comme une urgence dans l'écriture irrégulière et la maladresse de cette petite page. Un poème de Fiodor Tyutchev (1803-1873) daté de 1830 : Silentium ! et qui évoque la contrainte de l'esprit, la répression des sentiments, l'autonomie d'une conscience recluse.


Молчи, скрывайся и таи
И чувства и мечты свои —
Пускай в душевной глубине
Встают и заходят оне
Безмолвно, как звезды в ночи, —
Любуйся ими — и молчи.

Tais-toi et garde en toi
Tes sentiments et tes rêves.
Dans les profondeurs de ton âme,
Qu'ils s'élèvent et déclinent
En silence, comme les étoiles dans la nuit.
Sache les contempler et te taire.

Nina n'en cite que les six premiers vers mais on peut supposer que Maroussia complètera sans mal la suite. Deux jeunes filles qui comprennent le pouvoir de la langue.

Maroussia ?
Ce ne serait pas sa sœur — on n'envoie pas ses meilleurs souvenirs à sa sœur.

Maroussia ?
Une amie très proche qu'on voit s'éloigner ?
Une cousine qui se marie ?
L'amie de cœur qu'après tant d'années ensemble dans un pensionnat de province on doit quitter pour toujours ?


Ce pourrait être celle-ci — cette jeune fille qui nous regarde sur ce portrait de groupe des années 1890. Trois jeunes filles autour du samovar dans une pièce lumineuse. Après-midi d'été, le soleil derrière le voilage, le silence autour de la table, Maroussia qui guette le regard du photographe — ce serait son fiancé peut-être ? Mais sourit-elle vraiment ?
Ses amies sont perdues dans leurs pensées, celle qui tourne le sucre dans sa tasse et celle qui regarde dans le vide, Nina. Les jeunes filles connaissent le pouvoir des mots, elles gardent le silence.
On reconnaîtrait la maigreur brune de Nina, ses cheveux tirés, sa tristesse. Demain, elles seront séparées et elle est tout à la douleur de cet éloignement qui s'annonce — Maroussia est si vive, si joyeuse, si prête en s'envoler vers sa nouvelle vie.
Le soleil se tient derrière les voilages, rien ne vient altérer sa puissance.  
Nina quitte la table à thé et, enfermée dans la petite pièce voisine aux rideaux tirés, elle copie à la hâte le poème qu'elle a choisi pendant la nuit. Juste assez de place au dos de la photo pour noter six vers — mais dans sa pensée résonnent les suivants. Les deux amies savent le pouvoir triste de la beauté.

Как сердцу высказать себя?
Другому как понять тебя?
Поймет ли он, чем ты живешь?
Мысль изреченная есть ложь.
Взрывая, возмутишь ключи, —
Питайся ими — и молчи.
Le cœur – saurait-il s'exprimer ?
Un autre – saurait-il te comprendre?
Peut-il entrer dans ta raison de vivre ?
Toute pensée qui s'exprime est mensonge.
En les faisant éclater, tu troubleras tes sources.
Sache seulement t'en nourrir et te taire.
Quand Maroussia va rassembler ses bagages, elle lui donnera la photo. Elles pleureront un peu, elles se réciteront le poème dans son entier, jamais elles ne s'oublieront.
Maroussia serait montée dans la voiture avec le photographe son fiancé et, à peine passée l'allée de tilleuls, elle aurait tout oublié.

Puis les années passeront. Cinq ans, dix ans, quinze ans.


De Nina, j'imagine qu'elle aurait pu être ruinée par la mort prématurée de son père, qu'elle aurait dû prendre un emploi ou, avec les vieilles femmes de la famille, une mère, une tante, continuer d'administrer une fabrique, un petit domaine.
Cinq ans, dix ans, quinze ans dans un bureau loin de Moscou et tout qui s'effrite et s'effondre — mais la beauté des mots, peut-être, est encore là — Nina le sait qui se tait. Elle a troqué sa blouse blanche pour une robe noire, elle tousse toujours. Elle se souvient.

Лишь жить в себе самом умей —
Есть целый мир в душе твоей
Таинственно-волшебных дум;
Их оглушит наружный шум,
Дневные разгонят лучи, —
Внимай их пенью — и молчи!

Apprendre à ne vivre qu'en soi-même!
Dans ton âme est tout un monde
De pensées magiques et mystérieuses.
Le bruit du dehors les assourdira
Les rayons du jour les dissiperont.
Sache écouler leur chant et te taire.


Et Maroussia ? 
Un jour, elle retrouve la photo. Pour elle aussi, cinq, dix, quinze ans ont passé. Elle se récite en silence les douze vers manquants — car pour elle aussi, que reste-t-il des pensées magiques et mystérieuses, à part le silence ?

Le poème de Fiodor Tyutchev fut traduit par Emmanuel Rais et Jacques Robert pour l'Anthologie de la poésie russe, du XVIIIe à nos jours chez Bordas en 1947.