dimanche 8 octobre 2017

De passage

Parfois en voyage, on ne fait que passer. Personne ne vous attend dans cette ville, il est midi, tout se referme devant vous. Vous marchez par les rues et tout se clôt devant vos pas, les persiennes qu'on replie, les portes qu'on verrouille, le rideau de fer qu'on abat.
Le bruit des pas sur le carrelage derrière le rideau, des pas qui s'éloignent vers la cuisine, bruit de casseroles, bruit de vaisselle.



Une cloche sonne, midi quinze je crois. Douze coups, un temps d'arrêt, un coup.
On passe dans une ville, on s'arrête le temps d'un déjeuner, sans vraiment parler à grand monde — juste ce qu'il faut de mots pour être un temps avec la ville.



On s'arrête un instant, on profite du soleil, du silence, du temps qu'on a devant soi — rien qu'à soi. On s'assied. Midi trente. Douze coups d'abord, puis deux, un ton plus grave.


Chacun a ses raisons de voyager. Il faut s'en rappeler.



Et dans chaque ville inconnue, on croise ce qu'on ne cherchait pas toujours. Le mystère, l'aventure — un mystère, une aventure si infime qu'on aurait presque honte d'en faire état.



On pourrait déjeuner dans l'un des ces restaurants de la rue piétonne, rivalisant avec le café son voisin de couleurs et de bouquets de fleurs sur les tables, on pourrait s'assoir aux côtés de touristes tout aussi étrangers que soi, les écouter parler. On pourrait goûter aux spécialités du cru, on pourrait en somme se laisser tenter, se laisser aller à jouer également les touristes.
On tente autre chose, cette brasserie au store fatigué sur la grande esplanade, quelque chose comme le café des Amis juste en face du café de la Mairie.
On évitera la terrasse. On s'assied dans la salle fraîche.



On admire le bleu presque breton. Un bleu marin à contourner le sort — Avallon est si loin de la mer, si loin de l'horizon ouvert, si loin du voyage et des voyageurs, loin d'Arthur et de Merlin, loin de la fée Morgane. Si Avallon est une île, cette île est au milieu des terres, ville enfermée dans ses remparts au sommet du promontoire rocheux qui domine la vallée du Cousin.


Le temps semble arrêté,  les murs, la mosaïque bleue et blanche, les tables ovales vissées au sol, les banquettes rouges qui dessinent des alvéoles accueillantes. La table de billard dans la salle voisine, le bruit des boules qui roulent sur le feutre avant de tomber, la voix étouffée de la télévision et celle d'un enfant qui taquine une vieille femme.
Le patron qui passe prendre la commande. Vous êtes bien à cette table, me dit-il, vous avez la statue de Vauban toute pour vous.
Je regarde Vauban, et les tilleuls du mail derrière. Sous les arbres, un groupe de scouts, à leur tête il me semble, un garçon coiffé d'un béret noir enfoncé jusqu'aux oreilles.


Sous la table voisine, un grand chien gris, un chien âgé et un peu las.
Seul.
Dans le lointain, j'entends sonner une heure.


J'ouvre mon livre, des hommes marchent dans la neige. Afghanistan, il y a des années déjà, une autre époque. Derrière moi, un vieil Arabe chante Petit papa Noël d'une voix suraiguë, il chante sans s'arrêter depuis que je suis entrée, il est assis devant l'écran à suivre l'avancée du PMU. L'enfant là-bas court autour des banquettes.
Le chien s'est levé, il cherche un endroit plus frais.
Je bois mon café.

Raymond Depardon, Notes (1978) in La solitude heureuse du voyageur.

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