jeudi 22 octobre 2015

De la grenade comme mystère


Deux grenades posées près d'une coupe de fruits, amphore et pot. Fresque de la maison de Julia Felix, Pompéi, 1er siècle avant J.C. - 79 après J.C.
Quel fruit a une histoire aussi ancienne ? Ses graines brillantes encloses dans la carapace grenue, ses graines translucides comme des pierreries cachées sous l'opacité de la peau, tout un corps enclos dans la pourpre et prêt à éclater dans sa chute — elle est sur les tables d'offrandes égyptiennes, sur la table des banquets grecs, sur les murs de Pompéi et puis, après une longue éclipse, elle revient en gloire dans les natures mortes de l'âge baroque, de l'Espagne aux Flandres, de l'Allemagne à l'Italie.

Une coupe de fruits, une grenade au centre. Fresque de la villa Oplontis, Torre Annunziata.
C'est que la grenade s'inscrit dans tout un réseau de références et de discours surchargés de sens : elle tient autant dans l'imaginaire occidental de la représentation de la fertilité et de l'abondance, de la féminité et de la promesse d'enfantement que de l'emprise de la mort et de son empire sur les hommes.

Table et vases d'offrandes funéraires, fresque provenant d'une tombe de Paestum. IVe siècle avant J.C.
On a dit que la grenade était née du sang répandu de Tammuz, le dieu babylonien de la fertilité qui passe six mois de l'année aux enfers avant de remonter sur Terre au printemps pour faire revivre la nature. Ailleurs, le sang est celui d'Adonis. Perséphone mange la grenade comme l'avait fait avant elle Ereshkigal, la "dame du grand pays", la déesse des Enfers, alors qu'elle se saisit de Tammuz.


Alors que Déméter, dans son désespoir, affame la Terre et les hommes, Zeus se voit contraint de trouver un accord avec Hadès. Celui-ci s'engage à laisser repartir Perséphone à condition qu'elle n'ait pas goûté à la nourriture des morts, c'est-à-dire à la grenade, ce qu'elle s'empressa de faire — quelques graines de grenade qui allaient décider du temps qui lui serait accordé. Les versions du mythe divergent, trois graines, six graines, sept — et trois mois hors des Enfers, ou six mois, ou sept, pour faire revivre la nature et pousser les blés.

Le rapt de Perséphone par Hadès, fresque de la tombe dite "de Perséphone", œuvre de Philoxène d'Érétrie ou de Nicomaque, Æges près de Vergina, 3ème quart du IVe siècle avant J.C.
Une Perséphone archaïque, la grenade à la main.
Le rouge de la grenade, le sang de la nourriture des morts, c'est celui qui va ramener pour un temps à la vie la Perséphone exsangue et stérile qu'Hadès retient sous terre.
Manger la grenade permettrait de se réinsérer dans le cycle du temps et le monde des vivants. Ainsi la grenade, personnification de la vie mais aussi masque de la capsule narcotique du pavot, dit les passages et les épreuves qui attendent les hommes face à la mort.






Perséphone à la grenade


La grenade entre les mains de la Koré (Perséphone), Athènes, musée de l'Acropole.



















Héra, elle aussi anciennement associée à la mort, était parfois représentée une grenade à la main.
Hadès et Perséphone, sans grenade ni pavot

















































Quelques siècles plus tard, ce sont les Pères de l'Église qui vont se saisir du symbole de la grenade. La perfection de son manteau pourpre englobant un peuple de graines va devenir la figure de l'Église elle-même. Par cette forme parfaite, par l'amas de grains blottis dans la protection de l'enveloppe, la grenade devient aussi l'une des figurations de l'âme associée à l'harmonie divine.

Filippino Lippi, Vierge à l'enfant, vers 1485, Metropolitan Museum, New York

Lorenzo di Credi, Vierge à la grenade dite "madone Dreyfus", 1470-1472, National Gallery of Arts, Washington.
Matthias Grünewald, Madone de Stuppach, 1519.
Botticelli, Vierge à la grenade, 1480

Botticelli, Vierge à la grenade, 1487, Offices, Florence


Francesco di Giorgio Martini (1439-1502) et Baccio Pontelli (1450-1495), marqueterie. Détail du Studiolo de Federico de Montefeltro au Palais ducal d'Urbino. 2ème moitié du XVe siècle. Dans la corbeille, outre les noisettes que vole l'écureuil, deux grenades éclatées montrent leurs multiples grains.
Il faut dire que la difficulté de la représentation de la grenade ouverte va en faire pour les artistes un exercice de virtuosité, de savoir-faire dans le rendu des apparences. Ainsi la poursuite de l'exercice en soi prit une valeur d'élévation morale.
Ce sentiment, associé à la symbolique mortuaire du fruit, va relier les natures mortes à la grenade tant aux tableaux dits "des Cinq sens" qu'aux Vanités dont les crânes, tant par leur forme que par la vie et la pensée désormais enfuies qu'ils évoquent, résonnent comme en écho d'une grenade desséchée et désormais vide de ses grains.

Antonio de Pereda (1611-1678), Vanité, musée des Beaux-arts de Saragosse.
Giovanna Garzoni (1600-1670), nature morte avec grenade ouverte, Florence, Palazzo Pitti.

De quelle morale s'agit-il ? Ce sont constructions savantes que ces tableaux des Cinq sens. Natures mortes ou vies arrêtées, suspendues, still life, on y voit entre les paniers et les vases, entre les miroirs et les objets d'arts, fruits, fleurs, instruments de musique et partitions ouvertes, gibier et dépouilles — associant les sens au temps qui passe, à la finitude de l'existence, à la vanité de la vie. La grenade y étale ses entrailles ouvertes de fruit mûr. Posée sous les corps sans vie, sous le lard gras, face à son reflet dans le miroir, tournant le dos à la bourse qui répand ses pièces d'argent, elle évoque autant l'inquiétante Héra que le jardin des délices et l'attente du printemps.

Alejandro de Loarte (actif entre 1590 et 1626), Nature morte , 1623, Madrid.

Jacques Linard (1600-1645),  Les cinq sens et les quatre éléments.
Les cinq sens rappellent les cinq blessures du Christ tout comme la beauté et la perfection des fleurs renvoient une image du paradis, elles évoquent la présence de Dieu visible dans l'œuvre de la Création. Mais on peut aussi voir dans ces tableaux des Cinq sens le travestissement des choses devant le destin inéluctable, devant le désastre annoncé : le corps du vase qui retient ces fleurs coupées, cette porcelaine fragile vouée à la destruction, ne leur offre qu'une survie illusoire ; les fruits qui mûrissent et éclatent, les chairs qui n'échappent à la putréfaction que parce qu'elles seront dévorées, les plaisirs des sens qui n'ont qu'un temps, tout parle ici de la mort. La grenade elle-même, éclatée, expose ses déchirures en écho des cinq plaies du Christ. Dans l'illusion du miroir, elle s'observe mourir.

Jacques Linard (1600-1645),  Les cinq sens et les quatre éléments, 1627, musée du Louvre.
Juan van der Hamen y Leon (1596-1631), Nature morte, 1626, Houston.
Abraham Bruegel (vers 1631-vers 1680), Nature morte, Campione d'Italia.
Cristobal Ramirez de Arellano (actif 1630-1640), Nature morte, Dumbarton Oaks, Washington.
Le temps a passé, les tensions de l'âge baroque se sont apaisées, et la grenade finit par acquérir la tendre patience des objets sages, elle s'est débarrassée des habits encombrants du mythe, elle vient poser pour Chardin entre la chocolatière et les grappes de raisins.

Jean-Siméon Chardin, Nature morte avec raisins et grenades, 1763, musée du Louvre
Elle a passé les siècles.  
Elle pose à son tour pour Fantin-Latour, en pleine lumière, éclatée sur la nappe entre le couteau et le citron.

Théodore Fantin-Latour, Primevères en pot, poires et grenades, 1866, musée Kröller-Müller, Otterlo
Et puis elle attend, la grenade. Les mythes finissent toujours par reprendre vie, pense-t-elle.

Dante Gabriele Rossetti, Proserpine, 1874, Tate Britain.

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