vendredi 5 janvier 2018

Nuit blanche

Été. Baltique.
Est-on sur la rive suédoise ? est-on sur la rive estonienne ?
Est-ce un lac ? est-ce la mer ?
Je ne me souviens pas.
Est-ce encore le jour ? est-ce déjà la nuit ?
La nuit viendra-t-elle seulement ?
Les nuages se transforment, apparaissent et disparaissent.
J'étais sur un bateau peut-être.
L'odeur de l'iode dans la pénombre. Minuit. Le cri des oiseaux qui nous suivent.
Et ces petits voiliers qui passent dans l'ombre et dont on ne sait s'ils sont habités ou juste menés par un esprit de la nuit. Nulle voix qui s'élève, nul mouvement sous la voile claire.
C'était une nuit de vent, et avant même que ma rétine ait enregistré quoi que ce soit, je fus submergé par une sensation de bonheur total : mes narines été frappées de ce qui en a toujours été pour moi le synonyme, l'odeur des algues glacées. […]
La lente avancée du bateau à travers la nuit était comme le passage d'une pensée cohérente à travers le subconscient. […]
Voyager sur l'eau, même pour un court trajet, a quelque chose d'essentiel. Vous savez que vous ne devriez pas vous trouver là, non tant par les yeux, les oreilles, le nez, le palais ou la paume que, par vos pieds, qui trouvent étrange de fonctionner comme un organe des sens. L'eau remet en question le principe d'horizontalité, surtout la nuit, quand sa surface ressemble à une chaussée. Si solide que soit son substitut — le pont du bateau — sous le pied, sur l'eau vous êtes comme plus en éveil qu'à terre, vos facultés sont sur le qui-vive.
Joseph Brodsky, Acqua alta, traduit de l'anglais par Benoît Cœuré et Véronique Schilz, 1992.

Arrêt.
Ensuite, je suis à terre dans cet étrange rêve que je fais ce soir.
Le temps de l'insomnie est venu.
Vous êtes de retour sur la terre ferme et pourtant, rien ne paraît stable sous vos pieds, aucun lit n'est bien solide sous vos membres fatigués, aucun toit n'est assez rassurant pour vos yeux.
Il vous faut ressortir et chercher l'eau, se tenir prête au voyage car un instant, un instant seulement, vous avez cru être face à cette île, face à l'une de ces îles de Böcklin, disséminées entre divers musées pour accompagner les rêves des voyageurs.
Mais non, tout est calme.
Juste l'odeur des algues glacées pour m'accompagner.
Le soleil comme des flammes là-bas, qui maintient l'étrange pouvoir d'effroi de ce paysage immobile. Effroi. Calme. Silence. Silence encore même si quelques canards pas encore endormi. Et moi qui ne dors pas.
Puis tout se renverse et qui sait où je me trouve.

Seul mon double se promène encore dans la nuit, une nuit claire comme le jour, là en Estonie, tout au bord de la Baltique.

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