mardi 2 juin 2015

Gloire, cendres, mur, noir


Peu importe le lieu.
Ou plutôt si.
Un lambeau d’empire. Un lac pris entre un État souverain et un territoire qui a fait sécession. Le barrage d’un côté de la frontière, la centrale de l’autre.

Est-ce l’altitude ? L’air si pur mais si froid ?
Pas un bruit, pas même le son d’une chute d’eau.
Pas un chant d’oiseau.

Je ne me souviens d’aucun bruit.

Et comme toujours, comme sur chacun des barrages que j’ai pu voir, il n’y a personne. Seule l’eau y travaille.

Et on ne voit jamais personne. Un garde tout au plus.
Personne sur la double courbe. Personne dans la grue.
Personne dans les bâtiments sur l’autre rive.
Personne autour des cuves.
Personne sur les échelles.

Des ombres, juste des ombres, et pas un bruit, pas une voix, personne qui appelle, aucun ordre que quelqu’un crierait du haut de la grue.

J’ai marché jusqu’au-dessus du barrage, marché toute seule. Ceux qui m’accompagnaient ont choisi chacun leur chemin, seuls chacun d’eux aussi. J’ai marché toute seule jusqu’à la rambarde et je me suis penchée pour voir le barrage. Et chacun d’eux, en un point ou un autre, s’est avancé jusqu’à une rambarde et s’est penché.
C’est comme ça qu’on regarde les barrages.
On se penche, on attend d’être pris de vertige.

L’un des plus hauts barrages au monde, 271 mètres de courbe de béton, accroché aux contreforts du Caucase.

Pas un oiseau dans les arbres. Mais les arbres sont de ces sapins noirs qui n’attirent pas les oiseaux, de ces arbres qui se dressent comme des guerriers au flanc des montagnes, prêt à attendre leur vie durant.
Aux arbres, on a adjoint des géants de fonte noire, dressés sur la pente au-dessus du lac dont les eaux, année après année, découvrent en s’abaissant des rivages toujours plus pierreux, toujours plus terreux, toujours plus cendreux.

On s’imagine tomber, lentement, lentement, le long du rempart de béton.

Ensuite, on se voit grimper à l’ombre de la grue comme à une grande échelle noire, dessinée sur le mur.
Et puis on voit l’échelle tombée à terre, une petite échelle incongrue, une échelle de peintre oubliée là, et les peintres sont partis, les peintres l’ont oubliée là. On pense à l’ombre d’une échelle à Hiroshima — tout ce qui reste de la vie quand les témoins ont disparu.

ASCHENGLORIE hinter
deinen erschüttert-verknoteten
Händen am Dreiweg.


GLOIRE DE CENDRES derrière
tes mains nouées-bouleversées
au Trois-chemins.
Pontisches Einstmals : hier,
ein Tropfen,
auf
dem ertrunkenen Ruderblatt,
tief
im versteinerten Schwur,
rauscht es auf. 

L'Autrefois pontique : ici,
une goutte,
sur
la pale d’aviron noyée,
tout au fond
du serment pétrifié,
son bruit revient.  

(Auf dem senkrechten
Atemseil, damals,
höher als oben,
zwischen zwei Schmerzknoten, während
der blanke
Tatarenmond zu uns heraufklomm,
grub ich mich in dich und in dich.)

(Sur la corde de souffle
verticale, autrefois,
plus haute qu’en haut,
entre deux nœuds de souffrance, tandis que
blanche,
la Lune des Tatares grimpait vers nous,
je me suis creusé en toi et en toi.)
Aschen-
glorie hinter
euch Dreiweg-
Händen.

Gloire de
cendres
derrière vous, mains
du Trois-chemins.
Das vor euch, vom Osten her, Hin-
gewürfelte, furchtbar.

Les dés lancés, de l’Est, 
devant vous, terribles.
Niemand
zeugt für den
Zeugen.
 

Personne
ne témoigne pour le
témoin. 



Paul Celan, Renverse du Souffle, traduction de Jean-Pierre Lefebvre, édition bilingue, Le Seuil, 2003.
Barrage d'Inguri, Haute Svanétie, Géorgie, avril 2015.

2 commentaires:

Kati Dd a dit…

Salut, Catherine! J'ai viens de lire cette écriture. Pour moi, elle a une humeur (un peu) effrayante. Je me souviens de cette masse concrete en Géorgie. (La,je n'ai pas eu peur. C'était un printemps heureux.
Je pense a toi,
Kati

Catherine Darley a dit…

Merci Kati,
Je me souviens moi aussi d'un lieu très ensoleillé mais, peut-être, les photos en noir et blanc m'ont menée à un billet d'humeur plus sombre. C'était un très beau voyage !
Bien à toi,
Catherine