jeudi 21 mai 2015

Le cinéma avant le cinéma (2) : camera obscura portabilis

Boîte d'optique, Italie, vers 1830 (collection de la Cinémathèque française)
C'est une boîte magique.
Athanasius Kircher en a expliqué le fonctionnement au XVIIe. Un siècle plus tard, c'est un objet de salon ou de cabinet de curiosité. Une attraction de foire également.
C'est une chambre noire ou "boîte d'optique", contenant des images lumineuses et colorées et qui offre au public des effets lumineux inattendus, des perspectives surprenantes sur des paysages, des scènes de rues, des fêtes ou des monuments. On peut à volonté faire passer ces images du jour à la nuit et vice-versa.

A gauche, une chambre noire "Royal Delineator" à l'usage des peintres (Angleterre, 1778) : deux lentilles permettaient de modifier l'image captée par la boîte qui se réfléchissait d'abord sur un miroir, et de là sur une plaque de verre. Le rendu des couleurs, des lumières et des ombres étaient parfait. A droite, une chambre noire française, de 1780 pour "capter le mouvement des oiseaux, des hommes ou d'autres animaux, le tremblement des plantes agitées par le vent".

Ces boîtes dépliantes du XIXe siècle utilisent le même système de vues d'optique : à gauche, le tunnel sous la Manche (1848) et à droite l'ascension du Mont-Blanc telle qu'Albert Smith la décrivit lors d'une conférence en 1852 (les vues montrent donc à la fois le public, le conférencier et son voyage).

Boîte d'optique, Allemagne, 1730-1750. Cette boite conserve une cinquantaine de vues d'optique ajourées et perforées.
L. L. Boilly, L'optique, 1793.
Ce qu'on visionne, ce sont surtout des gravures enluminées, souvent translucides, parfois perforées. Des gravures qu'on superpose pour créer des effets de perspectives impressionnants : on disposait dans une caisse de bois une longue série de décors et de personnages en papier découpé, placés de manière à créer un effet de profondeur lorsque vu dans l'axe d'une lentille placée à l'une des extrémités de la boite. Si la boîte était verticale, un jeu de miroir permettait de réaliser les effets. Certaines caisses contenaient des rouleaux de gravures que des manivelles permettaient de faire avancer.

Boîte avec les vues à fixer en perspective au revers du couvercle (Londres, 1822)

Installées d'abord dans les cabinets de curiosité, les boîtes d'optique rejoignirent après 1770 le matériel des colporteurs et montreurs d'images itinérants.
Boîte d'optique à miroir incliné, vers 1780. Instrument pour colporteur comportant encore ses bretelles de transport.
La caisse était posée sur des tréteaux ou sur une table. L'estampe était placée face à la lentille fixée sur le devant de la boîte. Des volets sur les côtés de la boîte permettaient de jouer avec la lumière — des bougies placées soit dans la boite, soit à l'extérieur.  On pouvait faire coulisser des chassis garnis de papier de couleur translucide pour accentuer un effet ou donner des couleurs supplémentaires : le rouge des lueurs d'un incendie par exemple. En fermant le volet supérieur et en ouvrant en même temps un volet à l'arrière de la boîte, on créait l'effet de tombée de la nuit sur des vues perforées pour donner l'illusion d'un éclairage nocturne.

Pandurenlager, Allemagne, 1750 : ce petit théâtre de papier de Martin Engelbrecht montre l'exercice des Pandours..
Les gravures, réalisées rue St-Jacques à Paris (et copiées souvent ensuite à Augsburg), étaient livrées en général en noir et blanc : c'est une matrice qui peut être améliorée. Il existe donc plusieurs versions d'une même vue. On les peignait à l'aquarelle, on ajoutait les papiers translucides, les perforations et on les montait sur cadre. L'estampe est alors protégée d'un verre sur lequel on peut rajouter des ombres au noir de fumée ou des couleurs pour démultiplier les effets lorsqu'elle sera éclairée à la bougie.

Vue d'optique : Sans Souci, Château de plaisance du Roi à Potsdam, Allemagne, vers 1750.
Une fête en Inde, vue d'optique française, gravure colorée, papier perforé et dos renforcé avec du papier coloré (vers 1750).
Un ensemble de vues d'optique conservées à la BnF montre combien l'éventail des sujets de vues était large : vues de Paris, fêtes à la cour, mais aussi vues de pays lointains (le Maroc, la Cochinchine ), sujets historiques ou ésotériques (les religions de l'Inde), présentation du judaïsme, sujets mythologiques… Imprimées entre 1740 et 1790, elles mesurent toutes plus ou moins 25 x 40 cm. On notera que certaines d'entre elles comportent au dos un titre, inversé ici mais lisible, sans doute pour le manipulateur.








Deux vues bien plus tardives (la base est une photographie, l'ensemble date de 1862) montrant comment l'éclairage "jour et nuit" derrière une image perforée pouvait modifier l'ensemble.





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